Narcisse et Goldmund de Hermann Hesse
(Narziss und Goldmund)
Catégorie(s) : LittĂ©rature => EuropĂ©enne non-francophone
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Un chef d'oeuvre
En Allemagne, au Moyen-Age, le jeune Goldmund est amenĂ© dans un monastĂšre pour se vouer Ă Dieu. Cet enfant beau et blond, sociable, naĂŻf, ne tarde pas Ă s'attirer l'attention et l'affection des moines, y compris et surtout du bientĂŽt moine Narcisse. Tous deux sont trĂšs douĂ©s, font partie de "l'Ă©lite", mais si chez Narcisse, c'est l'intellect qui prime, la science, la thĂ©ologie et l'enseignement, c'est Ă la vie elle-mĂȘme que Goldmund se voue. Ce sont finalement leurs diffĂ©rences qui les lient. Narcisse, dans sa sage jeunesse, dĂ©voile Ă Goldmund que son destin ne se jouera pas dans le cloitre. Goldmund s'enfuit du monastĂšre. S'ensuivent pour lui des annĂ©es de vagabondages et d'aventures galantes, errant sans but, s'enivrant du parfum de l'expĂ©rience jusqu'Ă la lie. Puis un jour, le dĂ©clic : il "rencontre" une statue en bois dans une Ă©glise et pour la premiĂšre fois, il a un but : il sera sculpteur, pour mettre son Ăąme dans la matiĂšre et y fixer des morceaux d'Ă©ternitĂ©.
Il y a des livres qui vous parlent, celui-ci dialogue avec moi. Il y a des livres qui vous "remuent", celui-ci me bouleverse. Hermann Hesse Ă©voque avec poĂ©sie, Ă©lĂ©gance, rĂ©alisme, la difficultĂ© dâĂȘtre humain, de vivre les aspirations contraires qui sont rattachĂ©es Ă notre essence.
Lâauteur a choisi de dissocier dans ce roman les deux inclinaisons majeures de lâhomme, dâun cĂŽtĂ© lâaspiration vers lâintellect et le religieux, lâordre et le scientifique, la mĂ©ditation et la priĂšre, et de lâautre, la jouissance de la vie dans toute son animalitĂ©, en un hymne Ă la mort et Ă la vie, Ă lâamour et Ă la tristesse, Ă la beautĂ© et Ă lâignominie, en les personnifiant en deux personnalitĂ©s antithĂ©tiques mais complĂ©mentaires. Goldmund transcendera sa nature sensuelle en lâinvestissant dans lâart, quâil revĂȘt alors dâun caractĂšre sacrĂ© : « Lâart Ă©tait la fusion du monde paternel et maternel, de lâesprit et du sang, il pouvait partir du fait le plus concret et mener au plus abstrait ou bien prendre son point de dĂ©part dans le monde des idĂ©es pures et trouver sa fin dans la chair pantelante. Toutes les Ćuvres dâart vraiment hautes, toutes celles qui nâĂ©taient pas simplement des tours de passe-passe rĂ©ussis, mais restaient pĂ©nĂ©trĂ©es de lâĂ©ternel secret, possĂ©daient ce double visage inquiĂ©tant et souriant, ce caractĂšre masculin et fĂ©minin tout ensemble, ce mĂ©lange dâinstinct et de pure spiritualitĂ© ».
Mais « Narcisse et Goldmund » est aussi une fable sur la dualitĂ© de lâĂȘtre humain, dans laquelle les deux personnages reprĂ©sentent les forces contraires dâune mĂȘme psychĂ©. TiraillĂ© entre ses appĂ©tits, ses aspirations, ses nĂ©cessitĂ©s, les exigences du monde extĂ©rieur, lâĂȘtre humain est amenĂ© Ă faire des choix, et ce faisant, de renoncer, de sâamputer dâune partie de ce quâil est. Mais Hesse nous apporte une solution Ă ce dilemme sans fin : on ne peut, au mieux, que devenir que ce que lâon est, et câest en transcendant lâexpĂ©rience des sens quâon accĂšde Ă la spiritualitĂ© : « Mais vue dâen haut, du point de vue de Dieu â une vie exemplaire dans lâordre et la discipline, dans le renoncement au monde et Ă la voluptĂ© sensuelle, exempte de toute souillure et de toute tache de sang, retranchĂ©e dans la philosophie et la mĂ©ditation Ă©tait-elle meilleure que la vie de Goldmund ? Lâhomme avait-il vraiment Ă©tĂ© créé pour mener une existence rĂ©glĂ©e dont la cloche et la priĂšre scandaient les heures et les occupations ? Lâhomme avait-il Ă©tĂ© créé pour Ă©tudier Aristote et Saint Thomas dâAquin, pour tuer ses sens et fuir le monde ? Dieu ne lâavait-il pas mis sur terre avec des sens et des instincts, avec un obscur besoin de sang, une tendance au pĂ©chĂ©, au plaisir, au dĂ©sespoir ? ». En ce sens, il rejoint la conceptualisation du sacrĂ© de Carl Gustav Jung, dont Hesse fut lâami et le patient (dâailleurs « Narcisse et Goldmund » prĂ©sente tout au long de lâouvrage la plus magnifique Ă©vocation de lâAnima quâil mâait Ă©tĂ© donnĂ© de lire).
