Des carpes et des muets de Edith Masson
Catégorie(s) : LittĂ©rature => Francophone , LittĂ©rature => Policiers et thrillers
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Un roman policier en quĂȘte d'indices et de sagesse.
Par son obscĂ©nitĂ© mĂȘme, par sa trivialitĂ© insoutenable, par lâabsence totale de pudeur de ceux qui sây Ă©talent comme des Ă©lĂ©phants de mer, la « rentrĂ©e littĂ©raire » française nâest pas, ne peut pas ou ne peut plus ĂȘtre le moment oĂč le livre est mis Ă lâhonneur. Ă cette Ă©poque de lâautomne, le livre nâen est plus un, il ne ressemble plus Ă rien â il fait mĂȘme honte. On ne devrait donc plus parler de lecture, mais de consommation ininterrompue, voire dâune goinfrerie chic vulgarisĂ©e. Sâagit-il dâune Ă©vidence ? Il faut croire que non puisque personne ou presque nâen relĂšve lâeffarant degrĂ© de manifestation ! Rappelons ainsi quelques aspects de ce quart dâĂ©vidence : le contenu des livres disparaĂźt derriĂšre son potentiel marchand, quand il ne sâest pas tout simplement dissous dans la stĂ©rilitĂ© des conversations qui se demandent, tout excitĂ©es, si tel obtiendra le prix de X ou si tel autre raflera le prix de Y, ou si finalement il faudra se contenter de la rĂ©compense de Z, moins prestigieuse. ManiĂšre de montrer, Ă©videmment, que ces prix ajoutent Ă lâincurie intellectuelle qui est de saison et pourquoi pas de tradition. Câest dorĂ©navant lâactivitĂ© prĂ©fĂ©rĂ©e de nos journalistes littĂ©raires et mĂȘme dâun nombre croissant dâĂ©diteurs : miser (oui, miser !) sur un roman, sur un essai, participer aux raouts qui organisent le renvoi des ascenseurs, en somme procĂ©der Ă tout ce qui nâa strictement aucun rapport avec la littĂ©rature. Câest Ă se demander, dâailleurs, pourquoi tout ce beau monde sâest en gĂ©nĂ©ral investi dans des Ă©tudes littĂ©raires plutĂŽt que dans des licences, des maĂźtrises ou des doctorats dâĂ©conomie. Sans doute que cela constitue pour eux un alibi, une justification des professions usurpĂ©es, une membrane qui les raccroche Ă la vieille chronique dâune rĂ©daction Ă©tudiante, par exemple un devoir, une dissertation sur Jacques Laurent et « lâesprit des lettres » que ce gĂ©ant pouvait reprĂ©senter. Avec quelle facilitĂ©, pourtant, ils ont jetĂ© tout ceci dans les Ă©gouts ! Ce sont des nains qui enfilent des habits trop grands pour eux, des renĂ©gats Ă©normes qui nâont jamais eu le niveau des auteurs quâils ont feint dâadmirer, et câest prĂ©cisĂ©ment de leur faute si nous sommes aujourdâhui aux prises avec la mort non seulement de la critique littĂ©raire, mais aussi, osons lâaffirmer, la mort ou lâexpropriation de toute espĂšce de littĂ©rature sĂ©rieuse, celle-lĂ mĂȘme, donc, qui aspire Ă de vĂ©ritables grandeurs et qui Ă©lĂšve lâesprit du lecteur. Et lâĂ©poque est tellement vicieuse que câest moi que lâon accusera de ressentiment ou de je ne sais quelle autre affection des humeurs, alors mĂȘme que je dĂ©fends, du fond de mon interminable mise en quarantaine, des livres que presque plus personne ne lit ou ne lira, parce que ces livres ne sont pas « calibrĂ©s » pour un lectorat Ă©conomiquement envisagĂ© ou pour un journalisme affligeant de platitude. Jâen retire au moins un bĂ©nĂ©ficie spirituel inestimable, lorsque dâautres, Ă©videmment, se renflouent avec une catastrophique indĂ©cence. Ce nâest que la norme et lâannonce dâun futur littĂ©raire sordide.
Ce long prĂ©ambule nâest pas superflu au regard des pĂ©nibles semaines qui nous attendent. En effet, la cadence infernale de la remise des prix littĂ©raires va bientĂŽt humilier tous les vaincus, les inadaptĂ©s, les infĂąmes ratĂ©s du tempo mĂ©diatique. Alors, tant quâĂ faire, sauvons un livre, disposons-le un instant sous les projecteurs de quelque sincĂ©ritĂ© dâexamen (comme Ă mon habitude, par consĂ©quent, je nâen retire rien dâautre que le plaisir de me confronter Ă un texte Ă mains nues, sans lâintention dâexhiber des muscles, dâenfiler une cotte de mailles ou dâempocher un futur contrat dâoisivetĂ© culturelle).
