Magicite
avatar avatar
16/12/2025 @ 12:39:35
Intéressante discussion. Je crois bien que tout a été dit. Je me permets de rajouter mon sel.
Bonne chose Saule de faire la différence entre fascisme et autoritarisme. Cela se ressemble et le second mÚne au premier mais le mot fascisme est tellement employé, parfois à tord car historiquement c'est le mouvement de l'Italie de Mussolini.
Bien sûr il y a Trump qui est sans déguisement et convainc une partie (importante) de l'électorat réac.
Pas sĂ»r que ce soit dĂ» uniquement Ă  la prĂ©carisation des classes moyennes, ou Marx mettait la lutte des classes au centre de la problĂ©matique je pense(peut-ĂȘtre Ă  tort) qu'il y a d'autres sĂ©parations de nos jours.
Il y a un tel brouillage politique dans le monde en Europe et en France aussi. DĂ©jĂ  une absence d'idĂ©es politiques qui permet Ă  l'extrĂȘme droite et plus gĂ©nĂ©ralement aux populiste de faire leur beurre aussi bien que de ramener Ă  leurs idĂ©es. Parce que oui la droite et encore plus l'extrĂȘme droite sont alliĂ©s du capitalisme et des capitaux avec e que ça implique. Et inversement.

Les médias(et maisons d'éditions) étant trÚs majoritairement détenus par quelques unes des plus grandes fortunes avec leurs penchants idéologiques propulsés en avant(LagardÚre/Bolloré, Arnault) il est indéniable que la manipulation de l'opinion par ce biais se fait surtout dans un sens.
Brouillage politique du manque d'idée politique proposé par ses acteurs(la croissance économique n'étant pas vraiment une idée politique au sens projet de société) et brouillage du flou des frontiÚres et idées politiques.
C'est la fenĂȘtre d'Overton, rendre acceptable ce qui ne l'Ă©tait pas et ça concerne les idĂ©ologies de haine et rejet de l'extrĂȘme droite.
C'est aussi le résultat d'une gauche dite "molle" qui a accentué son virage libéral avec Hollande et son ministre Macron.
Macron président qui se qualifie de centriste(ou ni de droite ni de gauche) quand ses politiques favorisent les grandes fortunes et tape sur les plus pauvres.
Quand MĂ©lenchon et LFI sont qualifiĂ© d'extrĂȘme gauche cela participe Ă  ce flou. J'ai beau ne pas aimer le personnage pour son cĂŽtĂ© hĂąbleur et populiste il est le dernier reprĂ©sentant Ă  avoir une visibilitĂ© pour une politique sociale et anti-libĂ©rale, et encore je ne suis pas tellement sĂ»r que ce soit le cas.
Ce n'est pas ça l'extrĂȘme gauche dans les idĂ©es c'est juste la gauche du socialisme.

Pour en revenir Ă  la question du vandalisme des librairies et plus largement de la censure des idĂ©es c'est bien le projet portĂ© par l'extrĂȘme droite: la violence contre les minoritĂ©s et de la nĂ©gation de l'individu voire des nĂ©gationnismes. MĂȘme avant les US de Trump certains livres Ă©taient bannis des Ă©coles car jugĂ©s polĂ©miques car prĂ©sentant l'histoire de l'AmĂ©rique du nord sous un jour dĂ©favorable dans les Ă©tats les plus conservateurs et religieux.
Ou car contraire à la vision du monde des fanatiques traditionalistes et souvent créationnistes(donc opposé à la science).
Un exemple qui date de 2005: https://fr.wikipedia.org/wiki/Pastafarisme

Si le lobby religieux et le nombre de croyants en France est moins important ce sont les mĂȘmes types d'individus dans les sphĂšres fascistes et autoritaristes assumĂ©s, chez les rĂ©acs chrĂ©tiens extrĂȘmes et moralisateurs qui veulent imposer leur façon de voir. Et cela rapporte, voir l'historique du Front Nazional rebaptisĂ© Rassemenblement et la fortune Ă©tablie par LePen pĂšre et continuĂ© par sa dynastie familiale.

Je ne nie pas que le communisme totalitaire(oxymore) et certains mouvements affiliés aient historiquement été promoteur de censure et d'interdit façon "police de la pensée".
Mais aujourd'hui en France(et dans le monde) l'idĂ©e de double vĂ©ritĂ©, la dĂ©sinformation et le contrĂŽle social est bien celui des totalitaristes d'extrĂȘme droite. En tout cas celui trĂšs largement le plus prĂ©sent, imposant et rĂ©pandu.
La stigmatisation des immigrés(ou autres minorités), politique du bouc-émissaire, est le cheval de Troie de ces idées. La démagogie malsaine qui divise en exaltant les "bons" contre les "méchants" à grandes coups de messages anecdotiques parlant à l'émotionnel de la peur(et du choc) au détriment de la raison et du rationnel.
Et l'humain assez simpliste dans ses réactions il réagit comment quand il a peur, se sent agressé:
C'est la réponse animale des 3 F(fight flee freeze)
Combattre , fuir , s'immobiliser
https://fr.wikipedia.org/wiki/…

Donc les librairies sont dĂ©truites par la peur du danger d'un livre de coloriage qui agresse "l'identitĂ©" de ceux qui n'ont aucune identitĂ© par eux-mĂȘme. Les "identitaires" obligĂ©s de se rĂ©fĂ©rer Ă  une imagerie fausse d'un passĂ© idĂ©alisĂ©(rĂ©actionnaires, traditionalistes).
Un retour passéiste vers
1) le roman national qui est plus que romancé
2)le c'était mieux avant
3)nous sachons mieux que les autres
qui inclut qu'on nie le présent pour un avant fantasmé, qu'on ne regarde pas le réel pour favoriser la mentalité clanique ou s'entretient l'illusion d'un réel partagé.

Alors oui des librairies LGBT et des gens qui soutiennent les gens de Gaza, les partisan.es de l'écriture inclusive(et tout ce qui correspond pas à sa vision du monde) sont un danger...pour l'illusion établie comme réalité:
Donc "ils" la combattent = violence né de la peur.

Pendant ce temps les industriel les plus puissants et aux pires comportements ne sont gĂȘnĂ©s, les inĂ©galitĂ©s entre les 10% les plus riches et les plus pauvres s'accroissent sans que ceux qui en profitent le plus ne soient inquiĂ©tĂ©s.
Peu importe que la majorité de la population vit la plus grande partie de sa vie dans un rapport de domination en subalterne et produise des bénéfices pour les autres;ça s'appelle le merveilleux monde du travail.
Puisque la propagande de l'extrĂȘme droite(trĂšs proche de la droite , tellement proche que la frontiĂšre n'en est plus une cf. Ciotti, Sarkozy) nous dit quels sont nos dangers , nous divise pour mieux rĂ©gner.

Vince92
(Je lis...)
avatar avatar
16/12/2025 @ 12:46:24
Je pense qu’on combat des idĂ©es par des idĂ©es. Jamais par la violence.
Ceux qui saccagent des librairies, comme ceux qui prĂŽnent la censure, sont les vĂ©ritables « fascistes ». J’emploie ce mot avec prĂ©caution, tant il est aujourd’hui galvaudĂ©, mais il faut parfois se mettre au diapason pour se faire comprendre.
Je ne supporte pas qu’on s’en prenne aux livres, mĂȘme lorsque leur contenu est contraire Ă  mes convictions. J’aime au contraire lire des ouvrages et une presse d’opinion opposĂ©s aux miens, pour Ă©largir ma perspective.

Je ne comprends pas ceux qui se cantonnent à leur zone de confort intellectuel. Lire Libé ou regarder CNews ? Il faut lire Libé et regarder CNews. Puis se faire un avis. Ou plutÎt : se confronter au réel, écouter les positions des uns et des autres, et se forger la sienne.

Toute forme de censure est insupportable, qu’elle soit visible (Trump) ou invisible — cette stratĂ©gie de l’édredon qui consiste Ă  invisibiliser ceux qui dĂ©rangent (Service Public en France).
Toute politique d’intimidation est à combattre.

Feint
(Je lis...)
avatar avatar
16/12/2025 @ 14:22:56
Je pense qu’on combat des idĂ©es par des idĂ©es. Jamais par la violence.
Ah nous sommes d'accord !

Je ne comprends pas ceux qui se cantonnent à leur zone de confort intellectuel. Lire Libé ou regarder CNews ? Il faut lire Libé et regarder CNews. Puis se faire un avis. Ou plutÎt : se confronter au réel, écouter les positions des uns et des autres, et se forger la sienne.

Nous sommes encore d'accord, dĂ©cidĂ©ment (mĂȘme si personnellement j'aurais mis l'Huma plutĂŽt que LibĂ©).

Spirit
avatar avatar
16/12/2025 @ 16:19:26
Je pense qu’on combat des idĂ©es par des idĂ©es. Jamais par la violence.


Oui mais quand on en arrive Ă  la violence?




Eric EliĂšs
avatar avatar
16/12/2025 @ 20:20:44
Je connais trÚs mal le mouvement antifa et j'ai beaucoup l'impression qu'il est brandi, notamment par Trump, un peu comme le wokisme, comme une sorte de repoussoir sans qu'il corresponde à quoi que ce soit de bien défini.

Les quelques individus Ă  qui j'ai pu parler qui se revendiquaient de la mouvance antifa se percevaient plutĂŽt comme des sentinelles ou des "vigilantes" comme les Watchmen : leur but n'Ă©tait pas de prendre le pouvoir mais d'empĂȘcher la parole fasciste de s'exprimer. Et puis, ils aimaient bien se bagarrer aussi. Mais c'etait un mouvement de rĂ©action. En gros, sans fascistes, pas d'antifascistes. Mais ça a peut-ĂȘtre Ă©voluĂ©. Quoi qu'il en soit, Ă  l'heure actuelle, ce qui menace d'accĂ©der au pouvoir, il me semble que c'est bien plus le fascisme que l'antifascisme.


