Heisenberg est un immense physicien et un penseur passionnant, qui a beaucoup réfléchi aux implications philosophiques des connaissances apportées par les recherches en physique. Néanmoins, il faut faire attention en le lisant car il est connu (ou en tout cas très fortement supposé) que la publication de ses mémoires et souvenirs fut aussi une tentative de justification, pour se disculper, voire se "couvrir", par rapport à son attitude pendant la guerre mondiale. Heisenberg aurait pu émigrer aux USA avec Einstein et Bohr, mais il ne les a pas suivis. A ce qu'il me semble (mais je n'ai pas lu "La partie et le tout", j'ai juste présenté sur CL son ouvrage "Physique et philosophie"), Heisenberg n'a pas idéologiquement adhéré au nazisme (pour qui il était d'ailleurs suspect) mais il était patriote au point de préférer la victoire de l'Allemagne, fût-elle nazie, plutôt que sa défaite, et a cherché à aider cette victoire.
C'est une question importante que tu poses là. Ce n'est pas la question du livre. Mais elle demeure et ma critique n'y répond pas du tout.
Tiens un petit passage du livre, qui se passe avant (Entre Deux Guerres) : Je le trouve assez intéressant.
Heisenberg explique de façon descriptive pourquoi tant de ses frères sont partis se battre sous les drapeaux en 14.
BOHR "« Ce que vous me dites là me rend très triste, répondit Bohr, car je crois en effet bien comprendre ce que vous voulez dire. Peut-être le sentiment qu'ont éprouvé ces hommes jeunes partis à la guerre avec la certitude de défendre une cause juste fait-il partie du plus grand bonheur humain que l'on puisse éprouver. Et il n'existe pas en effet d'instance qui pourrait encore dire ' non' à un moment comme celui que vous avez évoqué. Mais n'est-ce pas là une vérité effrayante? Cette levée en masse, que vous avez vécue, ne présente-t-elle pas une certaine parenté avec ce qui se passe lorsque, à l'automne, les oiseaux migrateurs se rassemblent pour voler vers le sud? Aucun des oiseaux ne sait qui décide de cet envol et pourquoi il a lieu. Mais chacun est saisi par l'excitation générale, par le désir de participer; et ainsi, chacun est heureux de prendre part à la migration, même si, pour beaucoup de ces oiseaux, elle signifie la mort. Chez l'homme, le processus analogue a ceci d'extraordinaire que, d'un côté, aucun libre arbitre n'y a sa place : ce processus s'impose comme un incendie de forêt, comme un phénomène obéissant uniquement aux lois de la nature; et d'un autre côté, il produit dans l'individu qui le vit un sentiment d'extrême liberté. L'homme jeune qui participe à la levée en masse a rejeté toute la charge des soucis et des préoccupations quotidiennes. Là où il s'agit de la vie et de la mort, les considérations de moindre importance, qui ont pu jusque-la rétrécir la vie de l'individu, ne comptent plus; il n'y a plus besoin de tenir compte d'intérêts subordonnés.
Là où un seul objectif, à savoir la victoire, mobilise toute l'énergie de l'homme, la vie parait simple et claire comme jamais auparavant. Il n'existe sans doute pas de plus belle description de cette situation unique dans la vie d'un jeune homme que le chant des cavaliers dans le Wallenstein de Schiller. Vous en connaissez les paroles finales: "Et si vous n'engagez pas votre vie, jamais la vie ne vous appartiendra." Ceci est sans doute profondément vrai. Mais malgré cela, ou plus précisément à cause de cela, nous devons faire tous nos efforts afin d'éviter les guerres; et, dans ce but, la première chose à faire est d'essayer d'éviter que ne naissent les situations de tension qui produisent ensuite les guerres. Dans ce contexte, il est de bon augure, par exemple, que nous nous promenions tous les deux ensemble au Danemark. »
HEISENBERG : « Je voudrais maintenant vous poser ma deuxième question. Vous parliez de la discipline prussienne qui n'a pas été comprise par les hommes des autres pays. Je suis né moi-même en Allemagne méridionale, et la tradition et l'éducation familiales ont fait que je pense autrement que les gens qui vivent entre Magdebourg et Königsberg. Et cependant, j'ai toujours été très impressionné par les principes de la vie prussienne : subordination de l'individu à la tâche commune; modestie de la vie individuelle; honnêteté et incorruptibilité; esprit chevaleresque; sens méticuleux du devoir. Il est possible que ces principes aient été utilisés par la suite par des forces politiques d'une manière néfaste; néanmoins, je ne puis m'empêcher de les placer très haut. Il me semble bien que vos compatriotes, ici au Danemark, ont un sentiment différent à ce sujet. Pourquoi? »
BOHR« Je crois, dit Bohr, que nous, Danois, pouvons très bien reconnaitre les valeurs contenues dans cette mentalité prus-sienne. Mais en ce qui nous concerne, nous désirons laisser à Findivida, à ses désirs et à ses projets, plus de marge que ne le fait la manière de vivre prussienne. Nous ne pouvons vraiment nous rattacher à une communauté qu'à condition que ce soit une communauté d'hommes très libres, où chacun reconnait entièrement les droits du voisin. La liberté et l'indépendance de l'individu ont pour nous plus d'importance que la puissance que l'on obtient par la discipline d'une communauté."