Le livre en question est un premier roman qui a Ă©tĂ© Ă©crit par Ădith Masson. Il porte un titre amusant : Des carpes et des muets. On peut lâinterprĂ©ter Ă partir de ce qui est exprimĂ© dans le roman : les carpes de nos riviĂšres ont leurs moments dâaffluence, parfois elles abondent, parfois elles dĂ©sertent, et elles prennent dans le livre lâidentitĂ© symbolique du passĂ©, de ce passĂ© qui nâest jamais vraiment dĂ©tachĂ© de nous mais qui parfois nous revient subitement, remplissant un volume dâoubli que lâon pensait dĂ©finitif (cf. p. 112). On connaĂźt en outre lâexpression « muet comme une carpe », qui sâappuie sur le fait que la carpe est un poisson qui met la tĂȘte hors de lâeau et qui ouvre une bouche interloquĂ©e, dĂ©pourvue de la moindre petite trace de langue rosĂ©e, du moindre petit appendice qui nous donnerait une raison de croire quâun jour, peut-ĂȘtre, il sortira de cette cavitĂ© un succĂ©danĂ© de parole. Cette absence de parole Ă©laborĂ©e, dans le roman, est justement ce qui frappe les habitants dâun village, et le rapport avec la thĂ©matique du passĂ© tantĂŽt mentionnĂ©e est celui-ci : ce sont des individus qui semblent rĂ©ticents Ă revenir en arriĂšre, perplexes Ă lâidĂ©e de sâasseoir sur un banc pour discuter de ce qui sâest passĂ© dans leur vie. Ils vivent et laissent vivre, ils transportent des silences et tout le monde se satisfait de cette intersubjectivitĂ© a minima. Ce sont dâune certaine façon des sages qui sâignorent : tant que la situation ne lâexige pas, ils ne se tourmentent pas des choses rĂ©volues, et, au reste, ils nâenjambent pas le prĂ©sent pour sâinquiĂ©ter dâune quelconque finitude. Ils existent sans vraiment sortir dâeux-mĂȘmes, bien Ă©tablis dans un prĂ©sent qui nâest pas dâune densitĂ© incroyable mais qui, Ă tout le moins, leur offre un roulis rĂ©confortant. Ceci Ă©tant, pour ĂȘtre un sage qui a le savoir de la sagesse, il est indispensable de creuser plus en avant.
Pour autant, lâhistoire de ce roman nâest pas celle dâun silence prolongĂ© ou dâune vigie Ă la Julien Gracq qui mettrait en branle un paysage, progressivement, avec tout un appareil clinquant de brio stylistique. DĂšs le tout dĂ©but de son livre, sans coquetterie aucune, Ădith Masson instruit un Ă©lĂ©ment perturbateur qui va soulever les poitrines introverties de ses personnages. Dâabord ils vont haleter comme ce maire, Aubin Boule, dont la rondeur patronymique va devoir sâadapter Ă quelques angles inĂ©dits (cf. pp. 11-5), puis ils vont y aller de brouhahas, de baroufs et de grondantes discussions (cf. pp. 16-27 et 109, entre autres multiples scĂšnes de cet acabit), entrecoupĂ©s de leur typique retenue dĂšs quâil sâagira de poser un pied sur lâautre rive, de lâautre cĂŽtĂ© du pont, lĂ oĂč pour ainsi dire de lâeau a coulĂ© et oĂč lâon ne voit pas immĂ©diatement lâintĂ©rĂȘt de se baigner. Ils dĂ©fendraient volontiers, avec HĂ©raclite, lâidĂ©e quâon ne se baigne jamais deux fois dans le mĂȘme fleuve, mais un imprĂ©vu les surprend et les engage Ă tremper dans la partie soi-disant dĂ©funte de la temporalitĂ© â le passĂ© quâon ne veut plus voir ou quâon ne sait plus voir. Ils iront bien entendu Ă reculons, avec une prudence Ă la fois gĂȘnĂ©e et terrifiĂ©e, toutefois ils savent que le moment est venu de rĂ©gler les comptes du village, dâexercer une forme de repentir collectif, notamment en rĂ©flĂ©chissant aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale (cf. p. 152). Câest en cela quâils gagnent une parole, quâils sortent la tĂȘte de lâeau, quâils tentent vaille que vaille de sâextraire du registre de la carpe pour entrer dans celui dâun authentique « Carpe diem » : plutĂŽt que de bĂȘtement continuer Ă taire la configuration dâun ancien malaise, ils vont peu Ă peu prendre le taureau du prĂ©tĂ©rit par les cornes, et chacun dâentre eux, Ă tour de rĂŽle, sâengloutit dans ses rĂ©miniscence et remonte de son propre bouillon mĂ©moriel un squelette trop longtemps cachĂ© dans le placard.