@Stavro : je parle ce de qui passe en France, pas des Ă©lucubrations de Trump, ce crĂ©tin qui jette de l'huile sur tous les feux autant par bĂȘtise que par idĂ©ologie. De par mon mĂ©tier, je discute de temps Ă  autre avec des personnes du ministĂšre de l'intĂ©rieur ou des journalistes. Aujourd'hui, les journalistes ont besoin de gardes du corps (Radio France est mĂȘme obligĂ© de payer des services d'agents de sĂ©curitĂ© !) quand ils partent sur le terrain parce que, que ce soit du cĂŽtĂ© extrĂȘme droite ou du cĂŽtĂ© extrĂȘme gauche, ils prennent les journalistes pour cible, les chassent des manifestations voire les frappent. Et des mouvements antifa/LGBT/Ă©colo/anticapitalistes radicaux (car ils revendiquent une convergence des luttes qui vire Ă  l'amalgame de toutes les luttes, au risque de les rendre illisibles) ont dĂ©jĂ  tentĂ© de s'introduire dans des casernes pour vandaliser des vĂ©hicules de gendarmerie (sans doute pour freiner la mobilisation des moyens des forces de l'ordre lors de leurs actions) ou ont saccagĂ© des antennes locales de Radio France (pour "punir" une communication qui ne leur convenait pas) : ce sont des mĂ©thodes "fascisantes" qu'elle viennent de droite ou de gauche...

Hiram33
(Je lis...)
avatar avatar
06/01/2026 @ 14:27:12
La vandalisation des librairies peut prendre des formes sournoises.

Voici ce que racontait François Maspero au sujet des vols qu'il subissait dans sa librairie

https://mediapart.fr/journal/culture-idees/…

Pour enrichir la discussion, peut-ĂȘtre serait-il utile de lire une histoire des librairies en France depuis 1945

https://hal.science/hal-00966616/document

Il y a un article érudit sur les librairies partisanes :

Si l’on n’en reste pas Ă  une dĂ©finition trop restreinte, ou peut-ĂȘtre trop noble, du « livre politique », et que l’on prend en compte tous les types de publication de ce genre, de la brochure Ă  la somme thĂ©orique, en passant par les pĂ©riodiques de toutes sortes, l’on constate vite que leur distribution concrĂšte n’est pas une chose aisĂ©e, en dehors peut-ĂȘtre de certaines pĂ©riodes oĂč les espoirs rĂ©volutionnaires et le renouveau des sciences sociales et humaines pouvaient susciter un grand appĂ©tit de lecture de textes thĂ©oriques [1], comme au milieu des annĂ©es 1960. Ce type de livres, qui se vendait bien, fut alors publiĂ© par les Ă©diteurs majeurs, diffusĂ© par l’intermĂ©diaire des grands distributeurs et prĂ©sent dans toutes les librairies d’importance ou presque. Le succĂšs des rayons de marxisme ou d’épistĂ©mologie des annĂ©es 1960 et 1970 en atteste, tandis que La Cause du peuple, organe de la Gauche prolĂ©tarienne [2], a pu ĂȘtre distribuĂ©e dans les drugstores, avant la campagne de rĂ©pression lancĂ©e par le ministre de l’IntĂ©rieur Raymond Marcellin dans les mois qui ont suivi Mai 68.

Si les antagonismes idĂ©ologiques Ă  l’encontre des idĂ©es que de tels livres et pĂ©riodiques vĂ©hiculaient pouvaient s’opposer Ă  leur bonne distribution en les excluant des rayons des librairies traditionnelles et de ceux des librairies partisanes dont la ligne politique Ă©tait diffĂ©rente, il ne faut sans doute pas exagĂ©rer l’ampleur et la rĂ©alitĂ© de la censure politique dans les Ă©talages. De telles rĂ©serves, bien rĂ©elles toutefois, s’expliquent davantage par des conceptions diffĂ©rentes du mĂ©tier de libraire et de la production littĂ©raire [3]. Les libraires traditionnels, installĂ©s de longue date, ont Ă©tĂ© rĂ©ticents Ă  diffuser les nouvelles (para-)littĂ©ratures, ainsi que les mouvements de pensĂ©e portĂ©s par les disciplines inĂ©dites comme la linguistique ou la psychanalyse.

Dans bien des villes moyennes françaises, ce sont ainsi de nouvelles librairies modernes, sympathisantes de gauche, mais pas forcĂ©ment d’origine militante ou partisane - mĂȘme si les librairies du Parti communiste français (pcf) en furent les prĂ©curseurs — qui introduisirent ces livres [4], dont les publications des Ă©ditions Maspero furent l’archĂ©type pour les annĂ©es 1960 et 1970. Elles purent aussi jouer Ă  l’occasion le rĂŽle de boĂźte aux lettres pour nombre de mouvements politiques ou associatifs locaux Ă©mergents (groupes de femmes, groupes de libĂ©ration homosexuelle, collectifs antimilitaristes
).

La principale difficultĂ© de la distribution du livre politique fut avant tout d’ordre matĂ©riel et Ă©conomique : de telles publications, conçues pour ĂȘtre diffusĂ©es au plus grand nombre, Ă©taient en gĂ©nĂ©ral d’un prix bas pour ĂȘtre accessibles Ă  tous. Or, un tel prix ne favorisait pas leur distribution par le rĂ©seau des libraires traditionnels, car il ne leur mĂ©nageait pas suffisamment de marge. De la mĂȘme maniĂšre, les pĂ©riodiques, mĂȘme laissĂ©s en dĂ©pĂŽt, Ă©taient souvent fort peu rentables : leur promotion et leur distribution relevaient donc bien d’un engagement, et la nĂ©cessitĂ© d’un rĂ©seau de distribution militante a Ă©tĂ© patente. Dans ce domaine, la librairie de François Maspero, La Joie de lire, a jouĂ© en France dans les annĂ©es 1960 et 1970 un rĂŽle absolument dĂ©terminant [5], avec l’importation, le rĂ©fĂ©rencement et la diffusion dans le magasin ou grĂące Ă  son systĂšme de vente par correspondance, des brochures et des pĂ©riodiques progressistes du monde entier. Aucune librairie n’a sans doute pu remplacer dans ce rĂŽle La Joie de lire depuis sa fermeture en 1976, dans un contexte politique, il est vrai, fort diffĂ©rent [6].

La pĂ©riode qui s’étend de la LibĂ©ration Ă  la fin des annĂ©es 1970 vit la crĂ©ation de trĂšs nombreuses librairies communĂ©ment appelĂ©es ou autoproclamĂ©es « militantes » ou « politiques », dĂ©diĂ©es Ă  cette tĂąche. Cet article entend se consacrer aux canaux de diffusion partisans et militants dans le monde de la librairie, qui ont pu prendre part Ă  la distribution du livre politique, de droite ou de gauche, et apporter une contribution Ă  l’histoire de la distribution du livre politique en France, Ă  cĂŽtĂ© de l’étude Ă  faire des rĂ©seaux et des canaux de distribution spĂ©cifiquement militants (« tables de livres », librairies de fĂ©dĂ©ration ou bibliothĂšques de section et d’entreprise), dont le caractĂšre de non-rentabilitĂ©, qui semble avĂ©ré [7], n’épuise pas pour autant la richesse et le rĂŽle politique et culturel [8]. Il s’agit ici de dresser un panorama des librairies « partisanes » (liĂ©es Ă  un parti ou Ă  un mouvement) ou engagĂ©es au service d’une cause structurelle ou ponctuelle qui ont fleuri sous la double impulsion de l’apparition de nouveaux mouvements et du succĂšs du livre politique en France, portĂ© par l’essor du livre de poche comme par l’extension et la diversification des lectorats issus de l’explosion des effectifs universitaires.

Ces librairies ont employĂ© nombre de militants et de permanents pendant ou Ă  l’issue de leurs Ă©tudes, en leur offrant des salaires faibles mais une activitĂ© n’exigeant pas de formation initiale particuliĂšre : la plupart des libraires Ă©taient alors formĂ©s sur le tas. Cette activitĂ©, compatible avec l’activitĂ© militante et la formation politique, Ă©tait parfois conçue comme transitoire ou strictement alimentaire, ce qui ne contribuait pas forcĂ©ment au perfectionnement professionnel et Ă  l’acquisition des compĂ©tences techniques nĂ©cessaires au mĂ©tier de libraire [9]. Il faut souligner enfin la place importante qu’ont tenue les femmes dans le monde des librairies militantes : si le milieu militant renvoie l’image d’un monde viril, la profession de libraire ou d’employĂ© de librairie est en grande partie fĂ©minisĂ©e. Les librairies fĂ©ministes ont ainsi pu compter sur le concours, la sympathie ou la solidaritĂ© d’un personnel dĂ©jĂ  initiĂ© au monde de la librairie ou de l’édition.
De nouvelles créations institutionnelles

Organes de diffusion, lieux de sociabilitĂ© et de constitution de rĂ©seaux, les librairies peuvent constituer un instrument idĂ©ologique prĂ©cieux. Elles reprĂ©sentent souvent l’une des premiĂšres constructions institutionnelles d’avant-gardes naissantes et de petits groupes Ă©mergents, pour lesquels elles crĂ©ent un point de rencontre et de cristallisation (La Joie de lire, La Vieille Taupe, Le Jargon libre, Ogmios). Ce n’est d’ailleurs pas une caractĂ©ristique propre aux libraires dits « engagĂ©s » ou politiques : les librairies littĂ©raires de Saint-Germaindes-PrĂ©s (La Maison des Amis des livres, La Hune) jouent, elles aussi, ce rĂŽle au sein du monde littĂ©raire. Certes, pour toucher un large lectorat, beaucoup d’organisations prĂ©fĂšrent Ă  terme le journal comme « organisateur collectif », mĂ©dium plus accessible que le livre et plus rĂ©actif devant l’actualitĂ©, aux librairies [10]. Mais la crĂ©ation d’une librairie reste un moyen relativement accessible [11] pour les petits groupes de se doter d’une activitĂ© et d’un local ayant pignon sur rue, qui puisse accueillir des rencontres ou des rĂ©unions militantes, abriter le siĂšge d’un organe pĂ©riodique, constituer la boĂźte aux lettres des mouvements, tout en s’adressant Ă  un public plus large que leur seule audience partisane. Ces librairies, du fait des moyens modestes des partis et mouvements qui les ont lancĂ©es, sont en gĂ©nĂ©ral de petites institutions, regroupant pour la plupart 1 000 Ă  10 000 volumes dans leurs rayons (avec une moyenne de 3 000 Ă  4 000) et comptant un Ă  trois employĂ©s, pour des superficies comprises entre 20 et 100 mĂštres carrĂ©s, avec une annexe servant de lieu de rĂ©union.

