Archives inédites d'un photographe des Sixties
de Philippe Manoeuvre, Roger Kasparian (Dessin)

critiqué par Numanuma, le 25 février 2017
(Tours - 51 ans)


La note:  étoiles
Quand Van Morisson ressemblait à Cohn-Bendit
Monsieur Roger Kasparian est une sorte d’énigme : toujours au bon endroit au bon moment, témoin privilégié, très bon photographe et absent des radars de l’Histoire. Jusqu’à 2014.
Avant de poursuivre, petit message personnel à 2 lecteurs qui se reconnaîtront : ce Monsieur n’a pas de rapport avec un certain culturiste. Fin du message.
Reprenons. Des sixties, Monsieur Kasparian ramène un plein bagage de photos par lui prises. Inédites et magnifiques. La préface du bouquin, rédigée par Philippe Manœuvre, qui d’autre ? désormais ex-rédac chef de Rock’n Folk, ma bible, relate l’histoire : un stagiaire annonce au célèbre journaliste aux lunettes noires éternellement posées sur le pif, qu’il peut lui montrer des photos des Stones ou des Beatles. Des photos inédites ! Évidemment intéressé, le plumitif !
Le stagiaire, Hugo, arrive alors au bureau avec une copine de classe dont le papa est antiquaire, lequel a été approché par Monsieur Kasparian pour lui vendre 2-3 vieilleries. L’antiquaire, également disquaire, se rend chez ledit Kasparian sans savoir ce qui l’attendait. Certes, des disques, il y en avait, mais la grosse affaire c’était les 10 000 clichés en noirs et blanc, perdu au milieu de dizaine de cartons, pas classés. Du Stones, du Beatles, du Who, du Johnny, du Françoise Hardy, y’en a un peu plus, je laisse ?
De là, une expo londonienne puis ce bouquin édité chez Gründ en 2014, que j’ai eu la chance de payer 10 euros au lieu des 29,95 d’origine. C’est sympa les soldes. Mais ça vaut ses 30 euros, merci !
Comment un tel trésor, réduit ici à 200 pages, a-t-il pu rester inédit ? Simple et triste : Monsieur Kasparian est resté pigiste toute sa carrière, de 1961 à 1970. Il a vu l’envol des popstars françaises et internationales, pu prendre des clichés de dingue dans les conditions de l’époque : des artistes disponibles, pas d’attaché de presse tatillon du chronomètre, pas de garde du corps envahissant, pas de règles du « genre 3 photos dans la fosse pendant les 15 premières minutes et tu dégages »… Le rêve ! Et en même temps, l’appareil photo ne va pas se régler tout seul, faut prévoir des dizaines de bobines de pellicules qu’il faut ensuite développer, faut se faire comprendre des english qui ne parlent pas français, sans parler l’anglais soi-même, arriver à être le guide touristique et à leur faire prendre, sans en avoir l’air, des poses originales… Pas toujours simple.
Et le résultat est étonnant de légèreté, de douceur, de sincérité, parce que les artistes en question, pas encore des cadors intouchables, savent bien qu’ils ont besoin de promo et que cela passe par de bonnes photos. Alors on échange les bons procédés en toute sympathie. La photo de Mc Cartney en couverture en est l’illustration parfaite : le regard du Beatles beau gosse est fascinant. Je n’arrive pas à l’interpréter. Connivence-répulsion… ?
Monsieur Kasparian passera 9 ans à trimbaler son appareil et à vendre ses photos à des journaux et magazines qui n’ont pas passé l’épreuve du temps. De manière assez incompréhensible, il n’entrera jamais à Salut les Copains, le magazine de référence à l’époque. Manque de talent ? Sûrement pas. Monsieur Kasparian a toujours su trouver des angles inhabituels, des fonds de photos originaux. La photo de Marianne Faithfull, canon, assise sur la rambarde de la station de métro Alma-Marceau, coincée entre une pub pour un apéritif et le panneau indiquant les toilettes publiques est parfait ! Et il n’oublie pas de saisir pour l’éternité le double anonyme du rocker : la foule, les fans, debout, assis, criant, hurlants !
Incompréhensible…
Un jour, le pater le rappelle à la vie réelle. Monsieur Kasparian reprendra le labo photo familial, remisera ses appareils en bandoulières et se spécialisera dans les photos de mariage. Moins rock’n roll…. Restent donc les clichés, qui pour certains deviendront des pochettes de disques.
Monsieur Kasparian est un Monsieur car il n’a jamais crié à l’arnaque de se voir condamner à la pige sans jamais passer le cap alors qu’une meute de jeunes loups de la double focale débarquait sur son territoire, des calibres du genre Jean-Noël Coghe ou Claude Gassian, du lourd. Il n’a jamais cherché, jusqu’à cette hasardeuse rencontre avec un antiquaire, à faire fructifier son travail, ce qui n’aurait pourtant pas été une arnaque. Il est parti aussi discrètement qu’il est arrivé. Une certaine idée de l’élégance. Justice est aujourd’hui rendue. Elle fait parfois bien les choses.