Quelques remarques a propos du kitsch
de Hermann Broch

critiqué par Radetsky, le 11 octobre 2011
( - 81 ans)


La note:  étoiles
De "l'esprit du monde" selon Broch
Hermann Broch (1886-1951), autrichien comme Musil, assista entre 1914 et 1939 à l'effondrement d'un monde et de son système de valeurs, héritées du XIXe siècle. Ecrivain, essayiste, philosophe, emprisonné par les nazis en 1938, il ne dut son salut qu'à l'intervention de Joyce, et émigra aux Etats-Unis où il mourut. On le connaît surtout pour son roman Les Somnambules, où il décrit trois destins porteurs de la dégradation des moeurs et des idées dans l'Allemagne wilhelmienne.
Ce petit texte est la transcription d'une conférence prononcée à Yale en 1950.
Dans une analyse saisissante de concision il analyse la naissance et le développement du concept de kitsch tout au long du XIXe siècle et ses prolongements dans les esprits durant la période qui suivit. Comme il en avertit lui-même son auditoire : "...En outre je ne parle pas vraiment de l'art, mais d'une attitude déterminée...". On ne s'attendra donc pas à trouver une sorte de guide raisonné pour l'amateur de vieux meubles, d'objets hétéroclites, ou d'oeuvres d'art spécifiques. C'est une généalogie générale d'un état d'esprit, né avec la montée et l'établissement de la nouvelle classe dominante : la bourgeoisie. En d'autres termes un style global de vie pénétrant au plus profond de la vie ordinaire, des sentiments, des rêves éveillés. L'idéalisme triomphant dans la philosophie de Hegel pourrait en être un jalon, tout comme l'emphase du Romantisme et ses excès littéraires ou autres, sans oublier le "kitsch de génie" de la musique wagnérienne où l'effet prime le reste. On sait comment cette baudruche : la primauté de l'Idée, scorie platonicienne égarée au siècle de la vapeur, a été dégonflée par Feuerbach puis Marx.
S'il fallait caractériser en littérature un personnage kitsch type, il me semble qu' Emma Bovary pourrait concourir, elle a de bonnes chances de remporter la palme. L'accent est néanmoins mis dans ce travail de Broch sur les valeurs de l'art, sachant que celui-ci n'est que le reflet de la société dans laquelle il se développe, mythes y compris. C'est dire si le genre bénéficie d'une belle postérité de nos jours, surtout en dehors des magasins d'antiquités ou des cabinets d'architectes (qui ne sont pas en reste d'ailleurs). Ce mince opuscule au style limpide (avec nombre de références empruntées à la culture de langue allemande, mais ce n'est pas un handicap) est porteur d'une valeur pédagogique qui n'a pas pris une ride ; il est le témoin lucide du mouvement de balancier de l'histoire qui fait alterner les périodes soucieuses du bien commun avec celles où l'enflure individualiste conduit celle-ci à partager périodiquement le destin d'une certaine grenouille, décrite par M. de La Fontaine.