La fin de La Joie de lire en 1975.

Un groupe de personnes devant une boutique "La Joie de lire" avec des affiches et des messages sur les vitres.

Cette photographie en noir et blanc capture une scĂšne devant une boutique nommĂ©e "La Joie de lire". Le magasin a une grande vitrine avec des affiches et des panneaux. La vitrine est ornĂ©e de plusieurs panneaux manuscrits, probablement des messages d'adieu ou des remerciements, indiquant que le magasin est en train de fermer. Au-dessus de la vitrine, le nom "La Joie de lire" est bien visible. Devant le magasin, un groupe de personnes est rassemblĂ©, incluant des hommes et des femmes de diffĂ©rents Ăąges. Ils semblent discuter et interagir entre eux, peut-ĂȘtre en partageant des souvenirs ou des sentiments liĂ©s Ă  la fermeture du magasin. Certains tiennent des objets, comme des livres ou des papiers, suggĂ©rant qu'ils pourraient avoir achetĂ© des articles ou reçu des souvenirs du magasin. Le magasin est situĂ© dans une rue avec d'autres bĂątiments visibles en arriĂšre-plan. La scĂšne globale dĂ©gage une atmosphĂšre de nostalgie et de communautĂ©, alors que les gens se rĂ©unissent pour dire au revoir Ă  un lieu qui semble avoir une signification spĂ©ciale pour eux.

Ces librairies constituent frĂ©quemment le premier maillon d’une chaĂźne Ă©ditoriale comprenant une librairie, une maison d’édition, une sociĂ©tĂ© de diffusion, et parfois mĂȘme une imprimerie qui sert Ă  l’édition des brochures. Les librairies du pcf ont ainsi un destin liĂ© Ă  celui du groupe des Ă©ditions communistes : la disparition du groupe d’éditions communistes Messidor a prĂ©cipitĂ© la leur. À Paris, quelques-unes des librairies d’extrĂȘme gauche se tournent Ă©galement trĂšs vite vers l’édition, sur le modĂšle des libraires-Ă©diteurs : par exemple La Joie de lire, la librairie d’extrĂȘme gauche La Vieille Taupe [12], les librairies maoĂŻstes GĂźt-le-CƓur, La Commune, Norman BĂ©thune, et plus tard le Nouveau Bureau d’édition de Patrick Kessel. Certaines maisons d’édition progressistes parisiennes, comme Anthropos, rue Racine, Etudes et Documentations internationales (edi), rue Descartes, et les Ă©ditions Des femmes, dont la librairie est lancĂ©e dans le quartier Saint-Germain en mĂȘme temps que la maison d’édition en 1973, disposent d’un comptoir de vente pour diffuser leurs publications, voire celles d’autres Ă©diteurs.

Les groupes d’extrĂȘme droite se sont aussi structurĂ©s de cette maniĂšre [13]. Au dĂ©but des annĂ©es 1960, le groupe Europe Action, dirigĂ© par Dominique de Venner, comprenant les Ă©ditions Saint-Just, l’imprimerie Imperator et le Groupe d’études pour les rapatriĂ©s et sympathisants, dispose de la Librairie de l’AmitiĂ© Ă  Paris, qui organise les cocktails de lancement des livres des Ă©ditions Saint-Just, regroupant lĂ  « le gratin de la droite parisienne ou de l’extrĂȘme droite mondaine [14] ». Plus tard, la maison d’édition Avalon sera liĂ©e Ă  Ogmios (Paris), comme la maison Irminsul Ă  la Librairie lyonnaise ou encore Trident Ă  La Librairie française (Paris) avec, pour chacune, des groupes de diffusion associĂ©s.

Les librairies militantes et sympathisantes s’appuient frĂ©quemment sur des capitaux personnels relayĂ©s par une organisation militante ou politique qui fournit ou loue les locaux, soutenus par une maison d’édition qui avance gracieusement ou Ă  faible coĂ»t un fonds de livres pour dĂ©marrer. Livres Presse Information (Mulhouse, 1974) s’appuie sur l’emplacement louĂ© au dĂ©part par le journal de contre-information local Klapperstei 68, dirigĂ© par Jean-Pierre Sallent [15], dont le siĂšge est mitoyen. Elle est tenue par deux gĂ©rants, AndrĂ© Strobel (reprĂ©sentant en livres), et Daniel Ehret (militant local), avec le soutien des Ă©ditions Maspero, qui leur laissent gracieusement le stock par solidaritĂ© lorsque la librairie connaĂźt des ennuis financiers. On mesure bien la fragilitĂ© de telles entreprises si l’un de ces trois piliers venait Ă  flĂ©chir ou Ă  renoncer, dans un temps court du politique oĂč les dissensions personnelles et idĂ©ologiques sapent ces crĂ©ations institutionnelles souvent Ă©phĂ©mĂšres.

La ressource du livre ancien et d’occasion permet de se doter d’un fonds, en Ă©vitant les difficultĂ©s de gestion et les contraintes de l’office, Ă  partir de stocks en dĂ©shĂ©rence ou de bibliothĂšques de particuliers, et de disposer ainsi d’un commerce parfois rentable avec le succĂšs des livres anciens.
La Vieille Taupe
Dans les annĂ©es 1960, la librairie La Vieille Taupe fut l’un des grands lieux de rendezvous de l’extrĂȘme gauche. Une partie de ses collaborateurs s’engagea sous le mĂȘme nom dans l’édition et fit scandale par la publication d’écrits nĂ©gationnistes1 dans les annĂ©es 1980 et 1990.
La premiĂšre librairie fut créée par Pierre Guillaume et quelques membres du groupuscule d’extrĂȘme gauche Pouvoir ouvrier en 1965, au 1, rue des FossĂ©s-Saint-Jacques, dans le Quartier latin Ă  Paris. Elle s’est dĂ©veloppĂ©e grĂące au succĂšs de la vente de stocks d’éditeurs de textes marxistes et rĂ©volutionnaires de l’entre-deux-guerres, tel Costes, Ă©diteur de Marx ou Engels, ou de l’aprĂšs-guerre, comme les Cahiers Spartacus de RenĂ© Lefeuvre. Diffusant tous les pĂ©riodiques d’extrĂȘme gauche, la librairie est frĂ©quentĂ©e par une clientĂšle Ă©tudiante et intellectuelle, et par une grande partie de l’extrĂȘme gauche opposĂ©e au Parti communiste (pcf), de l’Organisation communiste internationaliste trotskiste jusqu’aux situationnistes, en passant par les bordiguistes de la revue Invariance.
TrĂšs active en Mai 68, elle regroupe autour d’elle un collectif d’activistes de l’ultra-gauche anti-lĂ©niniste avec Jacques Baynac, GĂ©rard GuĂ©gan, responsable un temps du rayon littĂ©rature (ensuite fondateur des Ă©ditions Champ libre avec GĂ©rard Leibovici), Americo Nunes Da Silva, François Cerutti, Maurice Fihma, Denis Authier, Gilles DauvĂ©, Jean-Gabriel Cohn-Bendit ou Miguel Abensour2. Le groupe se dote d’une maison d’édition, qui se consacre Ă  la réédition de textes thĂ©oriques (d’Anton Pannekoek Ă  Rosa Luxemburg), de numĂ©ros de revues comme Socialisme et Barbarie, et Ă  la publication de brochures ou d’affiches brocardant le pcf et le « socialisme rĂ©el ».
Au dĂ©but des annĂ©es 1970, le ralliement de P. Guillaume aux thĂšses rĂ©visionnistes mĂšne Ă  la réédition de la brochure bordiguiste Auschwitz ou le grand alibi, puis Ă  la diffusion des livres de Paul Rassinier. J. Baynac et certains des fondateurs prennent alors leurs distances avec la librairie, qui ferme en dĂ©cembre 1972. À la fin des annĂ©es 1970, P. Guillaume ressuscite la maison d’édition pour rééditer des livres de P. Rassinier et Robert Faurisson. MalgrĂ© les protestations lancĂ©es Ă  l’initiative de Pierre Vidal-Naquet3 ou de Didier Daeninckx, la maison poursuit la publication d’écrits nĂ©gationnistes, assumant ouvertement son ancrage Ă  l’extrĂȘme droite.
En 1991, P. Guillaume rouvre une librairie La Vieille Taupe, rue d’Ulm Ă  Paris, dont les rayons comprennent les livres nĂ©gationnistes, disponibles jusque-lĂ  dans les seules librairies d’extrĂȘme droite. Les manifestations des associations antifascistes et de la milice prosioniste du Betar, l’obligent bientĂŽt Ă  fermer de nouveau boutique.
Julien Hage
Notes
1. ValĂ©rie Igounet, Histoire du nĂ©gationnisme en France, Paris, Le Seuil, 2000, pp. 182–198, 248–279 et 460–482.
2. Christophe Bourseiller, Histoire gĂ©nĂ©rale de l’ultra-gauche, Paris, DenoĂ«l, 2003, pp. 276–280.
3. Pierre Vidal-Naquet, Les Assassins de la mĂ©moire, un « Eichmann de papier » et autres essais sur le rĂ©visionnisme, rééd., Paris, La DĂ©couverte, 2005, pp. 19–24.

La Vieille Taupe se dĂ©veloppe de la sorte en reprenant de vieux fonds des Ă©ditions Alfred Costes de Paris, Ă©diteur de Marx ou Engels dans l’entre-deuxguerres, ou des Cahiers Spartacus de RenĂ© Lefeuvre, dont elle a ensuite relancĂ© la publication [16]. La librairie maoĂŻste Les Herbes sauvages se consacre elle aussi Ă  ce crĂ©neau, en sus de la diffusion des Ă©crits du Parti communiste marxistelĂ©niniste de France (pcmlf), jusqu’au dĂ©but des annĂ©es 1980.