Ce qui m'amuse, c'est que dans ce dialogue il ne se justifie pas tant en expliquant sa vision des choses, mais plutôt en faisant parler Bohr à sa place... n'est-ce pas intrigant comme façon de procéder ?
Tu le sais sûrement, mais je le dis à tout hasard, Heisenberg faisait partie des "physiciens sérieux" en rude concurrence avec les physiciens idéologiquement compromis dans la Deutsche Physik (celle de Lenard et Stark, qui ont aussi des contributions quoique plus mineures). Pour ces derniers, la juiverie instillait un poison au sein de la physique et il fallait à tout prix supprimer ou aryaniser les théories modernes (relativité, quantique, etc), supposément fumeuses et "relativistes".
Hitler en excluant les juifs des postes universitaires, il faut bien le dire, s'est carrément tiré une balle dans le pied : tous ces profs (les juifs, et ceux qui sont partis par solidarité avec eux) étaient de loin les meilleurs théoriciens du monde.
Mais Heisenberg est resté. Un peu tout seul. Parmi les "Grands" je veux dire.
Il était incontestablement un vrai patriote allemand, prêt à servir.
Mais rester n'est encore rien ; il a fallu qu'il réponde aux sollicitations de l'Etat concernant la bombe...
Oui, clairement, pour nous, Heisenberg a fait des choix qui relèvent de la collaboration consciente au régime nazi, alors même qu'il ne tombait pas dans les pièges de la Deutsche Physik. Il n'y a pas d'ambiguïté sur le camp qu'il a choisi et on ne peut que comprendre la trahison ressentie par Bohr lorsqu'il lui rend visite en septembre 1941 afin -.... eh bien justement, on ne sait pas bien afin de quoi... Parler physique (encore ? en pleine guerre mondiale ?) ? Obtenir des infos sur la bombe ??
Je vais pouvoir t'en dire plus car je suis en train de relire la deuxième partie et je vais te faire part de mes impressions à ce sujet au fil de ma lecture.
En tout cas, s'il déguise les choses, c'est fait de façon habile.
Tiens un petit passage du livre, qui se passe avant (Entre Deux Guerres) : Je le trouve assez intéressant.
Heisenberg explique de façon descriptive pourquoi tant de ses frères sont partis se battre sous les drapeaux en 14.
BOHR "« Ce que vous me dites là me rend très triste, répondit Bohr, car je crois en effet bien comprendre ce que vous voulez dire. Peut-être le sentiment qu'ont éprouvé ces hommes jeunes partis à la guerre avec la certitude de défendre une cause juste fait-il partie du plus grand bonheur humain que l'on puisse éprouver. Et il n'existe pas en effet d'instance qui pourrait encore dire ' non' à un moment comme celui que vous avez évoqué. Mais n'est-ce pas là une vérité effrayante? Cette levée en masse, que vous avez vécue, ne présente-t-elle pas une certaine parenté avec ce qui se passe lorsque, à l'automne, les oiseaux migrateurs se rassemblent pour voler vers le sud? Aucun des oiseaux ne sait qui décide de cet envol et pourquoi il a lieu. Mais chacun est saisi par l'excitation générale, par le désir de participer; et ainsi, chacun est heureux de prendre part à la migration, même si, pour beaucoup de ces oiseaux, elle signifie la mort. Chez l'homme, le processus analogue a ceci d'extraordinaire que, d'un côté, aucun libre arbitre n'y a sa place : ce processus s'impose comme un incendie de forêt, comme un phénomène obéissant uniquement aux lois de la nature; et d'un autre côté, il produit dans l'individu qui le vit un sentiment d'extrême liberté. L'homme jeune qui participe à la levée en masse a rejeté toute la charge des soucis et des préoccupations quotidiennes. Là où il s'agit de la vie et de la mort, les considérations de moindre importance, qui ont pu jusque-la rétrécir la vie de l'individu, ne comptent plus; il n'y a plus besoin de tenir compte d'intérêts subordonnés.