Car câest cela lâĂ©lĂ©ment perturbateur du roman, le symbole magnifique de ce passĂ© qui ne passe pas comme dirait Faulkner : pendant le travail de curage du canal (cf. pp. 9-11), on ramĂšne Ă la surface un sac rempli dâossements humains, et tandis que lâon reconstitue lâanatomie de ce mort (cf. pp. 17-8), on se rend compte en silence que le squelette appartient Ă tout le village, quâil est exactement le type mĂȘme du squelette quâune communautĂ© entiĂšre avait dans son placard et quâelle avait soigneusement dissimulĂ© en le recouvrant dâune couche insensĂ©e de fringues et de chiffons. Ă certains Ă©gards, ce roman nous conte lâhistoire dâune gĂ©nĂ©ration qui prend conscience de son squelette et qui choisit de sây confronter, quand bien mĂȘme la dĂ©marche promet dâĂȘtre Ă©crasante, aussi Ă©crasante, sĂ»rement, que ce soleil estival qui Ă©chauffe les esprits, de jour comme de nuit, durant les vingt-quatre heures de cette aventure de pĂ©nitence.
Mais peu importe, au final, que ces villageois aient de la difficultĂ© Ă entamer le processus du ressouvenir et du « confiteor », car ils finissent par le faire et câest par ce biais quâils se distinguent par exemple des bourgeois de Paul Gadenne, dans Les Hauts-Quartiers, qui ne cessent de dĂ©dire leurs pĂ©chĂ©s de guerre et dâaprĂšs-guerre, se vautrant simultanĂ©ment dans les boulevards infinis des paroles qui jacassent et font la morale, des paroles qui nâen finissent pas de faire diversion et qui prĂ©cipitent Didier Aubert, lâhomme juste, dans la mort. Câest un peu comme si Ădith Masson reprenait le personnage phare de Gadenne, Didier Aubert, et quâelle insinuait une portion de son tempĂ©rament dans chacun de ses personnages Ă elle, leur donnant Ă tous lâoccasion de cultiver la vertu aprĂšs avoir Ă©tĂ© trompĂ©s, souvent moins par eux-mĂȘmes que par les circonstances extĂ©rieures. En ce sens, on pourrait avancer que le roman dâĂdith Masson est celui dâun apprentissage commun, premiĂšrement dans le fait de sâĂ©duquer Ă la parole qui reconnaĂźt les aberrations de jadis, sorte de maĂŻeutique de groupe oĂč les participants accouchent de leurs squelettes respectifs pour mieux saisir le squelette incomplet du village (car il y manque des segments !), deuxiĂšmement dans le fait de se dĂ©gourdir la mĂ©moire rĂ©cente afin de mieux sâintĂ©grer dans la communautĂ©, et troisiĂšmement, peut-ĂȘtre, dans le fait dâaccĂ©der Ă une forme de bonheur durable qui reposerait sur une attitude intĂ©rieure (cf. p. 156, oĂč le terme « bonheur » termine le roman), ce bonheur particulier qui caractĂ©rise possiblement la tranquillitĂ© du poisson dans lâeau, celui qui sâempare Ă©ventuellement de la carpe qui nage en rĂ©giment placide.