Autre ressource possible pour ces librairies, la vente aux comitĂ©s d’entreprise de grands stocks d’ouvrages : c’est l’une des grandes ressources des librairies communistes, mais aussi de certaines librairies gauchistes, comme Le Monde en marche (Paris). Pourtant, avec le temps, les comitĂ©s d’entreprise, quand ils ne restreignent pas leurs achats de livres, se tournent vers les grands distributeurs qui leur accordent des remises de plus en plus fortes, sur lesquelles ces librairies seront incapables de s’aligner.

Conçues Ă  la fois comme des lieux publics et des instruments militants, de telles librairies connaissent nĂ©cessairement des tensions entre les nĂ©cessitĂ©s commerciales et celles de l’activitĂ© militante. La librairie fĂ©ministe Carabosses et la « cafĂšt’ » associĂ©e illustrent bien cette double vocation : d’un cĂŽtĂ© une librairie ouverte Ă  tous, de l’autre un cafĂ© militant non mixte. Ces librairies visent en effet Ă  Ă©largir le cercle des sympathisants des mouvements tout autant qu’à se doter d’une clientĂšle qui assure leur viabilitĂ© Ă©conomique. La plupart des librairies gauchistes et fĂ©ministes, telles Les Malapprises (Villeurbanne), ont ainsi disparu faute d’y ĂȘtre parvenues. Il ne leur Ă©tait donc pas toujours possible de rester fidĂšles Ă  leur vocation premiĂšre. La question cruciale du choix des ouvrages du fonds — celle de savoir dans quelle mesure une ligne politique doit prĂ©sider Ă  ce choix — s’est posĂ©e aux gĂ©rants de ces librairies, ainsi qu’aux responsables des mouvements ou collectifs qui les ont créées. Le problĂšme n’a pas trouvĂ© globalement de solution institutionnelle prĂ©cise, ce choix s’opĂ©rant d’une maniĂšre empirique [17]. À La dialectique sans peine, créée sur le modĂšle des institutions de contreculture de l’extrĂȘme gauche sur la base d’un manifeste (comme le premier LibĂ©ration), il est prĂ©vu que le collectif chargĂ© de la librairie coopĂ©rative dĂ©cide du choix des ouvrages, mais cette disposition s’est rĂ©vĂ©lĂ©e impossible Ă  mettre en Ɠuvre [18]. Elle a fonctionnĂ© Ă  Carabosses, oĂč les livres Ă©taient choisis lors d’une rĂ©union hebdomadaire de discussion et de dĂ©pouillement de Livres Hebdo. C’est ce qui explique que, quand elle a eu lieu, la reconversion de librairies militantes en librairies gĂ©nĂ©ralistes traditionnelles fut difficile et s’est frĂ©quemment traduite par un changement de gĂ©rant.
La Librairie du Monde entier du réseau « Relais Messidor » à Limoges, rue François-Perrin, dans les années 1980.
Boutique "Librairie du Monde entier" avec plusieurs personnes devant, voitures garées devant.
L'image reprĂ©sente l'entrĂ©e d'une librairie nommĂ©e "Librairie du Monde entier" appartenant au rĂ©seau « Relais Messidor » situĂ©e Ă  Limoges, rue François-Perrin, dans les annĂ©es 1980. La façade de la librairie est peinte en blanc avec une enseigne rouge et verte au-dessus de l'entrĂ©e. L'enseigne indique "Librairie du Monde entier" en rouge et "Relais Messidor" en vert, avec une illustration d'un globe terrestre entre les deux textes. Deux voitures anciennes sont garĂ©es devant la librairie, une Ă  gauche et une Ă  droite. Plusieurs personnes se tiennent devant l'entrĂ©e, certaines debout et d'autres en conversation. La scĂšne semble animĂ©e, avec des gens entrant et sortant de la librairie. Le bĂątiment adjacent Ă  gauche est en partie visible, avec une façade en bĂ©ton et des fenĂȘtres. L'ambiance gĂ©nĂ©rale de l'image est celle d'une journĂ©e typique dans une librairie de quartier des annĂ©es 1980.
Le modÚle des librairies partisanes : les librairies du Parti communiste français

Au lendemain de la guerre, le pcf est le seul parti politique en Europe occidentale Ă  se doter d’un rĂ©seau de librairies d’une grande envergure. Il s’agit d’un investissement considĂ©rable qui traduit son engagement culturel et sa volontĂ© de mener la bataille idĂ©ologique dans le domaine Ă©ditorial. DĂšs la fin de la guerre, le pcf constitue son propre systĂšme de distribution, le Centre de diffusion du livre et de la presse (cdlp), avec l’ambition d’en faire un « Hachette de gauche ». Il s’engage alors, aux cĂŽtĂ©s de parlementaires du Mouvement de rassemblement pour la RĂ©publique (mrp) issus de la RĂ©sistance, dans la mise en cause du monopole de Hachette sur la distribution du livre en France. La dĂ©marche Ă©choue avec l’impossibilitĂ© de voir condamner l’entreprise Hachette pour fait de collaboration : « Hachette a doublement gagnĂ© contre le pcf : elle prĂ©serve sa position dominante dans l’édition, en obtenant de surcroĂźt un “non-lieu” symbolique et une image de victime des communistes [19]. » Cet Ă©chec n’arrĂȘte pas le parti, qui se dote d’un circuit Ă©ditorial complet. Alors que dans l’entre-deux-guerres il s’appuyait davantage sur les librairies sympathisantes et la diffusion militante, Ă  la LibĂ©ration il crĂ©e un rĂ©seau de librairies « nouvelles » ou dites de « La Renaissance française », conçues ensuite comme succursales de la sociĂ©tĂ© OdĂ©on-diffusion jusqu’en 1962.

Le pcf se dote ainsi de librairies de proximitĂ© pour Ă©largir son audience dans la sociĂ©tĂ© française et diffuser les livres de ses maisons d’édition au plus grand nombre. Créées Ă  l’initiative des fĂ©dĂ©rations dĂ©partementales grĂące Ă  des souscriptions, avec des comitĂ©s de patronage qui regroupent les cadres et les intellectuels communistes (instituteurs, professeurs, journalistes de la presse locale communiste, mĂ©decins, artisans qualifiĂ©s) et avec une aide de la direction nationale, les librairies sont Ă  l’origine, comme les bibliothĂšques, incluses dans les locaux des sections ou des fĂ©dĂ©rations : Ă  Limoges, avant la crĂ©ation de la librairie, le siĂšge de la fĂ©dĂ©ration, situĂ© en centre ville, dispose de deux vitrines sur la rue, dont une est consacrĂ©e aux livres des Ă©ditions communistes. La fondation de la majoritĂ© de ces librairies s’effectue en trois vagues : 1947, 1958–1959 et 1973. L’initiative ainsi que le soutien politique et financier des directions fĂ©dĂ©rales jouent un rĂŽle dĂ©cisif dans leur crĂ©ation et leur pĂ©rennitĂ©, avec le travail des commissions fĂ©dĂ©rales du livre. Les dĂ©cennies 1960 et 1970 sont les grandes annĂ©es du livre communiste : un rĂ©seau trĂšs important de librairies couvre la France entiĂšre, rĂ©seau qui diffuse la production des maisons d’édition, regroupĂ©es avec les librairies dans le groupe Messidor Ă  la fin des annĂ©es 1970, Ă  cĂŽtĂ© du systĂšme de vente par courtage du Livre-Club Diderot.

Ces librairies sont un des relais institutionnels de l’engagement idĂ©ologique et de la politique culturelle du pcf, aux cĂŽtĂ©s des bibliothĂšques municipales et des théùtres des villes communistes, dont elles ont accompagnĂ© le dĂ©veloppement. Elles prennent part aux grands Ă©vĂ©nements nationaux et locaux organisĂ©s par le Parti, comme la « Bataille du livre [20] », aux formations de l’UniversitĂ© nouvelle Ă  Paris et dans les grandes villes rĂ©gionales, dont elles assurent gĂ©nĂ©ralement le secrĂ©tariat. Elles constituent l’un des relais du travail militant articulĂ© avec les fĂ©dĂ©rations et les sections locales du pcf et de la cgt, avec les journĂ©es du livre marxiste, d’abord parisiennes puis rĂ©gionales Ă  partir de 1975 (40 organisĂ©es cette annĂ©e-lĂ ), ou la distribution du Livre politique par abonnement [21] (lpa). Ces librairies s’intĂ©grent Ă©galement Ă  la vie culturelle locale et rĂ©gionale, dans les fĂȘtes du livre et les autres rencontres culturelles. L’on compte alors plus de 40 librairies La Renaissance française, en rĂ©gion parisienne et dans les plus grandes villes de province, mais aussi dans de plus petites villes comme GuĂ©ret ou Vierzon [22]. Rien qu’à Paris, le groupe des Ă©ditions communistes s’appuyait sur neuf librairies [23]. En 1975, lors de la JournĂ©e nationale d’étude sur le livre rĂ©unissant les dĂ©lĂ©guĂ©s des fĂ©dĂ©rations, les responsables des maisons d’édition et les bibliothĂ©caires au comitĂ© central (place du Colonel-Fabien), il est envisagĂ© d’implanter de nouvelles librairies Ă  Montpellier, Ă  Reims, Ă  Rouen, Ă  Tours et Ă  Lille, en sus des 37 fĂ©dĂ©rations qui disposent dĂ©jĂ  de leurs librairies [24]. Dans les dĂ©partements qui n’en disposent pas, un responsable fĂ©dĂ©ral, un « colporteur », est dĂ©signĂ©, et l’on a parfois recours, comme en SaĂŽne-et-Loire en 1974, Ă  un bibliobus, tandis que la librairie la plus proche distribue dans les dĂ©partements voisins qui n’en disposent pas [25]. Le chiffre d’affaires des librairies La Renaissance française s’élĂšve en 1974 Ă  15 millions de francs [26]. En 1978, la crise du cdlp amĂšne une rĂ©organisation du systĂšme des 27 librairies restantes qui sont dĂ©sormais approvisionnĂ©es par la Sodis [27].
La librairie Le Monde libertaire, 145, rue Amelot Ă  Paris.
Librairie jaune avec enseigne "Le Monde libertaire". Vitrine avec livres et affiches.
La librairie Le Monde libertaire, situĂ©e au 145, rue Amelot Ă  Paris, prĂ©sente une façade jaune vif avec une grande vitrine. Le nom "LIBRAIRIE" est affichĂ© en lettres noires grasses sur une bande horizontale au-dessus de l'entrĂ©e. À cĂŽtĂ©, "le monde libertaire" est Ă©crit en lettres cursives noires. La vitrine expose divers livres et magazines, dont certains sont visibles sur des Ă©tagĂšres Ă  l'intĂ©rieur. À gauche de l'entrĂ©e, des livres sont empilĂ©s sur des caisses en bois, et des affiches sont placardĂ©es sur les murs. À droite, des livres et des magazines sont soigneusement disposĂ©s sur des Ă©tagĂšres. L'intĂ©rieur de la librairie semble bien Ă©clairĂ©, invitant les clients Ă  explorer les ouvrages.
La floraison de librairies d’extrĂȘme gauche : le Mai 68 des librairies