Là où un seul objectif, à savoir la victoire, mobilise toute l'énergie de l'homme, la vie parait simple et claire comme jamais auparavant. Il n'existe sans doute pas de plus belle description de cette situation unique dans la vie d'un jeune homme que le chant des cavaliers dans le Wallenstein de Schiller. Vous en connaissez les paroles finales: "Et si vous n'engagez pas votre vie, jamais la vie ne vous appartiendra." Ceci est sans doute profondément vrai. Mais malgré cela, ou plus précisément à cause de cela, nous devons faire tous nos efforts afin d'éviter les guerres; et, dans ce but, la première chose à faire est d'essayer d'éviter que ne naissent les situations de tension qui produisent ensuite les guerres. Dans ce contexte, il est de bon augure, par exemple, que nous nous promenions tous les deux ensemble au Danemark. »
HEISENBERG : « Je voudrais maintenant vous poser ma deuxième question. Vous parliez de la discipline prussienne qui n'a pas été comprise par les hommes des autres pays. Je suis né moi-même en Allemagne méridionale, et la tradition et l'éducation familiales ont fait que je pense autrement que les gens qui vivent entre Magdebourg et Königsberg. Et cependant, j'ai toujours été très impressionné par les principes de la vie prussienne : subordination de l'individu à la tâche commune; modestie de la vie individuelle; honnêteté et incorruptibilité; esprit chevaleresque; sens méticuleux du devoir. Il est possible que ces principes aient été utilisés par la suite par des forces politiques d'une manière néfaste; néanmoins, je ne puis m'empêcher de les placer très haut. Il me semble bien que vos compatriotes, ici au Danemark, ont un sentiment différent à ce sujet. Pourquoi? »
BOHR« Je crois, dit Bohr, que nous, Danois, pouvons très bien reconnaitre les valeurs contenues dans cette mentalité prus-sienne. Mais en ce qui nous concerne, nous désirons laisser à Findivida, à ses désirs et à ses projets, plus de marge que ne le fait la manière de vivre prussienne. Nous ne pouvons vraiment nous rattacher à une communauté qu'à condition que ce soit une communauté d'hommes très libres, où chacun reconnait entièrement les droits du voisin. La liberté et l'indépendance de l'individu ont pour nous plus d'importance que la puissance que l'on obtient par la discipline d'une communauté."
Ce qui m'amuse, c'est que dans ce dialogue il ne se justifie pas tant en expliquant sa vision des choses, mais plutôt en faisant parler Bohr à sa place... n'est-ce pas intrigant comme façon de procéder ?
Tu le sais sûrement, mais je le dis à tout hasard, Heisenberg faisait partie des "physiciens sérieux" en rude concurrence avec les physiciens idéologiquement compromis dans la Deutsche Physik (celle de Lenard et Stark, qui ont aussi des contributions quoique plus mineures). Pour ces derniers, la juiverie instillait un poison au sein de la physique et il fallait à tout prix supprimer ou aryaniser les théories modernes (relativité, quantique, etc), supposément fumeuses et "relativistes".
Hitler en excluant les juifs des postes universitaires, il faut bien le dire, s'est carrément tiré une balle dans le pied : tous ces profs (les juifs, et ceux qui sont partis par solidarité avec eux) étaient de loin les meilleurs théoriciens du monde.
Mais Heisenberg est resté. Un peu tout seul. Parmi les "Grands" je veux dire.
Il était incontestablement un vrai patriote allemand, prêt à servir.
Mais rester n'est encore rien ; il a fallu qu'il réponde aux sollicitations de l'Etat concernant la bombe...
