Après lecture de la critique initiale, intitulée "Shalom" et présentant l'ouvrage comme "une bouffée d'oxygène" alors qu'il est corrosif et toxique, j'avais pris soin de souligner qu'il me semblait y avoir un énorme contresens et j'ai tenté de contacter son auteur (en MP, sans obtenir de réponse) pour comprendre comment il avait pu ne pas voir l'antisémitisme évident du texte, qui éclate notamment dans les extraits que j'ai recopiés. Il est vrai que Bloy n'est pas seulement antisémite, il est dégoûté par le monde contemporain, et vomit aussi bien les bourgeois que les chrétiens qu'il juge globalement indignes du Christ.
Je pensais que le contresens pouvait venir, comme l'oeuvre intégrale est interdite de publication, d'une version expurgée qui aurait pu donner une fausse idée de l'ouvrage et faire croire au lecteur que Bloy présentait l'histoire de la haine des Juifs et, réfutant Drumont, proposait une réconciliation. En fait, cette version expurgée n'existe pas et il me semble donc assez clair que l'auteur de la critique initiale n'a pas lu l'ouvrage, au-delà de quelques extraits et citations qu'on peut trouver sur internet mais qui ne reflètent absolument pas la teneur véritable de l'ouvrage (comme la phrase citée dans la critique initiale, qui semble celle la plus reprise sur le net). Certes, Bloy méprise profondément Drumont, qu'il tourne en ridicule au début de l'ouvrage, mais ce qu'il lui reproche principalement n'est pas son antisémitisme mais son utilisation de l'antisémitisme pour se faire de l'argent sur des idées à la mode. Bloy réagit comme s'il fallait préserver la pureté mystique de l'antisémitisme ! Dans sa réponse à l'antisémitisme de Drumont, Bloy est lui aussi antisémite. Et l'antisémitisme de Bloy, profondément mystique, complexe et paradoxal, n'en est pas moins dangereux !
Je pensais que le contresens pouvait venir, comme l'oeuvre intégrale est interdite de publication, d'une version expurgée qui aurait pu donner une fausse idée de l'ouvrage et faire croire au lecteur que Bloy présentait l'histoire de la haine des Juifs et, réfutant Drumont, proposait une réconciliation. En fait, cette version expurgée n'existe pas et il me semble donc assez clair que l'auteur de la critique initiale n'a pas lu l'ouvrage, au-delà de quelques extraits et citations qu'on peut trouver sur internet mais qui ne reflètent absolument pas la teneur véritable de l'ouvrage (comme la phrase citée dans la critique initiale, qui semble celle la plus reprise sur le net). Certes, Bloy méprise profondément Drumont, qu'il tourne en ridicule au début de l'ouvrage, mais ce qu'il lui reproche principalement n'est pas son antisémitisme mais son utilisation de l'antisémitisme pour se faire de l'argent sur des idées à la mode. Bloy réagit comme s'il fallait préserver la pureté mystique de l'antisémitisme ! Dans sa réponse à l'antisémitisme de Drumont, Bloy est lui aussi antisémite. Et l'antisémitisme de Bloy, profondément mystique, complexe et paradoxal, n'en est pas moins dangereux !
Salut Eric
- Le problème avec Léon Bloy c'est qu'il transforme en putréfaction et nauséabondance tout sujet qu'il effleure. Alors qu'un Drumont fuie la pestilence d'un marché juif à Hambourg, j'y vois de l'antisémitisme, mais qu'un Léon Bloy fuie cette même pestilence... j'y vois du Léon Bloy. Dans le Désespéré il parle sur ce ton des prostituées, des chrétiens, des prêtres, de...
.. ben de lui même un peu par moments.
-Ensuite il est tout à fait normal, ou du moins pas surprenant, la parole de Bloy étant chrétienne, qu'il se mette à décrire le peuple juif dans son état de "misère" (exil, retrait...). Les juifs sont appelés à la conversion. Le Juif, c'est l'autre, c'est le Déicide, mais c'est le peuple élu aussi. Bloy est paradoxal parce que le christianisme est tout entier paradoxal : non seulement le juif a sa place dans l'économie du salut, non seulement nous sommes liés a ce peuple par la descendance d'Abraham et par la Sainte Alliance, mais nous devons aussi affirmer que l'homme de la Croix a été immolé par eux, et cela aussi les transforme en instrument du salut, donc ils sauvent, oui, il y a bien salut par les juifs, mais ils sauvent par le crime.