Les mouvements d’extrĂȘme gauche Ă©mergents ont tentĂ© eux aussi de mettre en place un rĂ©seau de librairies qui puissent diffuser leurs publications. Si la plupart des librairies de la mouvance gauchiste dans toute sa diversitĂ©, Ă  l’existence plus ou moins Ă©phĂ©mĂšre, s’installent Ă  Paris dans les annĂ©es suivant Mai 68, elles essaiment aussi dans les grandes villes rĂ©gionales : Marseille (Lire), Lyon (FĂ©dĂ©rop), Nice (Le Temps des cerises), Toulouse (La BrĂšche) ou Montpellier (La DĂ©couverte). On les trouve avant tout dans les villes universitaires et dans les bastions de l’extrĂȘme gauche, comme Saint-Brieuc dans les annĂ©es 1970, alors seule municipalitĂ© psu (Parti socialiste unifiĂ©) de France. Quelques-unes de ces librairies sont construites juridiquement sur le modĂšle en vogue des coopĂ©ratives, comme La dialectique sans peine (Rennes) ou la Librairie coopĂ©rative Bazar (Strasbourg).

Les librairies anarchistes reflĂštent la place importante du livre dans la culture et le militantisme libertaires. AprĂšs la guerre, Maurice Joyeux possĂšde Le ChĂąteau des brouillards (du nom d’un roman de Roland DorgelĂšs) Ă  Montmartre, que frĂ©quentent Georges Brassens ou Michel Ragon [28]. Lors de la relance de la FĂ©dĂ©ration anarchiste (fa), en 1953, aprĂšs sa scission avec la FĂ©dĂ©ration communiste libertaire (fcl), Publico ouvre au 3, rue Ternaux, au siĂšge du journal Le Monde libertaire, qui est aussi celui de la fĂ©dĂ©ration.

Regroupant livres et disques, « la librairie est une source de revenus qui nous permet d’équilibrer un budget qui ne dĂ©pend d’aucune ambassade [29] ». Elle se dĂ©place ensuite, avec le siĂšge de la FA, au 145 de la rue Amelot oĂč elle est inaugurĂ©e le 1er mai 1981. À son ouverture, les administrateurs du Monde libertaire, Pascal Bedos et HervĂ© Trinquier soulignent que « la rue Ternaux a jouĂ© un rĂŽle essentiel dans notre organisation. Un tel rĂŽle que nous n’existerions probablement plus si nos compagnons n’avaient dĂ©cidĂ©, en 1955, qu’une fois pour toutes il nous fallait un local fĂ©dĂ©ral pour accueillir tous nos contacts de France ou de l’étranger [30] ». À Angers, La TĂȘte en bas, au 17, rue des PoĂȘliers, est un des points de rencontre du mouvement prĂŽnant rantimilitarisme et l’insoumission. Le Jargon libre, au 6, rue de la Reine-Blanche, fondĂ© en 1973 par HĂ©lyette Bess, ancienne militante de la FĂ©dĂ©ration anarchiste, est le siĂšge du bulletin interne du groupe Confrontation anarchiste. À partir du rapprochement d’HĂ©lyette Bess avec Action directe en 1979, la librairie est l’un des points de rencontre des sympathisants du groupe, avec une permanence du ComitĂ© unitaire pour la libĂ©ration des prisonniers politiques. En mars 1984, HĂ©lyette Bess est arrĂȘtĂ©e en compagnie de RĂ©gis Schleicher. AprĂšs sa libĂ©ration, elle rouvre une librairie du mĂȘme nom, Jargon Libre, Ă  Vincennes.

L’essor du mouvement maoĂŻste en France conduit Ă  la crĂ©ation d’un nombre particuliĂšrement important de nouvelles librairies, reflĂ©tant les diffĂ©rentes tendances en son sein. La premiĂšre d’entre elles, Le PhĂ©nix, boulevard de SĂ©bastopol Ă  Paris, est d’abord tenue par Claude Beaulieu et les militants du Centre marxiste-lĂ©niniste de France (cmlf), puis par RĂ©gis Bergeron, ancien journaliste de L’HumanitĂ©, et par Pierre Jurquet Ă  partir de 1964. Elle est avant tout la vitrine officielle du rĂ©gime chinois, distribuant au dĂ©part exclusivement les livres et les pĂ©riodiques fournis en grand nombre par les Éditions en langues Ă©trangĂšres de PĂ©kin, du Petit Livre rouge aux pĂ©riodiques PĂ©kin Information et Chine nouvelle, avant de se tourner vers les ouvrages gĂ©nĂ©raux et touristiques chinois, aprĂšs le plastiquage qui dĂ©truit la librairie et amĂšne ensuite sa reprise par Philippe Meyer et Claire Jullien en 1981.