Oui, clairement, pour nous, Heisenberg a fait des choix qui relèvent de la collaboration consciente au régime nazi, alors même qu'il ne tombait pas dans les pièges de la Deutsche Physik. Il n'y a pas d'ambiguïté sur le camp qu'il a choisi et on ne peut que comprendre la trahison ressentie par Bohr lorsqu'il lui rend visite en septembre 1941 afin -.... eh bien justement, on ne sait pas bien afin de quoi... Parler physique (encore ? en pleine guerre mondiale ?) ? Obtenir des infos sur la bombe ??
Je vais pouvoir t'en dire plus car je suis en train de relire la deuxième partie et je vais te faire part de mes impressions à ce sujet au fil de ma lecture.
En tout cas, s'il déguise les choses, c'est fait de façon habile.
Merci d'avoir pris la peine de recopier cet échange, très intéressant et profond, qui montre bien la finesse de pensée de Bohr et d'Heisenberg et aussi leur amitié qui, dans les années 30, était forte. En fait, quand Heisenberg vient voir Bohr en 1941, je pense qu'il vient d'abord discuter avec la seule personne qui le connaît intimement et peut le comprendre, à qui il peut encore parler de tout. Einstein et Schrödinger ayant déjà émigré, peut-être Heisenberg est-il venu tenter de convaincre Bohr de ne pas partir à son tour, peut-être d'abord, tout simplement et humainement, par peur de se retrouver tout seul, à patauger dans un océan d'ignominie, de médiocrité et de connerie... Cela dit, je sais que, parmi les physiciens officiels qui ont véritablement adhéré au nazisme, il y avait quelques pointures et prix Nobel...
Autre citation de Niels Bohr : « Il en est du langage comme du lavage de notre vaisselle. Nous avons une eau de rinçage sale, et des torchons sales, et néanmoins nous réussissons en fin de compte à nettoyer les assiettes et les verres. De même dans notre langage, nous disposons de concepts flous et d’une logique restreinte, par des limitations mal définies, en ce qui concerne son domaine d’application ; et néanmoins, malgré tout cela, nous réussissons à apporter une certaine clarté dans notre compréhension de la nature. »
Ton interprétation de la visite en 1941 a quelque chose de laconique, de simple... et en fait, de très convaincant.
Ton interprétation de la visite en 1941 a quelque chose de laconique, de simple... et en fait, de très convaincant.
UN passage au sujet de sa compromission :
"Nous savions à cette époque-là que, en principe, on pouvait fabriquer des bombes atomiques, et nous connaissions aussi un procédé réalisable pour arriver à cette fin; cependant, nous avions plutôt tendance à surestimer l'effort technique nécessaire pour une telle réalisation. Ainsi, nous étions heureux de pouvoir informer en toute sincérité notre gouvernement des données du problème, et en même temps de savoir en toute certitude qu'une tentative sérieuse pour construire des bombes atomiques ne serait pas entreprise en Allemagne. Car il était inconcevable que le gouvernement allemand acceptât de fournir un effort aussi considérable en vue d'un but lointain et incertain, ayant à faire face par ailleurs à tant de problèmes créés par la guerre.
(...)
WIESZACKER : « En ce qui concerne les bombes atomiques, nous ne sommes pas encore réellement dans une zone dangereuse; car l'effort technique paraît beaucoup trop grand pour pouvoir être entrepris. Mais ceci pourrait changer à la longue. Avons-nous donc raison de continuer à travailler dans ce domaine? Et que vont faire nos collègues en Amérique? Vont-ils, eux, concentrer leurs efforts sur la bombe atomique? »
J'essayai de me mettre à la place de ces collègues.
HEISENBERG : « La situation psychologique, dis-je, est totalement différente de la nôtre pour les physiciens qui se trouvent aux Etats-Unis, et surtout pour ceux qui ont émigré d'Allemagne. Eux, là-bas, doivent être convaincus de combattre pour la bonne cause; et surtout les émigrés, étant donné qu'ils ont été bien reçus aux Etats-Unis, se sentiront — à juste titre — engagés à mettre toutes leurs forces au service de la bonne cause des États-Unis.