Sans vouloir trop t'égarer dans ce genre de détails, le résultat est qu'un mystique chrétien sera toujours un peu ambigu sur le sujet.
Pour un chrétien, le Juif, c'est l'Autre. C'est aussi un peuple en exil, un peuple de marchands, un peuple fermé par certains aspects, et en ces matières la Bible et le monde réel peuvent entrer en coïncidence. La situation actuelle, avec la Palestine, l'occupation des Lieux Saints par ce peuple, ne résorbera pas cette situation du "peuple différent", l'Autre, toujours, source d'incompréhension et de rejet, mais avec qui on a une proximité presque toxique.
En tout cas, si tu cherchais un philosemitisme sur le ton "Les Juifs ont le droit d'être juifs et ils sont nos frères car nous devons vivre ensemble" on est effectivement a des années lumière de la démarche, car c'est un discours de laïcité, mais un tel discours ne fait qu'effleurer en surface les rapports d'altérité qui séparent les deux confessions.
Ensuite, Bloy est ordurier et plein de mauvaise foi, et sa personnalité dégoûte tout le temps, a l'image du dégoût qu'il a pour les autres. Je pense que ce dégoût court tout le long de l'oeuvre de l'homme mais il exacerbe naturellement les tendances mortifiantes et antisociales qui peuvent exister chez tout chrétien obnubilé par les propheties (et lisant toute l'Histoire à travers elle)
De ce point de vue tu as raison Bloy n'est pas une bouffée d'oxygène, la bouffée d'oxygène vient quand on sort de ses livres. Ou alors, c'est une bouffée d'oxygène, non pour l'antisémite, mais pour les hommes qui ont appris à haïr leur époque. peut etre est ce le cas du critique. Cette posture n'est pas la mienne.
Cependant je mentirais si je niais avoir gardé une certaine fascination pour le "Désespéré" (mais je sais que la femme pauvre est du même acabit). Bloy se veut une insulte sainte au monde. Insulte, car il ne fait que ça, mais sainte car il espère toujours sauver ceux qu'il insulte.
Là où je suis sceptique c'est quand tu parles d'antisémitisme tout aussi dangereux. D'abord il n'est pas racial, puisqu'il appelle la conversion
Je rappelle que Leon Bloy est un grand ami des Maritain, et Raïssa est juive et le salue dans "Mes grandes amitiés". Mais cette amitié passe par une conversion, ce qui montre bien que cela n'interdit pas un certain antijudaîsme.
Cela dit, la postérité retenue du texte c'est surtout la diffusion de Maritain qui l'entend dans le meilleur sens.
Si tu veux mon avis, Bloy s'adressait surtout a d'autres chrétiens apocalyptiques, en leur rappelant ' "ne persécutez pas les Juifs car ils jouent un rôle dans l'économie du Salut".
Je trouve que ce discours, bien que très partial, a le droit d'exister, non ?
Maintenant, je n'ai pas lu le texte (et je ne suis pas sûr de relire du Bloy un jour)
- Le problème avec Léon Bloy c'est qu'il transforme en putréfaction et nauséabondance tout sujet qu'il effleure. Alors qu'un Drumont fuie la pestilence d'un marché juif à Hambourg, j'y vois de l'antisémitisme, mais qu'un Léon Bloy fuie cette même pestilence... j'y vois du Léon Bloy. Dans le Désespéré il parle sur ce ton des prostituées, des chrétiens, des prêtres, de...
.. ben de lui même un peu par moments.
-Ensuite il est tout à fait normal, ou du moins pas surprenant, la parole de Bloy étant chrétienne, qu'il se mette à décrire le peuple juif dans son état de "misère" (exil, retrait...). Les juifs sont appelés à la conversion. Le Juif, c'est l'autre, c'est le Déicide, mais c'est le peuple élu aussi. Bloy est paradoxal parce que le christianisme est tout entier paradoxal : non seulement le juif a sa place dans l'économie du salut, non seulement nous sommes liés a ce peuple par la descendance d'Abraham et par la Sainte Alliance, mais nous devons aussi affirmer que l'homme de la Croix a été immolé par eux, et cela aussi les transforme en instrument du salut, donc ils sauvent, oui, il y a bien salut par les juifs, mais ils sauvent par le crime.
Sans vouloir trop t'égarer dans ce genre de détails, le résultat est qu'un mystique chrétien sera toujours un peu ambigu sur le sujet.
