Économie du bien commun
de Jean Tirole

critiqué par Colen8, le 21 juin 2016
( - 79 ans)


La note:  étoiles
Libéralisme, régulation, « uberisation » et autres considérations
On a entre les mains un ouvrage de référence qui ouvre un riche champ de réflexions sur des questions nouvelles aux conséquences multiples. Derrière le prix Nobel d’économie s’exprime en toute modestie le citoyen lambda à ceci près qu’il nous fait partager une vision infiniment plus riche de notre monde. Entre sciences dures et sciences humaines l’économie s’est développée comme discipline à part entière. Les mathématiques principalement statistiques, probabilités et théorie des jeux sont les bases qu’elle a adaptées pour clarifier un contexte social diffus et confus à la fois. Des niveaux de complexité insoupçonnés s’y sont ajoutés depuis la mondialisation d’abord, le numérique et les logiciels en « open source », les réalités virtuelles, l’ouverture des services publics à la concurrence. L’économie doit selon Jean Tirole chercher tous les enseignements, éclairages et complémentarités des disciplines dont elle avait tenté de s’émanciper : anthropologie, histoire, politique, sociologie, psychologie, droit, neurosciences, philosophie. Quant au fait que les économistes n’ont pas vu venir la crise de 2008 il est dû à un défaut de la transmission entre théoriciens qui enseignent et conçoivent des modèles, et décideurs qui soit ne disposent pas de l’information pertinente, soit n’en tiennent pas compte préférant se réfugier dans une politique de l’autruche.
Le bien commun est une notion facile à comprendre, c’est une question de bon sens. L’air, la terre, l’eau, le vivant appartenant à tous, il nous revient collectivement d’en préserver la qualité et la disponibilité. La surprise est de réaliser que politique et bon sens s’accordent mal sur le bien commun. Le premier objectif du politique dans les pays démocratiques est la réélection, pour le long terme... On le voit quand il s’agit de limiter le réchauffement climatique à moins de 2° à échéance de la fin du siècle. Les outils existent : la taxation du carbone selon le principe « pollueur-payeur » et les droits de diffusion négociables. Leur mise en œuvre bute sur les modalités consistant à faire agir les 195 pays concernés dans le même sens. Leur signature enregistrée après la COP 21 apparait comme une simple façade qui n’a rien de contraignant.
Le bien commun devrait s’identifier à l’intérêt général et reposer sur la confiance. On voit l’inverse dans le cas du chômage, sujet majeur de préoccupation collective. Le résultat désastreux mesuré depuis la fin des trente glorieuses est insoutenable : plus de 6 millions de chômeurs toutes catégories confondues, un coût annuel de 85 milliards d’euros équivalent à 4% de PIB*. La réforme du code du travail en discussion vise à protéger le salarié de préférence à l’emploi. Les perceptions de la qualité des relations au travail placent la France au 129ème rang sur 139 pays d’un classement international : que de progrès il nous reste à faire. On place beaucoup d’espoirs dans l’économie de la connaissance largement soutenue par le numérique. C’est d’elle que l’on attend une reprise de la croissance là où prévalait la production industrielle. Mais elle est aussi susceptible de creuser inexorablement les inégalités entre élites bien formées, bien rémunérées et une immense majorité de laissés pour compte qui n’ont pas ou n’auront pas eu accès aux mêmes filières privilégiées.
Le phénomène dit « uberisation » qui traduit une approche innovante de services par les plates-formes de mise en relation entre vendeurs et acheteurs fait l’objet de plusieurs chapitres. Il mérite qu’on réfléchisse à ses multiples impacts sur la chaine de valeur que ce soit en termes de politique industrielle, de concurrence, de relations de travail, de choix technologiques, de propriété intellectuelle, de rémunérations etc. La partie du salariat (et des chômeurs) entrainée vers des régimes indépendants (auto-entrepreneurs) perd une grande partie des droits et des protections acquis au fil du temps. C’est au législateur d’y remédier tout en évitant de tomber dans une tentation de requalification en statut de salarié autrement dit de bloquer une évolution créatrice au sens de Schumpeter. La régulation, rôle dévolu à un Etat moderne ou à des Agences indépendantes reste une tâche difficile bien que nécessaire pour corriger les défaillances du marché, maintenir une concurrence non faussée, établir des normes de sécurité et veiller à leur conformité, agir sur la fiscalité ou la tarification si nécessaire.
*Chiffres 2012 de la DARES (une direction du Ministère du Travail) dans une analyse de 2015.
Problèmes économiques contemporains 10 étoiles

