La maison du joueur de flûte
de Alexandre Vialatte

critiqué par Débézed, le 3 novembre 2015
(Besançon - 77 ans)


La note:  étoiles
Le pays de mon enfance
Ce court texte résonne comme une invitation de l’auteur à partir avec lui sur les traces de son enfance, dans on village, dans sa maison, dans on passé, pour visiter la vie qu’il a eu et la vie qu’il a maintenant, la splendeur perdue et l’angoisse et la misère ambiantes. « Il y a toujours eu en moi des trains prêts à partir pour le vieux pays de mes songes et la maison du grand tourment. » « Ce vieux pays de mon tourment est en moi au fond de moi comme un souvenir… Il est en moi, au bout de moi, comme une promesse, comme une voile à l’horizon. Il est en moi, au bord de moi, sur le quai de mon âme… »

Vialatte revient dans son village, dans sa maison, sur la terre qui colle à ses semelles comme Pierre Jourde retrouve la maison auvergnate qu’il décrit dans « La présence ». Je n’ai pas l’habitude de me citer mais je me souviens avoir écrit à propos de ce livre : « Ces maisons ne sont pas d’innocentes constructions, elles sont le domaine de ceux qui y ont vécu depuis plusieurs générations,…, ici, les gens sont soupçonneux, méfiants, ils voient tout et savent tout, … Et lui, il transporte cette angoisse partout où il dort seul, il a peur de l’inconnu qui se cache derrière de banals objets, … » Je pourrais écrire presque les mêmes choses en ce qui concerne la maison et le village de Vialatte, je pourrais évoquer les fantômes qui peuplent cette maison, parler de l’angoisse de l’enfant, de ses peurs, de la fantasmagorie générée par son imagination. Et peut-être aussi, comme dans la maison de Jourde, ressentir la présence de l’esprit de ceux qui y ont vécu. Une longue page de nostalgie que le narrateur cherche à matérialiser sur des photographies mais son appareil ne fonctionne pas et les clichés s’impriment toujours sur la même pellicule créant une image complexe, impossible à interpréter. Une photographie comme les souvenirs d’un enfant qui aurait oublié la dimension temporelle et qui empilerait dans sa mémoire des images de diverses époques, des images souvenirs, des images fantasmes, des images inventions, des images suggérées… Un foisonnement de personnages, de descriptions, de sensations, d’impressions, de sentiments que l’auteur décrit avec des mots en couleur, des phrases magnifiques, des expressions savoureuses, en un texte resplendissant, étincelant.

Une parabole pour fondre le village dans la maison, une parabole pour exprimer la vie de l’auteur à travers la splendeur que la maison connaissait quand il était jeune et à travers la déchéance qu’elle subissait quand il en hérita. Expression de l’exubérance de sa jeunesse, expression du déclin que l’auteur ressent avec le début de la vieillesse. Et, si comme la préfacière l’indique, ce texte a été écrit au cœur de la période la plus noire de la deuxième guerre mondiale, comment ne pas voir dans ce texte pétillant, débordant de vie, de couleur et d’agitation un contrepoint à la vie triste, morose, que menaient les gens à cette époque, ne parlant plus qu’en chuchotant, rasant les murs… Vialatte laisse traîner dans son texte quelques indices qui évoquent les affres de cette sinistre époque : le bruit des os qui craquent dans les caves, ceux qui sont gros et gras (les collaborateurs bien nourris par le marché noir) et ceux de cette « race » qui suivent le jouer de flûte d’Hamelin qui les conduit loin dans une longue déportation. Je me suis peut-être égaré mais j’ai eu cette impression, celle que l’auteur voulait témoigner de la douleur qui régnait quand il écrivait ce court texte exubérant, images en creux de ce qu’il voyait autour de lui, images cruelles qui avivaient la nostalgie de la période faste de la grande maison.

On peut trouver diverses interprétations à ces lignes époustouflantes et même se diviser sur les intentions de l’auteur mais on ne peut pas discuter de la splendeur de ce texte, il est peu de mots pour décrire la qualité de la plume de Vialatte, il suffit de lire ça : « … tout à coup elle est là, dans le dzim d’une cymbale qui vient syncoper l’ascension d’une valse… », juste quelques mots pour entendre la musique, ressentir le mouvement, éprouver l’élan, goûter la couleur de cette scène et se laisser emporter dans cette valse.