Pour un chrétien, le Juif, c'est l'Autre. C'est aussi un peuple en exil, un peuple de marchands, un peuple fermé par certains aspects, et en ces matières la Bible et le monde réel peuvent entrer en coïncidence. La situation actuelle, avec la Palestine, l'occupation des Lieux Saints par ce peuple, ne résorbera pas cette situation du "peuple différent", l'Autre, toujours, source d'incompréhension et de rejet, mais avec qui on a une proximité presque toxique.
En tout cas, si tu cherchais un philosemitisme sur le ton "Les Juifs ont le droit d'être juifs et ils sont nos frères car nous devons vivre ensemble" on est effectivement a des années lumière de la démarche, car c'est un discours de laïcité, mais un tel discours ne fait qu'effleurer en surface les rapports d'altérité qui séparent les deux confessions.
Ensuite, Bloy est ordurier et plein de mauvaise foi, et sa personnalité dégoûte tout le temps, a l'image du dégoût qu'il a pour les autres. Je pense que ce dégoût court tout le long de l'oeuvre de l'homme mais il exacerbe naturellement les tendances mortifiantes et antisociales qui peuvent exister chez tout chrétien obnubilé par les propheties (et lisant toute l'Histoire à travers elle)
De ce point de vue tu as raison Bloy n'est pas une bouffée d'oxygène, la bouffée d'oxygène vient quand on sort de ses livres. Ou alors, c'est une bouffée d'oxygène, non pour l'antisémite, mais pour les hommes qui ont appris à haïr leur époque. peut etre est ce le cas du critique. Cette posture n'est pas la mienne.
Cependant je mentirais si je niais avoir gardé une certaine fascination pour le "Désespéré" (mais je sais que la femme pauvre est du même acabit). Bloy se veut une insulte sainte au monde. Insulte, car il ne fait que ça, mais sainte car il espère toujours sauver ceux qu'il insulte.
Là où je suis sceptique c'est quand tu parles d'antisémitisme tout aussi dangereux. D'abord il n'est pas racial, puisqu'il appelle la conversion
Je rappelle que Leon Bloy est un grand ami des Maritain, et Raïssa est juive et le salue dans "Mes grandes amitiés". Mais cette amitié passe par une conversion, ce qui montre bien que cela n'interdit pas un certain antijudaîsme.
Cela dit, la postérité retenue du texte c'est surtout la diffusion de Maritain qui l'entend dans le meilleur sens.
Si tu veux mon avis, Bloy s'adressait surtout a d'autres chrétiens apocalyptiques, en leur rappelant ' "ne persécutez pas les Juifs car ils jouent un rôle dans l'économie du Salut".
Je trouve que ce discours, bien que très partial, a le droit d'exister, non ?
Maintenant, je n'ai pas lu le texte (et je ne suis pas sûr de relire du Bloy un jour)
Merci Martin1 de ta longue réponse et mise en perspective. Quand je disais que l'antisémitisme de Bloy est tout aussi dangereux, c'est qu'il est apocalyptique et fanatique. Dans l'ouvrage, Bloy exalte la ferveur des chrétiens du moyen-âge et prend pour exemple (je n'ai pas recopié cet extrait) un chevalier chrétien qui, à la suite d'une discussion avec un juif qui tente de discuter d'arguments religieux, le fend en deux d'un coup d'épée, en s'écriant "voilà un argument auquel tu n'auras pas réponse". Est-ce un épisode inventé ? En tout cas, Bloy n'a aucune pitié envers les Juifs et se fiche pas mal des persécutions à leur encontre vu que, de toute façon, il attend le grand massacre final au retour de l'Esprit Saint (qu'il n'hésite pas à amalgamer à Lucifer).
Ah oui, à ce point !^^
Je viens d'aller voir les passages en question
Déjà il s'exprime de façon très biscornue donc je comprends rien. Je suis obligé de supputer.
Mais l'ambiance générale est celle d'une série de poncifs antijudaïques.
le passage sur le chevalier est peut-être sensé être drôle.
Je n'ai pas ri.
Ton interprétation est certainement la bonne alors
Je viens d'aller voir les passages en question
Déjà il s'exprime de façon très biscornue donc je comprends rien. Je suis obligé de supputer.
Mais l'ambiance générale est celle d'une série de poncifs antijudaïques.
le passage sur le chevalier est peut-être sensé être drôle.
Je n'ai pas ri.
Ton interprétation est certainement la bonne alors
Au final, j'avoue ne plus trop quoi penser. Bloy condamne l'antisémitisme (essentiellement parce que Dieu s'est incarné dans une chair juive et que l'antisémitisme est donc une insulte envers Jésus et Marie) mais, en même temps, il les vomit sans aucune pitié, comme un peuple abject et infâme.
