Rentrez chez vous Bogner
de Heinrich Böll

critiqué par Débézed, le 18 août 2013
(Besançon - 77 ans)


La note:  étoiles
Und sagte kein einziges Wort
Juste après la guerre, dans une grande ville allemande, Cologne peut-être (la ville natale de l’auteur) d’après les indices laissés dans le texte, Fred Bogner déambule à la recherche, entre son temps de travail et les cours privés qu’il donne à des gamins de riches, d’anciennes connaissances pour leur taper quelques marks qui lui serviront à payer l’hôtel quand il invitera sa femme, le restaurant, le tabac et les quelques verres qu’il s’autorise encore à boire de temps à autres. Il donne l’intégralité de son salaire à sa femme, Käte, qu’il a abandonnée depuis quelque temps car il ne supportait plus la promiscuité dans laquelle ils vivaient avec leurs trois enfants. Leur maison a été détruite pendant la guerre et il ne dispose plus que d’une seule pièce dans la maison de riches propriétaires qui les surveillent avec arrogance. C’est un homme brisé par la guerre, il n’a plus l’énergie pour réagir, plus la vitalité pour rebondir, il s’abandonne à sa déambulation dans les rues et les cimetières. Il se souvient, pendant la guerre quand il avait passé une nuit au clair de lune parmi les cadavres, « j’éprouvai de l’ennui à retourner chez les vivants – tu ne sais pas ce que la plupart des vivants sont ennuyeux, les morts, eux, sont splendides ».

Cette promenade sans but précis est prétexte à une description minutieuse de la ville, une ville blessée, ruinée, triste, exhibant encore les stigmates de la guerre, peuplée de gens tristes habillés tristement. Heinrich Böll a osé, le premier peut-être, montrer le visage de l’Allemagne vaincue, écrasée, dévastée, ce qui ne lui valut pas que des compliments. Le couple Bogner est l’image qui symbolise l’Allemagne défaite : un mari brisé par la guerre, une femme obsédée par la saleté qu’elle accuse de lui avoir pris deux enfants, un couple qui se réfugie dans l’alcool, un père qui frappe ses enfants et qui finit par quitter sa famille par honte de sa brutalité.

Fred Bogner rencontre sa femme à l’hôtel quand il a de l’argent pour payer la chambre, dans des ruines isolées, dans des jardins désertés… et ce soir, ils dorment dans un hôtel miteux mais ils n’ont plus la force de vivre leur intimité, ils veulent faire le point, Käte n’en peut plus de cette vie. Elle raconte son désarroi, son incapacité à supporter plus longtemps cette existence en pointillés entre un mari brisé et des enfants tout à fait normaux qui vivent sereinement en croyant que leur père est éloigné pour raisons de santé. Il faudrait que Fred leur raconte la guerre, sa guerre, les séquelles mais il ne veut pas dire, il ne peut plus dire. Comme la majorité de ceux qui ont fait la guerre, il préfère se taire et oublier, laisser la nouvelle génération dans l’ignorance de ce qui a été, de ce qu’ont été les pères et de ce qu’ils ont fait. Ce texte écrit en 1953 préfigure déjà les livres, écrits quatre décennies plus tard, par lesquels les enfants s’interrogent sur ce qu’ont fait et ce qu’ont été les pères pendant l’ignoble guerre.
« - Tu ne m’as jamais beaucoup parlé de la guerre.
- Cela n’en vaut pas la peine, ma chérie. Représente-toi une journée entière passée au téléphone à entendre presque uniquement des voix d’officiers supérieurs. Rien que des niaiseries. »