A mon sens, « Narcisse et Goldmund » est un chef dâĆuvre, plus abouti que par exemple « Siddharta » (qui mâa paru plus convenu, moins surprenant, dans son traitement), ou le « Jeu des perles de verre » dont le Maitre me parait trop intellectuel, pas assez humain⊠Il y a dans ce livre une idĂ©e de rĂ©conciliation, et de paix, que je nâai jamais trouvĂ© par ailleurs chez cet auteur.
Câest pour moi une Ćuvre Ă la fois majeure et magistrale, que je place sans hĂ©sitation tout en haut du panthĂ©on des livres qui mâont le plus marquĂ©e.
Les éditions
Narcisse et Goldmund [Texte imprimé] Hermann Hesse récit traduit de l'allemand par Fernand Delmas
de Hesse, Hermann Delmas, Fernand (Autre)Narcisse et Goldmund [Texte imprimé], récit Hermann Hesse traduit de l'allemand par Fernand Delmas
de Hesse, Hermann Delmas, Fernand (Traducteur)Les livres liés
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Une belle amitié.
Critique de Sotelo (SĂšvres, Inscrit le 25 mars 2013, 43 ans) - 2 janvier 2025
Un roman Ă multiples dimensions
Critique de Vince92 (ZĂŒrich, Inscrit le 20 octobre 2008, 48 ans) - 24 juillet 2020
Au coeur du Saint-Empire germanique, le monastĂšre de Mariabronn qui a formĂ© tant de gĂ©nĂ©rations de ces moines savants qui ont fait l'Occident chrĂ©tien. Narcisse se destine a devenir l'un de ces intellectuels issus des ordres rĂ©guliers qui essaiment au cours du Moyen-Ăge europĂ©en. Goldmund lui est conduit par son pĂšre, dĂ©sireux d'offrir la vie de son fils Ă Mariabronn en expiation des pĂ©chĂ©s de sa mĂšre... une amitiĂ© ambiguĂ« naĂźtra entre les deux jeunes gens, le novice et l'Ă©lĂšve qui conduira Goldmund Ă vivre son destin d'ĂȘtre purement sensuel et artistique au cours d'une vie faite de vagabondage et d'errance.
Roman Ă lectures multiples; Narcisse et Goldmund s'apparente au conte philosophique, au rĂ©cit d'apprentissage au cours duquel le personnage principal se mesure Ă son alter ego, Narcisse, ĂȘtre froid et dĂ©nuĂ© de sensualitĂ©, tout entier consacrĂ© Ă la science et aux jeux de l'esprit et qui, paradoxalement, facilite la prise de conscience de son ami et le pousse Ă admettre qu'il diffĂšre en tout de ce qu'il croyait ĂȘtre ses aspirations...
Il y aurait tant à dire sur ce livre, sa richesse est infinie et une deuxiÚme voire une troisiÚme lecture me semble indispensable pour correctement l'appréhender.
Mon roman préféré
Critique de Vd75 (, Inscrit le 1 novembre 2017, 65 ans) - 8 novembre 2017
Incontournable !
Critique de Monocle (tournai, Inscrit le 19 février 2010, 66 ans) - 19 décembre 2015
Narcisse : le pilier sédentaire... la racine, la foi, la recherche de la spiritualité.
Goldmund : l'insatisfait, le "touche à tout", hédoniste et ascÚte tout à la fois.
Et pourtant l'un et l'autre sont unis par un lien étroit.
Animalité et spritualité
Critique de Lalige (, Inscrit le 16 novembre 2008, 52 ans) - 25 septembre 2013
Un trĂšs beau livre oĂč la spiritualitĂ© et l'animalitĂ© tracent le destin de deux alter ego guidĂ©s par la quĂȘte ( vaine?) de sens.
Oeuvre initiatique ou autoportrait ?
