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Forums  :  Vos Ă©crits  :  GuĂ©rison

Agnesfl
09/12/2025 @ 15:27:31
Guérison

Je suis seule, si seule pensait Ludmila dans sa petite chambre mansardĂ©e, et pour oublier, elle se mit Ă  boire la moitiĂ© d’une bouteille de champagne. Puis de l’ivresse provoquĂ©e par l’alcool, Ă©mergĂšrent de son cerveau des alexandrins, qu’elle se mit Ă  transcrire. Ecrire lui permettait d’attĂ©nuer quelque peu ses idĂ©es noires.
TrĂšs bonne joueuse de tennis et grande lectrice, elle n’avait pas vraiment d’ami(e)s )Ă  qui se confier et passait son temps Ă  rĂȘver, folĂątrer et Ă  lire des romans classiques. Des paroles de Diderot Ă©taient gravĂ©es sur son abat-jour, Hermann Hesse lui parlait de son prochain roman. Se consoler en correspondant avec les morts illustres lui permettait de tenir face Ă  cette solitude qui la rongeait. Fille de divorcĂ©s Ă  l’ñge de 6 ans, et voyant peu son pĂšre loin d’elle et mĂȘme sa mĂšre obligĂ©e de travailler toute la journĂ©e, elle s’était renfermĂ©e sur elle-mĂȘme. Une certaine sauvagerie s’était emparĂ©e d’elle. Heureusement, le tennis lui procurait des amphĂ©tamines dont elle avait besoin et lui donnait la force de combattre. Et puis mĂȘme si la souffrance Ă©tait prĂ©sente pas question de se laisser aller.
Une nuit, vers deux heures du matin, envahie par le mal-ĂȘtre, elle se mit Ă  penser aux Mousquetaires vainqueurs de la Coupe Davis et inspirĂ©e imita l’un d’eux. Raquette de tennis en main, elle se mit Ă  faire les gestes du coup droit, du service et de la volĂ©e tout en trottinant. PlutĂŽt imaginative, elle se voyait donner des cours de français Ă  Djokovic et lui apprendre qui Ă©tait Oscar Wilde en lui faisant visiter les endroits de Paris oĂč cet Ă©crivain avait vĂ©cu. Cela lui faisait du bien de penser Ă  ce genre de situation et de mieux accepter ce milieu du tennis dans lequel elle gravitait mais qui ne la rendait pas heureuse. Autant, elle aimait s’éclater sur un court de tennis, autant elle se sentait comme une Ă©trangĂšre parmi les joueurs et joueuses de tennis. Tout lui semblait si creux, si vide et pour vraiment goĂ»ter au plaisir de faire un revers, il lui fallait trouver une autre motivation : le rĂȘve et son alter ego l’imagination.
Obtenant de brillants rĂ©sultats en juniors, elle fut sĂ©lectionnĂ©e par la fĂ©dĂ©ration française de tennis et partit avec l’équipe de France en Angleterre. L’hĂŽtel Ă©tait confortable et les parcs londoniens lui donnĂšrent envie d’aller se balader et d’ errer en compagnie des noctambules anglais. Tout Ă©tait Ă©teint Ă  l’exception d’une jolie maison dont la porte d’entrĂ©e Ă©tait ouverte. PiquĂ©e par la curiositĂ© elle se rapprocha, Ă©couta. EtonnĂ©e, il lui sembla entendre des bruits de balles de tennis au son d’une musique tzigane. Elle  dĂ©cida de franchir la porte et quelle ne fut pas sa surprise de dĂ©couvrir un salon oĂč des acrobates s’activaient avec pour thĂšme le tennis. Les uns jonglaient avec des balles, d’autres faisaient virevolter des raquettes de tennis en feu, une jolie russe animait l’ambiance en dansant et dansant. Des vĂȘtements de tennis Ă©taient en vente et les spectateurs en profitaient pour en acheter Ă  petit prix. Une sorte de braderie

Ludmila dopĂ©e et envahie par la grĂące se mit doublement Ă  rĂȘver et eut le sentiment que des elfes et des lutins dĂ©filaient habillĂ©s en joueurs de tennis et rĂ©citaient des poĂšmes en vieux français de Ronsard, Villon 
 Soudain communiquant par la pensĂ©e avec son pĂšre Ă©crivain et poĂšte reconnu, elle entendit une voix qui rĂ©citait le poĂšme paternel sur le tennis. C’était la voix de son gĂ©niteur. La musique s’était arrĂȘtĂ©e et elle prĂȘta l’oreille pour mieux entendre :

MISS AND RACKET

Rapide, la raquette aux mains de la rieuse,
Renvoie Ă©perdument la balle vers l’azur,
Puis retombe, repart, virevolte, railleuse
Comme Ă©crivant dans l’air un texte clair-obscur

Blonde avec des yeux bleus, joueuse lumineuse
Ivre que son propre geste ait été le plus sûr,
Lise court, et son ùme à la gaßté poreuse
Laisse filtrer le rire à ses dents d’un blanc pur.

De bondir à la fin et charmée et lassée,
Elle laisse plus mol son bras vif s’inflĂ©chir ;
Elle jouera longtemps par terreur de finir

Mais, grave tout à coup, par le bonheur blessée,
Elle aime abandonner ce qu’elle aima choisir,
Et sent l’amer regret d’un oubliĂ© dĂ©sir

C’est alors qu’elle fut envahie par un mauvais souvenir qui l’avait marquĂ©e Ă  vie : la venue exceptionnelle de son pĂšre destinĂ©e Ă  la voir combattre lors d’un match de tennis. Emue, et point habituĂ©e Ă  sa prĂ©sence, elle rata complĂštement son match. Une vĂ©ritable dĂ©ception pour les deux, et plus jamais son gĂ©niteur n’assista Ă  ses compĂ©titions tennistiques. Une absence qui fut le plus grand regret de sa vie de joueuse. Et lorsqu’elle entendit ce poĂšme, elle pensa Ă  l’un des siens qu’elle se rĂ©cita intĂ©rieurement. Il Ă©tait bien diffĂ©rent du prĂ©cĂ©dent mais parlait Ă©galement de tennis, ce sport devenant prĂ©texte Ă  une symbiose intellectuelle imaginaire avec son pĂšre. Ressentir cette complicitĂ© virtuelle lui donna tellement de joie que ce fĂącheux Ă©pisode se dissipa soudainement. L’amour d’une fille envers son pĂšre et vice-versa avait triomphĂ©. Elle Ă©tait guĂ©rie


Agnes Figueras-Lenattier

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