Cependant, une bombe atomique, capable peut-être d'exterminer cent mille civils d'un seul coup, constitue-t-elle une arme comme toutes les autres? Peut-on appliquer à la bombe atomique cette règle ancienne, mais problématique : "Pour la bonne cause, on a le droit de lutter par tous les moyens; mais pas pour la mauvaise "? Est-il donc moral de faire des bombes atomiques pour la bonne cause, et immoral d'en faire pour la mauvaise? Si l'on adopte cette opinion, qui malheureusement n'a cessé de s'imposer dans l'histoire du monde, qui donc décidera si une cause est bonne ou mauvaise? Il est facile, en l'occurrence, de constater que la cause d'Hitler et des nationaux-socialistes est mauvaise. Mais la cause des Américains est-elle bonne à tous les égards? Ne faut-il pas adopter, ici encore, l'idée que c'est par le choix des moyens qu'une bonne cause se distingue d'une mauvaise? Bien entendu, presque tous les combats impliquent l'utilisation de mauvais moyens; mais n'existe-t-il pas là une différence de degré, justifiant certains mauvais moyens, et pas d'autres? Au cours du siècle dernier, on a effectivement essayé, par des traités, de fixer certaines limites à l'emploi des mauvais moyens. Mais dans la guerre actuelle ces limites ne sont sans doute respectées ni par Hitler ni par ses adversaires. Néanmoins, j'aurais tendance à supposer qu'aux Etats-Unis non plus les physiciens ne se montreront pas trop zélés en vue de fabriquer des bombes atomiques. Toutefois, ils pourraient y être entrainés par la peur que nous le fassions avant eux. »
WIESZACKER : « Il serait bon, dit Carl Friedrich, que tu discutes un jour avec Niels de tout ceci. Si, par exemple, Niels pensait que nous avons tort et que nous devrions plutôt abandonner ces travaux sur l'uranium, cela me ferait certainement réfléchir. »
En automne 1941, alors que nous avions déjà une idée assez claire des développements techniques possibles, je m'arrangeai pour me faire inviter par l'ambassade d'Allemagne à Copenhague en vue de faire une conférence scientifique dans cette ville. Je voulais saisir cette occasion pour discuter avec Niels du problème de l'uranium. Si j'ai bonne souvenance, ce voyage eut lieu en octobre 1941. Je rendis donc visite à Niels à son appartement à Carlsberg."
"Nous savions à cette époque-là que, en principe, on pouvait fabriquer des bombes atomiques, et nous connaissions aussi un procédé réalisable pour arriver à cette fin; cependant, nous avions plutôt tendance à surestimer l'effort technique nécessaire pour une telle réalisation. Ainsi, nous étions heureux de pouvoir informer en toute sincérité notre gouvernement des données du problème, et en même temps de savoir en toute certitude qu'une tentative sérieuse pour construire des bombes atomiques ne serait pas entreprise en Allemagne. Car il était inconcevable que le gouvernement allemand acceptât de fournir un effort aussi considérable en vue d'un but lointain et incertain, ayant à faire face par ailleurs à tant de problèmes créés par la guerre.
(...)
WIESZACKER : « En ce qui concerne les bombes atomiques, nous ne sommes pas encore réellement dans une zone dangereuse; car l'effort technique paraît beaucoup trop grand pour pouvoir être entrepris. Mais ceci pourrait changer à la longue. Avons-nous donc raison de continuer à travailler dans ce domaine? Et que vont faire nos collègues en Amérique? Vont-ils, eux, concentrer leurs efforts sur la bombe atomique? »
J'essayai de me mettre à la place de ces collègues.
HEISENBERG : « La situation psychologique, dis-je, est totalement différente de la nôtre pour les physiciens qui se trouvent aux Etats-Unis, et surtout pour ceux qui ont émigré d'Allemagne. Eux, là-bas, doivent être convaincus de combattre pour la bonne cause; et surtout les émigrés, étant donné qu'ils ont été bien reçus aux Etats-Unis, se sentiront — à juste titre — engagés à mettre toutes leurs forces au service de la bonne cause des États-Unis.