La pensée de Léon Bloy est si biscornue (comme il le dit lui-même, "comprend qui peut comprendre") qu'elle semble avoir été interprétée et réinterprétée par ses lecteurs.
Sur internet, j'ai trouvé un commentaire de Kafka (rapporté par le petit-fils de Bloy) :
Je connais, de Léon Bloy, un livre contre l'antisémitisme: Le Salut par les Juifs. Un chrétien y défend les Juifs comme on défend des parents pauvres. C'est très intéressant. Et puis, Bloy sait manier l'invective. Ce n'est pas banal. Il possède une flamme qui rappelle l'ardeur des prophètes. Que dis-je, il invective beaucoup mieux. Cela s'explique facilement, car sa flamme est alimentée par tout le fumier de l'époque moderne.
Je pense que c'est ce dernier point qui suscite la sympathie envers Bloy, comme une sorte de rebelle solitaire qui ne fait aucun compromis et recrache à la figure de ses contemporains tout le mépris et la haine que le monde moderne lui inspire.
La pensée de Léon Bloy est si biscornue (comme il le dit lui-même, "comprend qui peut comprendre") qu'elle semble avoir été interprétée et réinterprétée par ses lecteurs.
Sur internet, j'ai trouvé un commentaire de Kafka (rapporté par le petit-fils de Bloy) :
Je connais, de Léon Bloy, un livre contre l'antisémitisme: Le Salut par les Juifs. Un chrétien y défend les Juifs comme on défend des parents pauvres. C'est très intéressant. Et puis, Bloy sait manier l'invective. Ce n'est pas banal. Il possède une flamme qui rappelle l'ardeur des prophètes. Que dis-je, il invective beaucoup mieux. Cela s'explique facilement, car sa flamme est alimentée par tout le fumier de l'époque moderne.
Je pense que c'est ce dernier point qui suscite la sympathie envers Bloy, comme une sorte de rebelle solitaire qui ne fait aucun compromis et recrache à la figure de ses contemporains tout le mépris et la haine que le monde moderne lui inspire.
Merci pour cet extrait de Kafka. Bloy a une histoire particulière. Par exemple la prostituée qui sert souvent de personnages à ses romans est presque parfois une image de pureté absolue... oui, tu as bien lu. C'est lié à sa vie personnelle d'ailleurs, il a connu une femme de mauvaise vie qui a bouleversé la sienne il me semble (mais j'ai oublié les détails)
Il faut connaître Bloy pour voir ce que 90% de haine peuvent devenir chez un assoiffé d'absolu, qui n'a jamais connu de nuance dans ses sentiments. Quand on dechire le monde pour y chercher le ciel pur, lequel n'apparaît que ça et là, dans une brèche, un espoir, ou dans le bruit d'une colonne qui tombe.
En tout cas je pense qu'on ne lit qu'un seul roman de Bloy dans sa vie. La femme pauvre et le Désespéré sont pratiquement identiques, inutile de perdre ton temps à lire les deux. (c'est mon opinion).
Je pense que tout ce qu'il dit doit être regardé, avec distance, plutôt que lu.
Personne n'aime vraiment Bloy mais on n'ose pas l'oublier totalement car son existence pourrait un jour être le révélateur de quelque chose sur l'homme.
Il faut connaître Bloy pour voir ce que 90% de haine peuvent devenir chez un assoiffé d'absolu, qui n'a jamais connu de nuance dans ses sentiments. Quand on dechire le monde pour y chercher le ciel pur, lequel n'apparaît que ça et là, dans une brèche, un espoir, ou dans le bruit d'une colonne qui tombe.
En tout cas je pense qu'on ne lit qu'un seul roman de Bloy dans sa vie. La femme pauvre et le Désespéré sont pratiquement identiques, inutile de perdre ton temps à lire les deux. (c'est mon opinion).
Je pense que tout ce qu'il dit doit être regardé, avec distance, plutôt que lu.
Personne n'aime vraiment Bloy mais on n'ose pas l'oublier totalement car son existence pourrait un jour être le révélateur de quelque chose sur l'homme.
Très intéressant, merci. Léon Bloy est un personnage fascinant.
Sinon, Eric, Le Salut par les Juifs est disponible dans le volume de Bouquins intitulé Essais et Pamphlets (que j'ai mais que je n'ai pas encore lu)
Sinon, Eric, Le Salut par les Juifs est disponible dans le volume de Bouquins intitulé Essais et Pamphlets (que j'ai mais que je n'ai pas encore lu)
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