Le groupe maoĂŻste issu de l’École normale supĂ©rieure de la rue d’Ulm [31] lance GĂźt-le-CƓur en janvier 1967, rachetĂ©e Ă  Jorge Semprun par Tiennot Grumbach, diffusant les livres chinois et vietnamiens. À l’étĂ© 1970, Vive la rĂ©volution [32] la ferme pour ouvrir Ă  sa place La Commune, rue Geoffroy-Saint-Hilaire, qui se consacre Ă  toute la littĂ©rature underground et Ă  la contreculture, outre les publications maoĂŻstes [33], sous la direction de Tiennot Grumbach et de StĂ©phane Courtois jusqu’en 1973. En 1971, GĂźt-le-CƓur rouvre pendant deux mois pour pallier l’indisponibilitĂ© de La Commune, victime d’un incendie. Le Parti communiste marxiste-lĂ©niniste de France [34] distribue ses publications, outre dans la librairie situĂ©e dans les locaux de l’Association des amitiĂ©s francochinoises (afc), via trois librairies : Les Herbes sauvages (70, rue de Belleville Ă  Paris), La Force du livre (rue Leynaud Ă  Lyon) et d’une maniĂšre plus Ă©phĂ©mĂšre, Le Sel de la Terre (créée en 1975, 4, rue du MarĂ©chal-Foch Ă  Saint-Brieuc). Le groupuscule ProlĂ©taire Ligne rouge tient Ă©galement sa librairie, L’Étincelle (rue Oberkampf Ă  Paris), Ă  partir de 1973.
Les librairies militantes en Allemagne et en Italie
Dans quelques autres pays européens, des librairies et des associations de librairies ont joué un rÎle important dans la diffusion du livre politique et le renouvellement du monde de la librairie. Deux cas sont particuliÚrement emblématiques par leur force ou leur durée.
L’espace germanophone
Créée en 1948 Ă  Zurich, en Suisse alĂ©manique, par Theo Pinkus1, ancien membre du Parti communiste allemand (kpd), la librairie Pinkus & Co Ă©tait l’aboutissement d’un travail d’importation de livres depuis 1940 (BĂŒchersuchdienst), puis d’une librairie d’Antiquariat (de livres anciens) depuis 1944. Pinkus a dĂ©ployĂ© une intense activitĂ© d’antiquaire et de libraire-Ă©diteur, des deux cĂŽtĂ©s du rideau de fer, grĂące Ă  ses relations privilĂ©giĂ©es avec les pays de l’Est. Nombre de militants suisses, allemands (Rudi Dutschke) et Ă©trangers (Giangiacomo Feltrinelli), ou encore des historiens ou philosophes marxistes (Herbert Marcuse) ont frĂ©quentĂ© assidĂ»ment cette librairie, qui a diffusĂ© 60 000 exemplaires du Petit Livre rouge de Mao, importĂ©s de Chine au dĂ©but des annĂ©es 1960, avant que les organisations maoĂŻstes ne prennent sa diffusion en charge2.
Le mouvement d’extrĂȘme gauche, particuliĂšrement fort en RĂ©publique fĂ©dĂ©rale d’Allemagne dans les annĂ©es 1960 et 1970, a ensuite amenĂ© la crĂ©ation de nombreuses librairies, dans le cadre de la Verband Linker Buchhandel. Cette association, regroupant les libraires militants de gauche issus du Sozialistische Deutsche Studentenbund (FĂ©dĂ©ration des Ă©tudiants socialistes allemands, sds) et de l’opposition extra-parlementaire est forte d’un rĂ©seau important de plusieurs dizaines de librairies, couvrant jusqu’aux villes moyennes. Ses plus grandes officines, telle la Karl Marx Buchhandlung, dans laquelle travaillĂšrent de nombreux militants, Ă  l’instar de figures comme Daniel Cohn-Bendit ou Joschka Fischer3, sont capables d’écouler Ă  elles seules plusieurs centaines d’exemplaires d’un livre. Dans la plupart des grandes villes allemandes (Berlin, Stuttgart, Cologne
) sont Ă©galement apparues une douzaine de librairies fĂ©ministes.
La Verband a pu jouer un rĂŽle dĂ©terminant dans la diffusion de certains livres. Lorsque Klaus Wagenbach, Ă©diteur d’extrĂȘme gauche de Berlin-Ouest, entend distribuer le livre de Peter BrĂŒckner, Ulrike Meinhof und die deutsche VerhĂ€ltnisse (Ulrike Meinhof et les circonstances allemandes) en 1976, il rencontre l’opposition des membres de la Fraction ArmĂ©e Rouge emprisonnĂ©s Ă  Stammheim, reprĂ©sentĂ©s par l’avocat Klaus Croissant, qui refusent sa sortie4. Une rĂ©union de la Verband, convoquĂ©e Ă  l’initiative de Daniel Cohn-Bendit, qui en Ă©tait alors l’un des dirigeants, dĂ©cide de passer outre et garantit la bonne distribution de l’ouvrage.
MinĂ©e par les dissensions politiques et le reflux idĂ©ologique de l’extrĂȘme gauche, l’association se dissout au dĂ©but des annĂ©es 1980, en laissant derriĂšre elle quelques librairies associatives et militantes encore en activitĂ© aujourd’hui. Ce rĂ©seau de librairies politiques fut malgrĂ© tout l’une des rares constructions institutionnelles durables d’une extrĂȘme gauche allemande prĂ©cocement marquĂ©e par les scissions.
L’Italie
Au dĂ©but des annĂ©es 1950, Giangiacomo Feltrinelli, alors financier de la Cooperativa del libro popolare (CoopĂ©rative du livre populaire, colip) du Parti communiste italien, avait pu juger de la difficultĂ© de voir diffuser ses livres, notamment dans les rĂ©gions catholiques5. Lorsqu’il envisage en 1955 de lancer sa propre maison d’édition, la question de la distribution se trouve donc au cƓur des rĂ©flexions de cet entrepreneur, hĂ©ritier d’une des familles les plus riches d’Italie6, tandis que le « miracle » Ă©conomique italien dĂ©cuple le nombre des lecteurs potentiels.
Il crĂ©e sa sociĂ©tĂ© de distribution, la Feltrinelli Spa, puis rĂ©flĂ©chit Ă  la crĂ©ation d’un club de livres, et expĂ©rimente tous les types de vente : distributeurs automatiques de livres, bus itinĂ©rants, et mĂȘme une librairie de plage l’étĂ© Ă  Forte Dei Marmi, prĂšs de Pise, avec Ă  la clef des techniques commerciales novatrices et agressives. G. Feltrinelli dĂ©ploie progressivement un rĂ©seau de librairies gĂ©nĂ©ralistes Ă  Milan, Ă  Florence, puis Ă  Rome, Ă  GĂȘnes, Ă  Pise, Ă  Trieste, et, enfin, dans les annĂ©es 1960, dans les villes universitaires comme Bologne. Il s’agit du premier grand rĂ©seau moderne de librairies en Italie, au fonctionnement professionnel, employant des libraires de mĂ©tier, Ă  cĂŽtĂ© de celui de Mondadori, qui, lui, est dĂ©diĂ© Ă  la diffusion exclusive des livres de cet Ă©diteur7. Si la premiĂšre librairie de la via Manzoni, Ă  Milan, créée par l’architecte Marco Zanuso et le graphiste Albe Steiner en 1957, ne comptait que 60 mĂštres carrĂ©s, G. Feltrinelli est bientĂŽt convaincu de la nĂ©cessitĂ© d’espaces plus vastes8, sur le modĂšle de la librairie Payot de Lausanne. Ses librairies, dont chaque emplacement est choisi avec soin dans les artĂšres les plus passantes des citĂ©s, disposent de vastes espaces (dĂ©passant parfois les 1 000 mĂštres carrĂ©s), Ă©quipĂ©s de tourniquets et de prĂ©sentoirs de livres les plus modernes, et s’apparentent ainsi aux mĂ©gastores.
AprĂšs le passage de leur fondateur dans la clandestinitĂ©, et sa mort dans une action armĂ©e d’extrĂȘme gauche en 19729, ce sont les librairies qui garantissent la viabilitĂ© de la maison d’édition10. Elles ont beaucoup contribuĂ© Ă  la distribution du livre et des pĂ©riodiques politiques de gauche et d’extrĂȘme gauche du monde entier en Italie. Conçues dĂšs l’origine comme des espaces publics accueillant rĂ©unions et confĂ©rences, elles demeurent des lieux de rencontres et de discussions privilĂ©giĂ©s pour les intellectuels et les militants de gauche italiens (1 500 manifestations par an aujourd’hui).
En 1989, le rĂ©seau comptait 20 librairies, 150 employĂ©s, et un chiffre d’affaires de 40 milliards de lires. Chaque librairie prĂ©sentait 30 000 Ă  60 000 titres pour un fonds global de 80 000 Ă  160 000 volumes11. DĂšs lors, le chiffre d’affaires des librairies dĂ©passe largement celui de la maison d’édition12. Parachevant en quelque sorte l’Ɠuvre de son pĂšre quelque cinquante ans aprĂšs la crĂ©ation de la maison, Carlo Feltrinelli complĂšte, depuis les annĂ©es 1990, son rĂ©seau de librairies et de points de vente, en s’orientant dĂ©sormais vers le multimĂ©dia. Il construit un vĂ©ritable empire de distribution, comptant plus de 1 400 salariĂ©s, avec l’acquisition des magasins Ricordi Media Stores consacrĂ©s Ă  la musique (14 points de vente) rachetĂ©s en 1995 Ă  bmg, Bertelsmann Music Group, et diversifie son offre en resserrant son maillage, toujours centrĂ© sur l’Italie du Nord, mais Ă©tendu dĂ©sormais au Sud (Naples, Salerne). Aux librairies Feltrinelli gĂ©nĂ©ralistes historiques (25 points de vente) s’ajoutent les librairies Feltrinelli International, dĂ©diĂ©es aux livres Ă©trangers (5 dans les plus grandes villes), les Feltrinelli Disci e libri, consacrĂ©es au multimĂ©dia (20), les Feltrinelli Village dans les grands centres commerciaux (27, pour beaucoup rachetĂ©es Ă  Mondadori), et enfin plus rĂ©cemment la Feltrinelli Express dans les grandes gares (dont la premiĂšre est installĂ©e Ă  la gare Garibaldi de Milan, avec des ambitions d’installation dans les autres grandes villes, comme Ă  Rome). Le rĂ©seau regroupe ainsi 91 points de vente aujourd’hui, qui vendent plus de 16 millions de livres par an pour 200 000 titres diffĂ©rents13, pour un chiffre d’affaires global dĂ©passant les 330 millions d’euros. La maison Feltrinelli peut se targuer d’ĂȘtre parvenue Ă  fidĂ©liser Ă  ce jour plus d’un million de clients, via la Carta PiĂč Feltrinelli. En 2006, une grĂšve dure des libraires, la premiĂšre du genre chez Feltrinelli, a mis en cause la nouvelle organisation du groupe, tandis que des critiques s’élevaient contre son monopole croissant dans le systĂšme de distribution du livre italien.
Giangiacomo Feltrinelli Ă  son bureau en 1958.
Homme en costume assis Ă  un bureau avec des livres et des papiers.
Cette photographie en noir et blanc montre un homme assis Ă  un bureau dans un cadre de bureau. L'homme, portant une veste et une cravate, semble ĂȘtre absorbĂ© par son travail. Le bureau est encombrĂ© de divers objets, y compris des piles de papiers, des livres, et un sous-main. Une lampe de bureau est positionnĂ©e sur le cĂŽtĂ© droit du bureau, et une corbeille Ă  papier est visible sous le bureau. DerriĂšre l'homme, une grande bibliothĂšque remplie de livres est visible, ainsi qu'un tableau encadrĂ© accrochĂ© au mur. L'atmosphĂšre gĂ©nĂ©rale de l'image suggĂšre un cadre de travail professionnel, probablement celui d'un Ă©diteur ou d'un homme d'affaires.

Julien Hage

Notes
1. Marc Vuilleumier, «Theo Pinkus, 1909–1991 », Cahiers d’histoire du mouvement ouvrier, n° 9, 1993, pp. 77–90.
2. Rudolf M. LĂŒscher, Werner Schweizer, Amalie und Theo Pinkus-De Sassi : Leben im Widerspruch, ZĂŒrich, Limmat Verlag, 1987, p. 359.
3. Un des principaux dirigeants du sds, futur fondateur des Verts et ministre des Affaires étrangÚres des gouvernements Schröder I et II.
4. Alors que Wagenbach a prononcĂ© dans l’urgence le discours funĂšbre sur la tombe d’Ulrike Meinhof, ces derniers lui reprochent, via ce livre, d’accrĂ©diter la thĂšse de son suicide, contre la leur, celle du meurtre d’État.
5. Inge Feltrinelli, « Feltrinelli und die Buchhandlungen », Freibeuter, n° 41, 1989, p. 79.
6. Carlo Feltrinelli, Senior Service, Paris, Christian Bourgois, 2001.
7. À l’époque, dans leur librairie, les autres Ă©diteurs vendent encore leur propre production de façon privilĂ©giĂ©e ou exclusive (systĂšme hĂ©ritĂ© des libraires Ă©diteurs).
8. Aldo Grandi, Giangiacomo Feltrinelli : la dinastia, il rivoluzionario, Milano, Baldini & Castoldi, 2000, p. 183.
9. G. Feltrinelli serait mort tuĂ© par l’explosion accidentelle de la bombe qu’il entendait poser sur un pylĂŽne Ă©lectrique au nord de Milan, Ă  Segrate, le 14 mars 1972.
10. La ligne Ă©ditoriale fixĂ©e par G. Feltrinelli a Ă©tĂ© poursuivie sous la direction de Gian Piero Brega, avant qu’I. Feltrinelli ne revienne Ă  une ligne plus littĂ©raire et plus commerciale au dĂ©but des annĂ©es 1980.
11. I. Feltrinelli, art. cit., p. 79.
12. En 1994, les 26 librairies avaient un chiffre d’affaires global de 100 milliards de lires contre 35 seulement pour la maison d’édition (dont elles Ă©coulaient 15 % de la production), Livres Hebdo, n° 107, 1994, p. 43.
13. Ranieri Polese, « Feltrinelli, cinquantanni di avanguardia e mercato », entretien avec Carlo Feltrinelli, Corriere della sera, 3 janvier 2005.