Cependant, une bombe atomique, capable peut-être d'exterminer cent mille civils d'un seul coup, constitue-t-elle une arme comme toutes les autres? Peut-on appliquer à la bombe atomique cette règle ancienne, mais problématique : "Pour la bonne cause, on a le droit de lutter par tous les moyens; mais pas pour la mauvaise "? Est-il donc moral de faire des bombes atomiques pour la bonne cause, et immoral d'en faire pour la mauvaise? Si l'on adopte cette opinion, qui malheureusement n'a cessé de s'imposer dans l'histoire du monde, qui donc décidera si une cause est bonne ou mauvaise? Il est facile, en l'occurrence, de constater que la cause d'Hitler et des nationaux-socialistes est mauvaise. Mais la cause des Américains est-elle bonne à tous les égards? Ne faut-il pas adopter, ici encore, l'idée que c'est par le choix des moyens qu'une bonne cause se distingue d'une mauvaise? Bien entendu, presque tous les combats impliquent l'utilisation de mauvais moyens; mais n'existe-t-il pas là une différence de degré, justifiant certains mauvais moyens, et pas d'autres? Au cours du siècle dernier, on a effectivement essayé, par des traités, de fixer certaines limites à l'emploi des mauvais moyens. Mais dans la guerre actuelle ces limites ne sont sans doute respectées ni par Hitler ni par ses adversaires. Néanmoins, j'aurais tendance à supposer qu'aux Etats-Unis non plus les physiciens ne se montreront pas trop zélés en vue de fabriquer des bombes atomiques. Toutefois, ils pourraient y être entrainés par la peur que nous le fassions avant eux. »
WIESZACKER : « Il serait bon, dit Carl Friedrich, que tu discutes un jour avec Niels de tout ceci. Si, par exemple, Niels pensait que nous avons tort et que nous devrions plutôt abandonner ces travaux sur l'uranium, cela me ferait certainement réfléchir. »
En automne 1941, alors que nous avions déjà une idée assez claire des développements techniques possibles, je m'arrangeai pour me faire inviter par l'ambassade d'Allemagne à Copenhague en vue de faire une conférence scientifique dans cette ville. Je voulais saisir cette occasion pour discuter avec Niels du problème de l'uranium. Si j'ai bonne souvenance, ce voyage eut lieu en octobre 1941. Je rendis donc visite à Niels à son appartement à Carlsberg."
Comme peut-être tu voudras connaître la suite, je te dévoile donc, la "VERSION HEISENBERG" de la rencontre :
"Cependant je n'entamai le thème délicat, dont j'étais venu discuter avec lui, que le soir au cours d'une promenade que nous fîmes à proximité de la maison. Comme je devais craindre que Niels ne fût surveillé par certains services allemands, je parlai avec une extrême prudence, n'utilisant que des expressions assez vagues. J'essayai de faire comprendre à Niels qu'en principe on pouvait fabriquer des bombes atomiques, que cela demanderait un énorme effort technique et que nous autres physiciens devions nous demander si nous avions le droit de travailler sur ce problème. Malheureusement, Niels fut tellement effrayé par mes premières allusions concernant la possibilité théorique de fabriquer des bombes atomiques qu'il ne fut plus en mesure de comprendre ce que je voulais lui dire ensuite, et qui était à mes yeux le plus important, à savoir qu'une telle fabrication exigeait un énorme effort technique. C'était là pour moi un fait essentiel, puisque dans une certaine mesure cela donnait aux physiciens un pouvoir de décision concernant la production éventuelle de bombes atomiques. En effet, en face de leurs gouvernements respectifs, les physiciens pouvaient soit affirmer que les bombes atomiques arriveraient probablement trop tard pour pouvoir être utilisées au cours de la guerre; soit déclarer qu'au prix d'efforts extrêmes il serait peut-être tout de même possible de posséder de telles bombes avant la fin de la guerre. Ces deux avis opposés pouvaient tous deux se défendre; effectivement, il s'est avéré par la suite que même aux États-Unis, où les conditions extérieures étaient incomparablement plus favorables à une telle tentative qu'en Allemagne, les premières bombes atomiques ne devaient être prêtes qu'après la fin de la guerre contre l'Allemagne.
Cependant, la frayeur causée à Niels par mon information concernant la possibilité de construire, en principe, des bombes atomiques, l'avait mis dans un état tel qu'il n'était plus accessible à la suite de ce que je venais lui exposer. Peut-être était-ce aussi son indignation justifiée devant l'occupation brutale de son pays par l'armée allemande qui l'empêchait d'envisager à ce moment-là une entente des physiciens par-dessus les frontières. Il m'était très pénible de noter combien total était l'isolement dans lequel nous Allemands avions été entraînés par notre politique; et de constater que la réalité de la guerre allait jusqu'à rompre, au moins provisoirement, des relations humaines établies depuis des dizaines d'années. Une conversation ultérieure entre Niels et Jensen n'eut pas davantage de résultat positif.
