La tyrannie du "bien vieillir"
de Michel Billé, Didier Martz

critiqué par Cyclo, le 28 mars 2012
(Bordeaux - 78 ans)


La note:  étoiles
Vieillir
Aujourd’hui, "la question « comment vivre vieux ? » est alors éludée au profit de la suivante : comment vivre le plus longtemps possible, jeune ?" Les auteurs du livre, bien entendu, estiment que "le problème est mal posé et qu‘au fond il ne s‘agirait pas de vieillir, bien ou mal, mais d‘abord de vivre. De vivre vieux, jeune, peu importe au fond. Derrière cette tentative de compréhension de la vieillesse, c‘est donc de la conscience, pleine et entière de ce qu‘est véritablement la vie, et en même temps de ce qu‘est la mort qu‘il s‘agit".

Eh oui, cette mort qu’on ne cesse d’éluder, et "il faudrait alors s’interroger sur ce qui a pu modifier les représentations de la mort à un point tel qu’elle ne devienne que la limitation brutale et définitive de la vie. Sans doute que le processus de « dé-symbolisation » du monde, encore appelé « désenchantement », fait avoir les pieds sur terre et uniquement sur terre. Sans doute aussi, et avec force, un mode de vie consumériste contribue-t-il à faire croire que le bonheur est sur terre et dans l’espace d’une vie et qu’il tient dans l’accumulation égoïste de biens et d’avoirs". Voilà où nous mène le matérialisme pur et dur.

Et puis, il faut "durer, et durer à tout prix, est devenu le mot d’ordre des chercheurs, des médecins, des politiques et des individus (peut-être un peu moins pour ces derniers qui s’interrogent encore sur le sens que peut avoir ce mot d’ordre à l’extrême fin de la vie)". Alors, on nous enjoint de bien vieillir (cette nouvelle tyrannie, comme il y a celle du plaisir que dénonçait à juste titre Jean-Claude Guillebaud), en oubliant que "ce rappel continuel met le doigt sur ce que nous ne voulons pas voir [et] rend la vieillesse de plus en plus intolérable". En effet, comment concilier vieillir et rester jeune ? Ce serait possible si on restait au milieu des jeunes, mais nos vieux sont aujourd’hui placés dans des lieux d’enfermement, "un désert social". Ah, c’est plus rationnel, on peut « surveiller et punir », comme disait Michel Foucault, oubliant que, "sous couvert d’humanité et de progrès, le rationalisme est porteur de souffrances et d’exclusions".

Notre société est devenue extrêmement individualiste ("fragmentée, société de rupture du lien entre les générations, société de dé-liaison, « dissociété » dans laquelle pour être soi, pour réaliser au mieux son capital personnel, chacun doit être prêt à ne plus être relié aux autres pour ne rien leur devoir"), elle reflète le libéralisme triomphant, où notre corps est devenu un "capital" qu’on doit "gérer" : "Les salles d’attente des médecins généralistes voient défiler ces personnes vieillissantes qui vont plutôt bien et qui par peur d’aller mal viennent, avec le bon médecin, jouer au jeu du bon patient". Et le libéralisme, c’est le rendement, la performance, la rentabilité. Alors, bien sûr, quand le capital en question devient obsolète… On nous met donc à l’écart. "À défaut de retraiter notre rapport au monde, nous en sommes réduits à subir un retrait dénué de sens et d’intérêt". Dans de telles conditions, "comment faire que l‘individu reste une personne à part entière jusqu‘au bout de sa vie ?"

Un livre magistral !