Ce grand économiste, mondialement réputé et titulaire du prix Nobel dans sa discipline, décortique pour le grand public les grands débats contemporains qui animent la production de biens et services, leur distribution et leurs échanges. Il commence son propos par l'exposé des limites morales du marché et les apports de la recherche en économie, pour développer les enjeux de la régulation par l'Etat, les constituantes du chômage, le réchauffement climatique, le rôle que peut jouer l'Europe, la concurrence, l'innovation et la propriété intellectuelle.
Il opère ses analyses de manière objective, ce qui ne l'empêche pas d'énoncer ses avis de temps à autre sur tel ou tel sujet, si bien qu'il expurge son propos des polémiques faciles, rabattues sans cesse sur les chaînes d'information en continu et les réseaux sociaux. Le ton s'avère pédagogique, d'une grande clarté, l'ouvrage utilise un nombre certain de définitions permettant de suivre au mieux le propos, qui aborde des sujets assez techniques, décomposés de sorte de pouvoir être abordé par le plus grand nombre.
Il permet fort judicieusement d'apprendre et de phosphorer sur des thématiques techniques d'actualité, en sortant utilement du brouillard cacophonique des médias actuels. Ce livre paraît mériter son statut d'incontournable d'utilité publique. Je le recommande donc vivement.

Veneziano - Paris - 43 ans - 10 avril 2021


Regards de la science économique sur notre monde 10 étoiles

Jean Tirole construit une thèse à multiples facettes. La première, pas forcément innocente, est que la science économique existe. La deuxième est qu'elle peut contribuer à améliorer notre réflexion sur de nombreux sujets. La troisième est que, ce faisant, elle apporte son écot à la constitution du bien commun.
Celui-ci est plutôt bien défini par Colen8 dans sa critique ci-dessus. Et Jean Tirole met toute sa science au service de cette définition, vue comme un équivalent à l'intérêt général.
Du coup l'auteur se penche sur d'innombrables sujets: la définition de l'économie; celle du marché, de ses défaillances et des manières d'y remédier; celle des relations entre l'Etat et le marché: les liens entre les deux et les limites de l'un et de l'autre; celle de la gouvernance de l'entreprise; etc. Il se penche également sur toutes sortes de sujets: le défi climatique et ses conséquences, le chômage, la gestion de l'Europe, la finance et son rôle dans l'économie mondiale, les défis industriels du futur liés pour beaucoup au développement de l'informatique, la promotion de l'innovation, etc. Sur tous ces sujets l'économiste porte un regard particulier qui diffère largement de la position émotionnelle et de l'opinion politique. Tirole insiste particulièrement sur les apports de la recherche en économie dont il décrit les contours, les méthodes et les contributions. Quand un chercheur en économie s'attache à un sujet, il parvient à des conclusions éclairantes pour la décision qui ne sont pas celles de l'opinion courante. En utilisant toutes les ressources de disciplines complémentaires (sociologie, psychologie collective, anthropologie, histoire, etc.) il tente, thème par thème, d'éclairer notre lanterne. Il analyse ainsi la crise financière de 2008 et identifie les éléments qui permettent de déceler un terrain favorable à une crise même si celle-ci reste très difficile à prédire. Il décrit, par exemple, la complexité des enjeux entre les diverses formes de soutien à la concurrence entre entreprises et la configuration d'une politique économique globale.
Vous comprendrez la difficulté de rendre compte d'un tel livre. Il faut le lire d'une seule traite pour en prendre connaissance. Ainsi, la lecture est ardue et quelque peu ennuyeuse. C'est en général le cas des livres d'économie. Par contre si l'on se penche sur un problème précis, l'apport est d'une grande valeur. Et à la suite d'une première lecture, c'est ainsi qu'il faut le prendre: ouvrage à garder et à consulter point par point.
Un ouvrage de référence , donc.

Falgo - Lentilly - 81 ans - 9 juillet 2017