En dépit de cet échec de ma mission à Copenhague, la situation était au fond assez simple pour nous, c'est-à-dire pour les membres du " Club de l'uranium " allemand. Le gouvernement décida — en juin 1942 — que les travaux concernant le projet de réacteur ne pourraient être poursuivis que dans un cadre modeste. Rien ne nous fut demandé concernant la construction éventuelle de bombes atomiques. Les physiciens n'avaient aucune raison de souhaiter une révision de cette décision. C'est ainsi que, au cours des années qui suivirent, notre travail devint une préparation, en vue de l'après-guerre, de la technique atomique pacifique; comme telle, effectivement, elle a porté ses fruits dans une certaine mesure, en dépit des dévastations des dernières années de la guerre. Ce n'est peut-être pas un effet du hasard si la première centrale atomique fournie par une entreprise allemande à un pays étranger (à l'Argentine, en l'oceur-rence) est équipée d'un noyau central qui, comme nous l'avons prévu pendant la guerre, se compose d'uranium naturel et d'eau lourde.
Nos pensées étaient done dirigées vers le recommencement après la guerre. "
Es-tu convaincu par cette version ? ^^
"Cependant je n'entamai le thème délicat, dont j'étais venu discuter avec lui, que le soir au cours d'une promenade que nous fîmes à proximité de la maison. Comme je devais craindre que Niels ne fût surveillé par certains services allemands, je parlai avec une extrême prudence, n'utilisant que des expressions assez vagues. J'essayai de faire comprendre à Niels qu'en principe on pouvait fabriquer des bombes atomiques, que cela demanderait un énorme effort technique et que nous autres physiciens devions nous demander si nous avions le droit de travailler sur ce problème. Malheureusement, Niels fut tellement effrayé par mes premières allusions concernant la possibilité théorique de fabriquer des bombes atomiques qu'il ne fut plus en mesure de comprendre ce que je voulais lui dire ensuite, et qui était à mes yeux le plus important, à savoir qu'une telle fabrication exigeait un énorme effort technique. C'était là pour moi un fait essentiel, puisque dans une certaine mesure cela donnait aux physiciens un pouvoir de décision concernant la production éventuelle de bombes atomiques. En effet, en face de leurs gouvernements respectifs, les physiciens pouvaient soit affirmer que les bombes atomiques arriveraient probablement trop tard pour pouvoir être utilisées au cours de la guerre; soit déclarer qu'au prix d'efforts extrêmes il serait peut-être tout de même possible de posséder de telles bombes avant la fin de la guerre. Ces deux avis opposés pouvaient tous deux se défendre; effectivement, il s'est avéré par la suite que même aux États-Unis, où les conditions extérieures étaient incomparablement plus favorables à une telle tentative qu'en Allemagne, les premières bombes atomiques ne devaient être prêtes qu'après la fin de la guerre contre l'Allemagne.
Cependant, la frayeur causée à Niels par mon information concernant la possibilité de construire, en principe, des bombes atomiques, l'avait mis dans un état tel qu'il n'était plus accessible à la suite de ce que je venais lui exposer. Peut-être était-ce aussi son indignation justifiée devant l'occupation brutale de son pays par l'armée allemande qui l'empêchait d'envisager à ce moment-là une entente des physiciens par-dessus les frontières. Il m'était très pénible de noter combien total était l'isolement dans lequel nous Allemands avions été entraînés par notre politique; et de constater que la réalité de la guerre allait jusqu'à rompre, au moins provisoirement, des relations humaines établies depuis des dizaines d'années. Une conversation ultérieure entre Niels et Jensen n'eut pas davantage de résultat positif.
En dépit de cet échec de ma mission à Copenhague, la situation était au fond assez simple pour nous, c'est-à-dire pour les membres du " Club de l'uranium " allemand. Le gouvernement décida — en juin 1942 — que les travaux concernant le projet de réacteur ne pourraient être poursuivis que dans un cadre modeste. Rien ne nous fut demandé concernant la construction éventuelle de bombes atomiques. Les physiciens n'avaient aucune raison de souhaiter une révision de cette décision. C'est ainsi que, au cours des années qui suivirent, notre travail devint une préparation, en vue de l'après-guerre, de la technique atomique pacifique; comme telle, effectivement, elle a porté ses fruits dans une certaine mesure, en dépit des dévastations des dernières années de la guerre. Ce n'est peut-être pas un effet du hasard si la première centrale atomique fournie par une entreprise allemande à un pays étranger (à l'Argentine, en l'oceur-rence) est équipée d'un noyau central qui, comme nous l'avons prévu pendant la guerre, se compose d'uranium naturel et d'eau lourde.