Quelques autres librairies sont plus proches de la mouvance albanaise Ă  l’intĂ©rieur du mouvement maoĂŻste [35]. Norman BĂ©thune (76, boulevard Saint-Michel Ă  Paris), s’intitule « la seule librairie authentiquement marxiste-lĂ©niniste », Ă  cĂŽtĂ© de FlorĂ©al (avenue du Maine Ă  Paris), tenue par Francis Mury [36]. Le Parti communiste ouvrier français (pcof) tient Ă©galement sa librairie, Le Monde en marche (rue du ChĂąteau Ă  Paris). Patrick Kessel, du Parti communiste (rĂ©volutionnaire) marxiste-lĂ©niniste de France (pcrmlf), ouvre en 1970 la Librairie internationale, associĂ©e Ă  la maison d’édition du Nouveau Bureau d’édition [37] (2, rue Boulard Ă  Paris). Quelques librairies rĂ©gionales, comme Le Monde en marche (Rennes), sont aussi les dĂ©positaires des Ă©ditions de PĂ©kin pour d’autres librairies locales. Parmi les mouvances gauchistes, le mouvement maoĂŻste a Ă©tĂ© incontestablement le crĂ©ateur de librairies le plus prolifique.

AprĂšs sa dissolution en 1973, la Ligue communiste (LC), d’abord publiĂ©e chez Maspero puis chez « 10/18 » avant de se lancer Ă  son compte, dispose d’une librairie Ă  son siĂšge de l’impasse GuĂ©mĂ©nĂ©e Ă  Paris, puis Ă  celui de Montreuil. Elle s’appuie sur quelques librairies, dont La BrĂšche (Montpellier) jusqu’en 1991, qui a pris le relais de la librairie Maspero/La DĂ©couverte, quelques mĂštres plus bas dans la mĂȘme rue, au 24 de la rue de l’UniversitĂ©.

Les exilĂ©s antifranquistes ont aussi fondĂ© quelques librairies vite devenues des lieux de rendez-vous des militants espagnols et des hispanophones en France. La Librairie espagnole a Ă©tĂ© fondĂ©e en 1948 par Antonio Soriano, installĂ©e Ă  Saint-Germain-des-PrĂ©s au 72 de la rue de Seine, aprĂšs une premiĂšre expĂ©rience Ă  Toulouse. Elle est rejointe par Ediciones hispanoamericanas [38], sous la direction d’Amadeo Robles BeltrĂąn, proche du Parti ouvrier d’unification marxiste (poum), et par quelques librairies Ă  Perpignan et Ă  Toulouse [39]. Ces librairies, conçues par des Ă©diteurs d’origine espagnole, comme les deux citĂ©s ci-dessus, passent progressivement d’une clientĂšle espagnole rĂ©publicaine en exil Ă  une clientĂšle française hispanisante, avec la fin du franquisme, en se tournant vers un public universitaire français, aprĂšs avoir distribuĂ© les livres interdits en Espagne durant la dictature, publiĂ©s en France par Ruedo ibĂšrico de JosĂ© Martinez ou importĂ©s d’Argentine ou du Mexique [40].

À Paris, les mouvances tiersmondistes qui connaissent leurs grands succĂšs dans les annĂ©es 1970, ont pu ĂȘtre distribuĂ©es via La Joie de lire ou PrĂ©sence africaine (rue des Écoles), puis le Tiers-Mythe (rue Cujas), tenue par l’ancien dĂ©putĂ© iranien Ahmad Salamatian, et enfin les librairies L’Harmattan, rue des Écoles, symbolisant la transition d’un tiers-mondisme d’inspiration marxiste et rĂ©volutionnaire vers une inspiration chrĂ©tienne de gauche. La cause palestinienne est, quant Ă  elle, servie par Palestine, au siĂšge de l’Organisation de libĂ©ration de la Palestine, rue de la RĂ©union, et par la Librairie arabe, rue Saint-Victor.

Toutes ces librairies comptĂšrent au nombre des institutions de l’extrĂȘme gauche et furent Ă  ce titre en premiĂšre ligne des affrontements avec la police et l’extrĂȘme droite, qui visaient les librairies gauchistes ou communistes, comme celle de ClartĂ© Ă  Paris. La Joie de lire, refuge des militants d’extrĂȘme gauche poursuivis par la police, est la cible des grenades lacrymogĂšnes au soufre des forces de l’ordre au dĂ©but du mois de mai 1968, causant l’hospitalisation du libraire Georges DuprĂ©. Le 27 octobre 1968, en rĂ©ponse au saccage par les militants d’Occident du local du Syndicat national de l’enseignement supĂ©rieur (SNESUP) puis du journal Action, un commando maoĂŻste et anarchiste attaque le cafĂ© Relais-OdĂ©on, lieu de rendezvous habituel des militants d’extrĂȘme droite. GĂźt-le-CƓur est plastiquĂ©e le soir mĂȘme par reprĂ©sailles, tandis qu’un autre groupe anarchiste s’efforce en vain d’incendier la Librairie française. Pour stopper l’escalade, le 31 octobre, Raymond Marcellin, ministre de l’IntĂ©rieur, fait adopter, par le Conseil des ministres, la dissolution d’Occident [41], qui prend effet le 1er novembre 1968.
L’essor Ă©phĂ©mĂšre des librairies fĂ©ministes

Dans la seconde moitiĂ© des annĂ©es 1970, le mouvement fĂ©ministe français naissant s’appuie sur les librairies, comme en RĂ©publique fĂ©dĂ©rale d’Allemagne avec l’essor des Frauenbuchladen (librairies des femmes). Sur un total non exhaustif de 34 « lieux des femmes », c’est-Ă -dire les « points de contacts oĂč vous pourrez avoir les adresses de tous les groupes existants », recensĂ©s par l’hebdomadaire fĂ©ministe Des femmes en mouvement [42], l’on dĂ©nombrait dĂ©jĂ  8 librairies en 1974. Ces derniĂšres sont, avec les centres des femmes et les lieux d’accueil pour femmes battues, parmi les premiĂšres institutions du mouvement, avec la spĂ©cificitĂ© de prĂ©senter des « cafĂšt’ » ou restaurants, ainsi que des librairies-galeries d’art pour promouvoir les artistes fĂ©minines.

Les Ă©ditions Des femmes, créées en 1974, issues du groupe Psychanalyse et Politique [43] (PsychĂ©po), autour d’Antoinette Fouque et de Marie-Claude Grumbach, disposent, grĂące Ă  leurs importants moyens financiers, de succursales de vente [44]. Elles sont ainsi parmi les premiĂšres Ă  avoir leur librairie, Des femmes [45], d’abord Ă  Paris, rue des Saints-PĂšres, Ă  partir du 30 mai 1974 (puis une librairie-galerie rue de Seine en dĂ©cembre 1980), avant la crĂ©ation d’autres librairies Ă  Lyon (place des CĂ©lestins) en mai 1976, puis Ă  Marseille (rue Pavillon) en mai 1977. Ces lieux Ă©taient consacrĂ©s Ă  la production littĂ©raire des femmes, avec des permanences assurĂ©es par des femmes bĂ©nĂ©voles : « Cette librairie est le lieu de vie de la maison d’édition, une vitrine de son engagement et de ses activitĂ©s, le lieu oĂč l’on peut trouver toutes les informations nĂ©cessaires et prendre contact avec les Ă©ditrices [46]. » Ces librairies diffusent, outre les livres des Ă©ditions Des femmes, tous les livres Ă©crits par des femmes. Elles jouent un grand rĂŽle dans la reconnaissance des idĂ©es fĂ©ministes hors de la seule sphĂšre militante : « Les librairies de Paris, Lyon et Marseille sont la quintessence de l’esprit d’ouverture des Ă©ditions Des femmes, elles rompent avec la ligne d’entre femmes du Mouvement de libĂ©ration des femmes (mlf) et sont ainsi une tentative de sensibiliser le plus grand nombre [47]. » Mais elles sont aussi, Ă  l’intĂ©rieur du mouvement fĂ©ministe, un des instruments de la prise du pouvoir du groupe PsychĂ©po : « La prĂ©pondĂ©rance sociale d’Antoinette Fouque lui permet une captation lĂ©gale du sigle mlf au seul bĂ©nĂ©fice de sa maison d’édition, ce groupe monopolisant en quelque sorte la lĂ©gitimitĂ© de la lutte de la libĂ©ration des femmes [48]. » À Lyon, c’est une figure locale du mouvement des prostituĂ©es, Mireille Deconninck, alias « Barbara », qui est chargĂ©e de crĂ©er la librairie. Son licenciement brutal amĂšne une levĂ©e de boucliers contre PsychĂ©po, suivie d’un procĂšs retentissant, qui traduit Ă  la fois la contestation croissante de la prééminence du groupe des Ă©ditions Des femmes avec Ă  leur tĂȘte Antoinette Fouque, et un passage progressif Ă  une structure plus professionnelle et moins militante [49].

Bien d’autres librairies au fonctionnement militant sont créées en dehors des Ă©ditions Des femmes, avant tout Ă  Paris et dans les grandes villes de France [50]. Ainsi Carabosses est fondĂ©e Ă  Paris en mai 1978, d’abord rue Jean-Pierre-Timbaud puis au 58 de la rue de la Roquette, autour d’un noyau d’une quinzaine de fondatrices regroupant des militantes du mlf, du Mouvement de libĂ©ration de l’avortement et de la contraception (mlac), et de lesbiennes radicales, Ă  cĂŽtĂ© d’autres librairies parisiennes comme La Fourmi ailĂ©e (fondĂ©e en 1982, rue du Fouarre) ou Anima (rue Ravignan). À l’instar des Malapprises (mars 1979, Villeurbanne, 59, rue Racine), créée par Catherine Goffaux et BĂ©atrice Faveur, oĂč l’on trouve 5 300 titres sur 86 mĂštres linĂ©aires, et qui fonctionne de concert avec le Centre d’études fĂ©ministes de Lyon, ce sont de petites librairies : La Toile d’araignĂ©e, « librairie-cafĂšt’ » de quelque 30 mĂštres carrĂ©s pour 3 000 titres [51] (rue du FĂ©libre-Gaut Ă  Aix-en-Provence), Du cĂŽtĂ© des femmes (19, rue du Cirque Ă  Lille), ou encore Utopie Ă  Nice. À l’origine, ce sont des crĂ©ations militantes, reposant sur un bĂ©nĂ©volat intĂ©gral. Carabosses, doublĂ©e ensuite d’une « cafĂšt’ » Barcarosses, ne fait pas exception, n’employant qu’une permanente Ă  mi-temps dans ses dĂ©buts. L’on y trouvait une grande collection d’écrits de femmes et d’écrits fĂ©ministes, avec des livres de sciences humaines et sociales consacrĂ©s Ă  la question des femmes, mais Ă©galement un fonds important d’ouvrages de jeunesse.