Dans une certaine mesure, ce roman est Ă©galement celui dâun vide qui souhaite dĂ©boucher sur une plĂ©nitude, parce quâil commence avec le curage du canal (une substance vidĂ©e qui guette son remplissage), câest-Ă -dire encore quâil commence dans la sĂ©paration des eaux (avec dâun cĂŽtĂ© lâeau retenue, le gros passĂ© qui hurle, le passĂ© qui cherche ses mots en hurlant, et de lâautre le prĂ©sent aride, le prĂ©sent rĂ©servĂ© qui dĂ©couvre que ses coulisses ont quand mĂȘme des choses Ă dire), et tout ceci dĂ©sire une nouvelle imprĂ©gnation de qualitĂ© pour combler les brĂšches â tout ceci est dans lâattente dâune fluiditĂ© supĂ©rieure qui pourra irriguer le boyau inquiĂ©tant de la vacuitĂ© dâhier et dâaujourdâhui, ou du moins qui pourra rééquilibrer les forces en prĂ©sence. Cette dissociation des temporalitĂ©s (passĂ©/prĂ©sent) et des substances (le prĂ©sent vide/le passĂ© trop plein de non-dit) constitue un affrontement symbolique narrativement structurant : plus nous progressons dans notre lecture, plus nous dĂ©couvrons la contrariĂ©tĂ© des personnages, leurs chevauchements internes, les flux psychiques de ces personnalitĂ©s trop partagĂ©es, mal dĂ©partagĂ©es, trop ici et pas assez lĂ -bas, trop absentes alors quâelles nâont aucun passĂ© oĂč elles pourraient sâabsenter sereinement, tant et si bien quâelles se condamnaient jusquâalors Ă des cogitations sans objet, sans lâombre dâun passĂ© consistant et sans lâassistance dâun lendemain dâenvergure. Disons que ce sont des ĂȘtres qui vivaient un temps pauvre, un temps salement statique, des ĂȘtres qui Ă©taient en manque de lâĂ©paisseur de la durĂ©e.
Aussi, aprĂšs le nettoyage du canal, il faudra que cette sente aqueuse soit de nouveau remplie, et, cette fois, elle le sera avec des eaux moins troubles ! Ce canal est ainsi comparable Ă un rĂ©seau sanguin, obstruĂ© de caillots, une veine quâil a fallu soigner avant dây faire circuler derechef des courants vivifiants. En bout de ligne, le roman prend lâallure dâune importante quĂȘte de sens, et celle-ci sâĂ©rige dans la prĂ©formation et lâaffirmation dâun langage qui reprend le dessus, qui se relance, qui se requinque Ă travers un discours dont on pourrait dire quâil invente les reliques du squelette initialement trouvĂ©. On assiste de la sorte Ă un concert de voix disparates qui apprennent Ă sâaccorder et qui reconstruisent une histoire commune. De ce point de vue, ces villageois amorcent un dialogue qui fait revenir les disparus ou qui fait advenir ce qui nâĂ©tait mĂȘme pas connu â ou qui ne lâĂ©tait que dans les tournures exsangues du commĂ©rage et de la messe basse. Par le fait mĂȘme de parler tout en reproduisant une rĂ©alitĂ© morcelĂ©e qui gagne alors en consistance, les gens du village retrouvent les rĂ©alitĂ©s individuelles de chacun, mais, aussi, ils recrĂ©ent cette rĂ©alitĂ© pour ceux qui les Ă©coutent, ils donnent Ă leur communautĂ© les moyens dâĂȘtre souveraine grĂące Ă la rĂ©appropriation orale dâune histoire essentielle (cet usage re-crĂ©ateur et souverain de la langue, en outre, est ce que dĂ©fend Benveniste dans ses ProblĂšmes de linguistique gĂ©nĂ©rale). Et quelle est cette histoire rĂ©créée, rĂ©inventĂ©e Ă bon escient ? Câest une histoire sur laquelle on peut enfin sâadosser et parler en connaissance de cause, une histoire qui peut enfin devenir la cause du prĂ©sent et lâinstrument dâune meilleure visibilitĂ© de ce qui va venir. Pour y arriver, les villageois auront dĂ» alterner entre un temps spĂ©culatif (de qui sont les os de ce squelette ?) et un temps mĂ©ditatif (pourquoi ce squelette a jetĂ© un tel malaise sur le village ?), jusquâĂ pouvoir en dĂ©duire que lâidentitĂ© du squelette avait beaucoup moins dâimportance que sa charge symbolique, et, surtout, beaucoup moins dâimportance que lâidentitĂ© collective du village. ConformĂ©ment Ă cet ensemble dâĂ©lĂ©ments, risquons-nous Ă prĂ©tendre que lâauteur, Ădith Masson, a Ă©crit un roman policier (cf. p. 61) mĂ©taphysiquement pourvu, une enquĂȘte que Siegfried Kracauer nâaurait pas reniĂ©e, et il lâaurait dâautant moins reniĂ©e quâelle est aussi une formidable enquĂȘte sur lâentendement humain.
Les éditions
Des carpes et des muets
de Masson, EdithISBN : 9782373850413 ; 15,50 ⏠; 20/10/2016 ; 156 p. Broché
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