Critique de Francois Sarindar (, Inscrit le 9 août 2011, 68 ans) - 25 décembre 2012
Mais, en fait, Narcisse et Goldmund, c'est autre chose, et l'on peut se demander si Hesse ne s'est pas glissĂ© dans la peau de ses personnages pour se raconter lui-mĂȘme dans cette oeuvre, Narcisse et Goldmund Ă©tant comme les reflets de ce que Hesse Ă©tait lui-mĂȘme, personnalitĂ© riche, complexe et assumant, avec plus ou moins de bonheur, les aspects contradictoires et les tendances opposĂ©es de son ĂȘtre profond, partagĂ© entre les appels de la chair, l'appĂ©tit de savoir et de comprendre, et une aspiration Ă une forme de vie spirituelle oĂč il pourrait rĂ©aliser une synthĂšse de tout ce qu'il avait absorbĂ©, digĂ©rĂ©, expĂ©rimentĂ© et vĂ©cu.
Regardons bien les correspondances entre les vies de Goldmund, de Narcisse et de Hesse lui-mĂȘme, cela n'est pas, pour le romancier, prĂ©texte Ă fabriquer quelque chose d'extĂ©rieur qui n'aurait rien Ă voir avec lui, c'est bien au contraire pour lui une occasion de trouver un moyen d'exprimer son moi en ses divers aspects, que l'auteur l'ait voulu ou que cela se soit fait malgrĂ© lui : le rĂ©sultat est lĂ , Ă©vident, beaucoup plus manifeste dans Narcisse et Goldmund que dans les autres Ă©crits de Hesse.
Le pĂšre d'Hermann, Johannes, "missionnaire" protestant, aurait sans doute voulu que son fils se destinĂąt Ă la mĂȘme vie que lui, mais il n'a pas mesurĂ© que le jeune homme avait en lui d'autres dons, des dons qu'il devait exprimer Ă l'aide de sa plume. On lui fit frĂ©quenter les cours Ă©vangĂ©liques donnĂ©s au monastĂšre de Maulbronn, trĂšs beau lieu d'enseignement religieux d'oĂč il devait finalement s'enfuir.
Abordons à présent l'histoire de Narcisse et de Goldmund. Et le rapport entre ce que l'auteur écrit et ce qu'il a vécu va tout de suite nous sauter aux yeux.
Nous sommes au Moyen Ăge.
Narcisse encourage Goldmund, un jeune homme que son pÚre voulait faire entrer au monastÚre à ne pas s'enfermer dans l'univers desséchant d'une vie consacrée à l'étude et à la priÚre entre les murs clos d'une communauté religieuse, car il comprend que la vocation de ce garçon est ailleurs.
Narcisse, qui veut se donner entiĂšrement au savoir et Ă Dieu, reprĂ©sente en quelque sorte la part du pĂšre chez Hesse, et Goldmund celle du cerveau droit, siĂšge des Ă©motions et de la sensibilitĂ©, part plus fĂ©minine. Goldmund quitte donc le monastĂšre de Mariabronn sur les instances de Narcisse, car il convient que ce dernier a raison et qu'il lui faut aller de par le monde Ă la recherche de ce qui donnera sens Ă son existence. Et le voici qui court de bras fĂ©minins en bras fĂ©minins, dĂ©couvrant le plaisir, la sensualitĂ© puis enfin l'amour, un amour que l'on voudrait ĂȘtre lĂ pour toujours mais que la mort peut vous ravir, car, comme l'amour de la mĂšre, l'amour d'une femme est l'expĂ©rience d'un moment, plus ou moins long, et passe comme tout ce qui est, car si la mort fauche l'ĂȘtre aimĂ©, il faut poursuivre sa route et la vie reprend vite ses droits. Et puis, voilĂ que notre jeune hĂ©ros, aprĂšs maintes pĂ©ripĂ©ties au cours desquelles il est amenĂ© Ă tuer un homme pour sauver sa vie, dĂ©couvre au long de ses pĂ©rĂ©grinations le pourquoi de sa longue errance : la rencontre avec l'art, au travers d'une Ćuvre sculpturale qui le fascine et qui reprĂ©sente une Vierge Marie, mĂšre du RĂ©dempteur, taillĂ©e dans le bois. Goldmund va alors chercher Ă approcher le crĂ©ateur, un certain maĂźtre Niklaus, pour se mettre Ă son Ă©cole, car c'est la rĂ©vĂ©lation : il sera lui-mĂȘme un artiste sculpteur, dans ce genre, et d'Ă©lĂšve de celui dont il vient d'admirer le travail, il deviendra lui-mĂȘme, il se le promet, quelqu'un qui fera parler de lui dans ce domaine, non par goĂ»t de la cĂ©lĂ©britĂ© mais pour accomplir ce pour quoi il est venu en ce monde, encore que les pulsions de vie en lui ne lui garantissent point de pouvoir s'astreindre sans cesse Ă l'effort crĂ©ateur dans une forme d'ascĂšse. Lui ne sera artiste que par libre inspiration dans l'instant. Et le voilĂ qui donne forme dans le bois Ă une figure de Saint-Jean, le disciple prĂ©fĂ©rĂ© de JĂ©sus, celui que sur la croix il confiera, en signe de consolation, Ă sa mĂšre, comme pour lui donner un nouveau fils, selon l'esprit mais fait de chair et d'os, et dans ce chef-d'Ćuvre, Goldmund fixera l'image de son ami Narcisse.
