Asphodèle, suivi de Tableaux d'après Bruegel
de William Carlos Williams

critiqué par Kinbote, le 16 avril 2009
(Jumet - 65 ans)


La note:  étoiles
Le vers, vite.
L’inspirateur de Ginsberg et d’une partie de la poésie américaine moderne est peu publié en français, c’est pourquoi la présente édition bilingue est précieuse. (dans la chouette collection de "Point Poésie"). Elle reprend des recueils composés vers la fin de l’existence de l’écrivain de la vie heureuse, des filles et des fleurs. Les Tableaux d’après Bruegel (qu’il avait vus pour la première fois en 1924) lui ont valu le Prix Pulitzer en 1962, un an avant sa mort.

Les commentaires signés du traducteur, Alain Pallier, m’ont autant si pas plus intéressé que les poèmes. Ils cadrent bien les recueils dans l’œuvre de Williams.
« Imiter n’est pas copier la nature », est pour Williams, dit Pallier, un des axiomes de base. « Le projet poétique est de redonner forme, à fleur de page, à quelque réalité objectale, certes, mais subjectivement perçue ».
Il écrit aussi ceci : « À travers la brièveté de ces ultimes poèmes qui sont pure énergie ramassée, Williams tente en permanence de produire une accélération pneumatique de la pensée, via l’explosion des vocables, la cassure imprévisible du vers, ou de ligne comme l’on voudra. (…) C’est la prosodie qui importe, et bien moins la tentative, probablement sans espoir au XXème siècle, de redonner un statut exemplaire au vers ; cependant que tous ses textes s’efforcent de répondre à la question, obsédante pour lui : qu’est-ce qu’un vers ? »

« La langue de poésie qui, pour Williams, est rythme omnipotent ne dissocie pas les éléments de l’énonciation mais, a contrario, les articule les uns sur les autres (non pas les uns à la suite des autres), brisant la logique apparente du discours pour faire apparaître l’essence même du réel. »
Le vers doit avancer quand la prose s’attarde, écrit-il enfin, ce qui caractérise bien l’esprit des derniers poèmes.

Des accélérations, une fluidité qui emporte les mots d’un vers à l’autre. De telle sorte qu’on rencontre des vers d’un seul mot (même des articles contractés), coupés net,de façon à enchaîner, à mixer un vers avec l’autre. On comprend mieux l’influence qu’il a exercé sur, par exemple, Brautigan, ouvrant la poésie sur une monde guère exploré jusque là. Cependant que l’aspect graphique du poème est très géométrisé, d’allure classique, le plus souvent des strophes de trois vers - inégaux -,
l’esprit est à mi-chemin de l’épigramme et du haïku, qu’il a dû lire.
Voici enfin trois poèmes à titre d’exemples de sa démarche.



ÉRICA

la ligne mélodique
seule importe
dans cette composition

lorsqu’enfin je reconnus
ta tête
et la tins

admirativement entre
mes doigts
j’approuvai

le prénom
scandinave
qu’on t’avait

donné Érica
en souvenir de
tes ancêtres paternels

le reste demeure un
mystère
ton nez retroussé éclos

sur son arête
signale la voie
vers l’intérieur



POÈME

la rose se fane
et puis renaît
de sa graine, naturellement
mais où

sinon à l’abri du poème
ira-t-elle
pour que sa splendeur
ne s’altère



TALON-POINTE JUSQU'A LA FIN

Gagarine, dit, en extase,
qu’il aurait pu
continuer à tout jamais

il flottait
mangeait et chantait
et quand il revint de tout ça

cent huit minutes en orbite
autour de
la terre il souriait

puis il retourna
prendre sa place
parmi nous

de toute cette division et
soustraction un rythme
pointe-talon

talon-pointe il se sentait
comme après
avoir dansé