Certaines de ces librairies sont le théùtre de l’activitĂ© militante et de la vie d’un groupe de femmes, comme Carabosses, une vie militante et intime dont les carnets tenus par les libraires portent tĂ©moignage [32]. La librairie est alors un lieu de rencontres de militantes françaises et Ă©trangĂšres, un centre de documentation recueillant en dĂ©pĂŽt tous les pĂ©riodiques et les sources du mouvement fĂ©ministe depuis ses dĂ©buts, un lieu de prises de contact avec des fichiers regroupant toutes les adresses utiles, ainsi qu’un lieu d’accueil pour les femmes en difficultĂ©. L’une des spĂ©cificitĂ©s des librairies fĂ©ministes est en effet leur raison d’ĂȘtre sociale, au-delĂ  du seul militantisme : avant la prise en charge par les institutions publiques aprĂšs 1981 de la condition fĂ©minine, elles assurent de nombreux services pour les femmes, telles des permanences pour les femmes battues ou violĂ©es, l’assistance d’avocats pour porter plainte ou divorcer. Elles abritent les permanences des mouvements fĂ©ministes et sympathisants : Du cĂŽtĂ© des femmes accueille ainsi les permanences du mlac, du mlf, du Groupe de rĂ©sistance des femmes Ă  la guerre, ainsi que le journal Paroles de lesbiennes fĂ©ministes. À Nice, Utopie remplit le mĂȘme rĂŽle.

De nombreuses librairies gĂ©nĂ©rales progressistes, dont ce n’est pas la vocation premiĂšre, accueillent et se font l’écho des mouvements ou groupes locaux de femmes, jouant un grand rĂŽle pour cette cause : 1984 (boulevard de Reuilly Ă  Paris) est un lieu de permanences de droit pour les femmes ; le groupe Femmes du xviiie arrondissement se rĂ©unissait Ă  La Brouette (20, rue Caulaincourt) avec les groupes d’« autosantĂ© » Self Help Abbesses et permanence MaternitĂ© ; NathanaĂ«l (Bourges) hĂ©bergeait les permanences de groupes de femmes. La composante fĂ©minine du personnel des librairies, son engagement — ou sa sympathie — pour le mouvement expliquent ce fonctionnement.
Affichette annonçant l’ouverture de la librairie Des femmes, le 30 mai 1974.
Illustration verte de femmes avec texte annonçant l'ouverture de la librairie des femmes à Paris le 30 mai 1974.
L'affiche prĂ©sente une illustration en noir et blanc reprĂ©sentant un groupe de femmes debout et brandissant des objets, probablement des bĂątons ou des armes. Les femmes sont vĂȘtues de robes et semblent engagĂ©es dans une action collective ou une manifestation. Le texte en dessous de l'illustration est en français et annonce l'ouverture de la librairie des femmes. Il mentionne l'adresse de la librairie, 68 rue des Saints-PĂšres Ă  Paris, et la date de l'ouverture, le 30 mai. Le texte indique Ă©galement que la librairie sera ouverte sans interruption tous les jours de 11 heures du matin Ă  minuit. À l'intĂ©rieur de cette librairie, on trouvera tous les livres Ă©crits par des femmes et les premiĂšres parutions des Ă©ditions des femmes, disponibles en vente dans toutes les librairies. L'affiche inclut Ă©galement un symbole de la femme, souvent associĂ© au fĂ©minisme.

Comme la plupart des institutions issues du mouvement fĂ©ministe, les librairies militantes ont du mal Ă  s’inscrire dans la durĂ©e : « Dans la foulĂ©e des actions spectaculaires du dĂ©but de la dĂ©cennie, les rĂ©alisations de terrain ont Ă©clos comme bourgeons au printemps. Librairies, maisons d’édition, cafĂ©s et restaurants pour femmes, chansons de femmes, festival de films de femmes, maisons pour femmes battues, auto-Ă©coles [
] : une vĂ©ritable contreculture. Mais ces crĂ©ations fragiles ne rĂ©sistent pas Ă  l’épreuve de la professionnalisation. Tant qu’elles sont gĂ©rĂ©es par des bĂ©nĂ©voles, elles survivent tant bien que mal. Mais les bĂ©nĂ©voles se lassent. Et dans le passage difficile qui mĂšne de l’un Ă  l’autre, la plupart des entreprises sombrent. [
] Seuls vont survivre les Ă©ditions Des femmes, Tierce, le festival de films de femmes et nos refuges pour femmes battues [53]. » Le reflux du mouvement fĂ©ministe et les progrĂšs de la prise en charge institutionnelle de la cause des femmes, qui leur ont fait perdre une partie de leur raison d’ĂȘtre, amĂšnent leur disparition progressive dans le courant des annĂ©es 1980.
La fin des annĂ©es 1970 : une grande vague d’attentats contre les librairies

Les librairies, lieux publics ouverts Ă  tous, sont des cibles trĂšs vulnĂ©rables aux attentats qui visent leur activitĂ© militante. La fin des annĂ©es 1970 et le dĂ©but des annĂ©es 1980 connaissent une recrudescence de violents attentats contre les librairies, notamment Ă  Paris [34].

Le 3 janvier 1977, le gĂ©rant de la Librairie arabe, rue Saint-Victor, est abattu par balles. La mĂȘme annĂ©e, La TĂȘte en bas Ă  Angers le 24 avril, et La Taupe au Mans le 30 du mĂȘme mois, sont victimes d’attentats destructeurs, dont les auteurs, des militaires, sont arrĂȘtĂ©s peu aprĂšs. En juin 1978, c’est la Librairie française qui fait l’objet d’une attaque revendiquĂ©e par les Brigades juives. Le dĂ©but des annĂ©es 1980 Ă  Paris voit un nouveau pas franchi dans la violence des attaques. Les Mille Feuilles, incendiĂ©e par un groupe d’extrĂȘme droite le 6 aoĂ»t 1980, est complĂštement dĂ©truite, tout comme Les Reclus, la veille. Le PhĂ©nix le 7 mars 1980, Jonas (rue de la Maison-Blanche) le 9 mars 1981 (puis de nouveau en juin de la mĂȘme annĂ©e), Études et Documentations internationales (edi, rue Descartes) en novembre 1981, sont successivement plastiquĂ©es, avec des dĂ©gĂąts trĂšs importants et des blessĂ©s, ce qui les oblige Ă  fermer. D’autres librairies, comme NathanaĂ«l, sont soumises Ă  un harcĂšlement et Ă  de frĂ©quentes destructions de vitrines. Un collectif de libraires et une association loi de 1901 nommĂ©e «Fahrenheit» s’organisent alors autour de Sabine LandrĂ©, gĂ©rante de Jonas [55]. LancĂ©e en 1981 et créée juridiquement en 1983, elle porte assistance juridique et financiĂšre aux librairies touchĂ©es. Le 15 mai 1982 est organisĂ©e une soirĂ©e pour les librairies attaquĂ©es, organisĂ©e par le Mouvement contre le racisme et pour l’amitiĂ© entre les peuples (mrap), la Ligue des droits de l’homme, le ComitĂ© de soutien aux librairies attaquĂ©es, le Mouvement de dĂ©fense des handicapĂ©es, le groupe Femmes, au square de Choisy Ă  Paris. Ces attentats soulignent le rĂŽle politique important jouĂ© par ces librairies.
Attentat contre la Librairie Jonas le 9 mars 1981.
BibliothÚque endommagée avec des étagÚres remplies de livres et une échelle.
Cette image en noir et blanc montre une librairie aprÚs un attentat. Les étagÚres, remplies de livres, sont en grande partie détruites. Des débris et des livres éparpillés couvrent le sol. Une échelle est visible, indiquant des efforts pour atteindre les étagÚres supérieures. L'atmosphÚre est sombre et chaotique, reflétant les dégùts causés par l'explosion.

Dans le contexte d’un marchĂ© du livre politique florissant, les librairies partisanes et militantes ont jouĂ© un grand rĂŽle dans la diffusion de ce type de livre en France. Elles ont ainsi Ă©tĂ©, malgrĂ© leur caractĂšre parfois Ă©phĂ©mĂšre, des crĂ©ations et des institutions militantes qui ont jouĂ© un rĂŽle de cristallisation politique au-delĂ  de la seule diffusion des livres, tout en participant Ă  la vie culturelle et politique locale. La crise Ă©conomique et le reflux idĂ©ologique de la gauche mettent en pĂ©ril ces institutions Ă  l’équilibre fragile Ă  la fin des annĂ©es 1970, les contraignant Ă  la reconversion ou Ă  la disparition [56]. Elles ont en tout cas contribuĂ© indiscutablement Ă  la modernisation de l’offre de livres en France dans les annĂ©es 1960 et 1970, notamment dans les villes moyennes françaises, oĂč elles ont aiguillonnĂ© les libraires traditionnels dans la diversification de leur fonds vers les nouveaux courants politiques et intellectuels.



XooHooX
14/01/2026 @ 04:08:24
Je vous partage cette vidĂ©o intĂ©ressante au sujet des librairies indĂ©pendantes prises pour cibles par l'extrĂȘme droite dĂšs qu'elles publient un livre qui ne va pas dans le sens de leur idĂ©ologie : https://youtu.be/px-ZFnu1vXw


Mais d'oĂč vient l'idĂ©e de bruler les livres qui ne suivent pas une doctrine dĂ©finie ?

La passé tenterait-il de renaitre des ces cendre ?

Veneziano
avatar avatar
14/01/2026 @ 10:41:12
Je suis également hostile à toute violence, et le saccage de librairie montre une volonté d'interdire l'expression de certaines opinions. Cette forme de violence est fondée sur une ou plusieurs formes de discriminations, politiques, raciales, de genre, notamment, et elle est condamnable.
Et les autodafés de livres ont été connus à certaines époques sous certains régimes autoritaires. Le phénomÚne a été illustré dans le roman Fahrenheit 451, de Ray Bradbury, adapté au cinéma par François Truffaut. Le titre désigne la température à laquelle brûle un livre.

Vous devez ĂȘtre connectĂ© pour poster des messages : S'identifier ou Devenir membre

Vous devez ĂȘtre membre pour poster des messages Devenir membre ou S'identifier