Mais Goldmund n'en a pas fini pour autant avec les complications de la vie et pris dans le tourbillon de celle-ci, comme d'habitude, et dĂ©cidĂ©ment peu fait pour trouver un port d'attache et un havre de paix en ce monde comme son modĂšle Narcisse, qui les possĂšde en apparence. Et voici Goldmund confrontĂ© au flĂ©au de la peste qui se rĂ©pandait partout en Europe, et qui frappa une jeune femme qui lui Ă©tait devenue chĂšre. AprĂšs quoi, poursuivi par la jalousie et la fureur vengeresse d'un noble dont il avait sĂ©duit la maĂźtresse, il lui faut chercher un refuge. Et l'occasion lui alors donnĂ©e de manier les rĂąpes, les scies et les gouges pour doter d'une magnifique chaire le rĂ©fectoire du monastĂšre de Mariabronn oĂč il se cacha pour Ă©chapper Ă son poursuivant puis pour façonner dans le bois une statue de Madone Ă laquelle il prĂȘta les traits d'une femme, Lydia, qui lui avait inspirĂ© un amour dĂ©sincarnĂ©.
Mais une fois encore la vie l'appelle, pour son bonheur ou son malheur, et le voici bientĂŽt victime d'une vilaine chute de cheval, et son parcours terrestre va s'achever au point mĂȘme d'oĂč il Ă©tait parti pour dĂ©couvrir le monde, le monastĂšre oĂč il acceptera de venir finir ses jours auprĂšs de Narcisse. Et c'est dans la paix et la sĂ©rĂ©nitĂ© que la mort vient le chercher, et lui permettre de trouver enfin le repos.
Si Goldmund finit son parcours Ă Mariabronn, Hesse lui ne retournera pas Ă Maulbronn, mais il fera tout comme, il vivra dans une magnifique rĂ©gion de la Suisse, dans le Tessin, oĂč il se constituera une sorte de thĂ©baĂŻde pour finir sa vie comme un sage en se livrant Ă son travail d'Ă©crivain avec l'espoir de le mener enfin avec la sĂ©rĂ©nitĂ© voulue, ce qui n'avait pas toujours Ă©tĂ© le cas, car l'homme Ă©tait passĂ© par des Ă©preuves et sa vie sentimentale n'avait pas Ă©tĂ© de tout repos, et j'avoue d'ailleurs ne pas trop l'envier sous ce rapport et aimer surtout en lui l'Ă©crivain, l'humaniste et l'esthĂšte.
Ainsi, c'est bien Ă la rĂ©alisation d'un autoportrait que s'est livrĂ© Hermann Hesse dans Narcisse et Goldmund, et nulle Ćuvre de sa main ne peut toucher plus que celle-lĂ , parce qu'elle tĂ©moigne des tensions jamais apaisĂ©es qui se firent jour chez cet homme et qu'il tenta de transcender dans de splendides Ă©crits. Tout est lĂ : appel de la vie et des sens, inspiration crĂ©atrice, plaisir de parcourir le vaste monde en voyageant pour de vrai ou par l'imagination, et puis l'envie trĂšs nette chez lui de se reposer dans la pure contemplation. Ne sommes-nous pas tous faits ainsi ?
Ce roman porte la trace d'une lutte permanente, et d'un conflit intĂ©rieur pour tenter d'arriver Ă l'Ă©quilibre. Hermann Hesse est-il parvenu Ă rĂ©concilier en lui les multiples aspects de sa vie ? Il y a bien chez lui un dĂ©sir de faire cette fusion, dans une combinaison assez subtile mais aussi trĂšs fragile, comme si les pas de l'homme et de l'artiste le portaient vers un horizon qui ne cessait de l'attirer et qui toujours cependant lui restait inaccessible, ce dont devaient tĂ©moigner sa vie et son Ćuvre, qui ont toujours de quoi nous fasciner parce qu'elles parlent Ă beaucoup de gens, qui se retrouvent un peu en elles.
François Sarindar
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