De bogue et de roc
de Marcel Migozzi

critiqué par Eric Eliès, le 10 octobre 2013
( - 50 ans)


La note:  étoiles
recueil d'instants écrits à l'orée du silence et sous l'ombre de la mort
ISBN (non référencé sur Amazon) : 978-2-915922-95-0

Cette édition bilingue (poèmes écrits en français et traduits en corse) rassemble deux recueils récents de Marcel Migozzi, poète admirateur avoué de l’œuvre de Philippe Jaccottet. Les poèmes de ces recueils sont écrits « à l’ombre du glacier », pour reprendre les mots de Jaccottet évoquant l’ombre froide de la mort qui s’avance sur le poète qui se sent vieillir.

Rarement, peut-être même jamais, Marcel Migozzi n’a écrit si près du silence, à la limite de la brisure : peu de verbes conjugués, peu d'adjectifs, déconstruction des vers dont les morceaux disloqués semblent tenir en équilibre sur la page comme les pierres sèches d’un vieux muret…

Dans le premier recueil, Marcel Migozzi cristallise des instants vécus dans les paysages corses, où naquit et grandit un grand-père qu’il n’a pas connu. Certaines images sont frappantes de justesse (le clapot noir d’un rapace dans le ciel) mais c’est la tonalité générale du recueil qui impressionne le lecteur. Tout est marqué par la déliquescence et l’usure (« lauzes en éclats » « toit crevé » « couteau ébréché » « tuiles âgées », etc.) et par l’évanescence du presque rien (« maître silence » « disparaît la terre noire » etc.) dans l’excès de lumière et de chaleur. Pourtant, nulle hargne ou désespoir dans ces poèmes. On éprouve, au contraire, l’aveu d’un consentement, même si teinté de tristesse : le poète en errance sur les chemins sent qu’il renoue avec d’anciennes racines dont il ne s’est jamais vraiment délié… Peut-être, sans doute, lui fallait-il à son tour vieillir pour faire partie de ce pays devenu reflet de lui-même, comme une émanation de l'espace intérieur…

Le second recueil, intitulé « Lamour l’amort », est de la même veine mais il évoque des souvenirs intimes et l’impuissance de faire renaître, dans les mots devenus secs, ce qui fut plein de vie et sève… (« dans les mots tout arrive / à disparaître » ). Ces poèmes sont pleins de cendres encore chaudes, de souvenirs parfois débordant de mélancolie envers l’enfance perdue :

Où tombe ce qui meurt, est déjà mort
Après l’enfance ?

ou de sensualité, hommage à la chair ardemment regrettée avec la crainte sous-jacente de la mort et de la solitude à venir :

Ces cheveux blonds du foin des tempes
Dans ces draps blancs incendiés
Par les chairs, draps touchés
Et retouchés par le désir, fin coutelier.

******
S’est brisé quoi. Débris.
Des os à vif. Perte des chairs

Mais douleur ? Rien.
Squelettes s’aiment Jusqu’à rien

Et le corps monte en fumée
Plus nue que sa disparition

******
Demain est un piège à retardement

Ces poèmes sont les signes de ce qui, dans la mémoire et dans l'instant présent, résiste à l’usure du temps, comme des lignes de force ou un chemin de crêtes émergeant d'une vie vécue sous le « double commandement de l’enfance / tu aimeras tu écriras ». Ici, contrairement au premier recueil, il n'y a pas de consentement à la vieillesse mais un appel à une sorte de transcendance (sans mystique) par la chair et l'amour.

nous perdre à la folie
des cuisses sans repos

accueillir notre chair finale en voie
de transformation amoureuse


La seule chose que je regrette est le choix, fait par l'éditeur, d'orner les bas de page du livre d'une châtaigne (pour le 1er recueil) et d'un ruban en forme de cœur (pour le 2ème recueil). Ces décorations ne s'accordent pas harmonieusement avec la sobriété extrême, à la limite du silence et de la sécheresse, des poèmes du recueil.