Caché dans la maison des fous
de Didier Daeninckx

critiqué par Henri Cachia, le 10 octobre 2016
(LILLE - 62 ans)


La note:  étoiles
Fous...Paysans...Résistants...Associés...Tous dans le même bateau...
Didier Daeninckx consacre une partie de son écriture à l'histoire contemporaine, mettant en scène de vrais protagonistes dans une fiction littéraire, tout en veillant à se tenir au plus près de la réalité historique.

Dans « Caché dans la maison des fous », on se retrouve en 1943 dans l'asile de Saint-Alban, haut lieu de la résistance dans tous ses états.

Denise Glaser (oui celle de Discorama), jeune résistante est dans le collimateur de la police de Vichy, et les siens l'envoient à Saint-Alban pour se faire oublier. Lucien Bonnafé lui confiera l'organisation de la bibliothèque, également elle s'occupera de l'annexe pour enfants de l'hôpital de Saint-Alban.

Le poète Paul Eluard et sa femme Nusch, arriveront deux jours plus tard sous le faux patronyme de Grindel, accueillis par Lucien Bonnafé directeur-psychiatre de cet asile dont la population totale tourne régulièrement autour de mille cent.
La solidarité qu'a su insuffler ce psychiatre communiste entre les fous et les paysans du village va se révéler des plus payantes, puisque la priorité des priorités du moment n'est autre que l'alimentation.
Les fous volontaires mis à disposition des fermes dont les paysans malades de la typhoïde ne pouvant plus s'occuper des bêtes, de labourer et récolter, des plus malades qu'eux sauveront bon nombre des fermes autour de Saint-Alban. Depuis, le regard porté sur la population de l'hôpital psychiatrique changera radicalement.
On dénombrera plus tard que sous le régime de Vichy on a laissé mourir de faim 40000 pensionnaires dans les hôpitaux psychiatriques français, en ne les approvisionnant plus.
A Saint-Alban personne ne mourra de faim grâce à la solidarité entre fous, paysans, résistants, organisés autour de Lucien Bonnafé, bien sûr, mais également François Tosquelles, républicain marxiste et libertaire, qui lui, avait fui le franquisme, (fiché « S », ça existait déjà), condamné à mort par Franco quelques années auparavant, accueilli à Saint-Alban en qualité d'infirmier, ses diplômes espagnoles de psychiatre n'étant pas reconnus en France. Il reprendra ses études pour obtenir les diplômes français de psychiatre. Sa thèse sur les écrits d'Hermann Simon « pour soigner les quartiers d'agités, il faut soigner l'hôpital » est une avancée notable de la psychiatrie d'alors.
Considéré comme l'un des concepteurs de la psychothérapie institutionnelle, il a fortement influencé Jean Oury (venu dès 1947 faire son internat à Saint-Alban) et Félix Guattari qui développeront cette pratique dès 1953 à la clinique psychiatrique de La Borde.
On y croise aussi le célèbre dessinateur et sculpteur Auguste Forestier, dont les œuvres sont visibles aujourd'hui dans les Musées internationaux d'Art brut, notamment au Lam (Musée d'Art Moderne et d'Art brut Lille Métropole), aux côtés de celles d'André Robillard, autre fou célèbre.

Quelques extraits :

« ...Tosquelles et moi (Bonnafé) n'avons jamais trop aimé le terme d' « hôpital psychiatrique ». Nous préférons celui d' « asile », un endroit qui met à l'abri de la folie du monde... »
« ...et le résultat se voie à l'oeil nu : des hommes, des femmes qui broutent l'herbe des talus, qui mangent les racines, l'écorce des arbres, qui se jettent sur les limaces après la pluie, sur les déjections des animaux, d'autres qui s'automutilent en dévorant leurs doigts... »

Une lecture très intéressante sur cette période historique méconnue, par le biais de la fiction.