Nos pensées étaient done dirigées vers le recommencement après la guerre. "
Es-tu convaincu par cette version ? ^^
Pas trop... En 1941, Heisenberg n'apprend probablement pas à Bohr la possibilité de fabriquer une bombe atomique, vue que cette possibilité était en fait connue de tous les belligérants. Même le Japon avait son programme de recherche pour développer la bombe... En revanche, je crois que le passage Il m'était très pénible de noter combien total était l'isolement dans lequel nous Allemands avions été entraînés par notre politique; et de constater que la réalité de la guerre allait jusqu'à rompre, au moins provisoirement, des relations humaines établies depuis des dizaines d'années. fait un peu écho à ce que je te disais dans mon post précédent : Heisenberg sent bien qu'il est humainement et intellectuellement isolé, qu'il est de plus en plus englué dans une situation inextricable. Quant à dire que l'Allemagne hitlérienne ne s'est intéressé qu'au nucléaire civil, en vue de préparer l'après-guerre, je n'y crois pas du tout...
J'ai l'impression qu'il essaie de mettre bout à bout des éléments qui, pris isolément à certains moments, n'étaient sans doute pas faux : il a vraiment un problème avec le nazisme, il a vraiment voulu rester en espérant faire un choix de déontologie (sauver ce qui peut l'être), il a vraiment accepté la participation au club de l'uranium à des fins civiles dans un premier temps, il a vraiment envisagé une entente par-dessus les frontières entre physiciens (c'est naïf cela dit), il a vraiment souffert de son isolement...
Mais en même temps, j'imagine que tous ces "il a vraiment", sont entrecoupées sans cesse par d'autres actes, des actes de compromission plus grands, qu'il s'efforce d'oublier ou de cacher à lui-même. Un peu comme lorsque l'on recompose après le coup le fil d'une conversation en lui donnant une fluidité et un sens qui, dans la véritable histoire, n'apparaît pas de façon évidente. Il est habitué à faire cela : tout le livre recompose des discussions spirituelles, qu'il ne me semble pas humainement possible de les avoir tenus avec tant de justesse. Il le reconnaît un peu d'ailleurs.
Ses recherches pour la mise en oeuvre d'une bombe ont été beaucoup plus loin qu'il ne semble bien vouloir l'admettre, il a quand même été repêché par les Alliés avec un sac à dos contenant un cube d'uranium !
Mais en même temps, j'imagine que tous ces "il a vraiment", sont entrecoupées sans cesse par d'autres actes, des actes de compromission plus grands, qu'il s'efforce d'oublier ou de cacher à lui-même. Un peu comme lorsque l'on recompose après le coup le fil d'une conversation en lui donnant une fluidité et un sens qui, dans la véritable histoire, n'apparaît pas de façon évidente. Il est habitué à faire cela : tout le livre recompose des discussions spirituelles, qu'il ne me semble pas humainement possible de les avoir tenus avec tant de justesse. Il le reconnaît un peu d'ailleurs.
Ses recherches pour la mise en oeuvre d'une bombe ont été beaucoup plus loin qu'il ne semble bien vouloir l'admettre, il a quand même été repêché par les Alliés avec un sac à dos contenant un cube d'uranium !
En fait, pour bien comprendre Heisenberg, il faudrait la version de Bohr de leur rencontre. A ce que j'ai compris dans mes lectures d'articles, Bohr a écrit des choses, non publiées, suite à la rencontre de 1941 avec Heisenberg, qui semble l'avoir terrifié... Les relations entre Heisenberg et les nazis sont complexes. D'un côté, Heisenberg est suspect, presque une cible, en raison de sa proximité avec Einstein (haï par les nazis car Einstein a très tôt émigré et dénoncé l'hitlérisme), et de l'autre côté, il est proche de certains cadres du parti (comme Hans Frank). Sur Wikipedia, il est dit que la mère d'Heisenberg était amie avec la mère d'Himmler, et que c'est d'ailleurs ce qui aurait sauvé Heisenberg, car Himmler l'aurait couvert et protégé contre certains cadres du parti qui voulaient l'éliminer...
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