Jean-Paul Bled par Jules, le 3 mars 2002

Jean-Paul Bled dirigeait auparavant le Centre d'études germaniques de Strasbourg. Aujourd'hui il est titulaire de la chaire d'histoire de " l'Allemagne contemporaine et des mondes germaniques " à l'université Paris-IV- Sorbonne.

Les qualités dominantes qui permettront à Marie-Thérèse de se montrer à la hauteur de sa position sont flagrantes : une très grande volonté, une ouverture d’esprit et surtout un très grand pragmatisme…

C’est exact. À la différence de son fils Joseph II, Marie-Thérèse n’est absolument pas une femme à l’esprit de systèmes. Elle va toujours naviguer à vue et évoluer en fonction des événements qui se présentent à elle. Évidemment, à l’intérieur de cette démarche des stratégies peuvent être développées, mais ce sont toujours les événements qui seront à la base des choix de Marie-Thérèse, non une pensée doctrinale.

La situation dont elle hérite de son père est plutôt catastrophique !

En effet, il n’y a pas grand chose qui tourne rond ! L’Autriche est assez isolée, avec des territoires très éparpillés et qui ne se touchent pas. Il y a les anciennes possessions d’Espagne hors de son territoire, comme en Italie et aux Pays-Bas, il y a les quelques territoires germaniques. En outre si elle est souveraine d’Autriche par succession, il n’en est pas de même en Hongrie et une femme ne peut pas être Impératrice des Romains.

Tout cela semble bien compliqué à gérer et pour ne rien arranger son administration est très loin d’être adaptée…

Il n’y a quasiment pas d’administration centrale pour cet ensemble ! Chaque région est traitée à part et a ses institutions propres, ses lois, ses coutumes, sont système d’impôts etc. En plus, elle trouve les caisses du trésor vides et une armée faible et très mal organisée. Les troupes ne sont pas payées depuis un certain temps et les régiments appartiennent bien souvent à leurs colonels… Ajoutez à cela que la noblesse joue un très grand rôle dans tous ces territoires et vous constaterez que ce " puzzle " est loin d’être évident !… Ce qui n’arrange rien non plus, c’est que Marie-Thérèse n’a pas été préparée par son père pour reprendre le trône. Si elle a reçu une assez bonne instruction des pères jésuites, comme il en était la coutume, si elle connaît quelques langues étrangères comme le français et l’italien, il n’en demeure pas moins qu’elle n’a pas été habituée à suivre de très près la politique étrangère, l’économie etc.

Elle voudra entamer des réformes, dans l’administration, dans l’armée, mais on ne lui en laissera pas le temps…

En effet, en Prusse, Frédéric II, récemment monté sur le trône, hérite d’un État bien organisé, centralisé et disposant d’une très bonne armée. Il déclare la guerre à l’Autriche et rentre en Silésie. Ce territoire est très important pour l’Autriche car il est très peuplé et représente une bonne partie de ses ressources financières. Marie-Thérèse va se battre, mais elle va perdre la guerre et le territoire. De ce moment, une haine profonde contre Frédéric va dicter sa politique. Mais toujours à l’intérieur de son proverbial pragmatisme. Elle ne se laissera jamais entraîner au-delà de ce qu’elle estime comme possible.

Je trouve que pour une jeune femme peu expérimentée, elle a bien vite comprit le jeu des alliances, les doubles-jeux, et les limites de ce que l’on peut attendre d’un allié et même l’art de s’en méfier…

Attaquée par Frédéric, ne devant rien attendre des États germaniques, elle va remettre son sort d’abord entre les mains des Hongrois. Elle jouera tellement bien la partie, qu’elle va la gagner et obtenir leur soutien, mais en pratique il sera tardif et bien plus faible que promis… La France est, par tradition, opposée aux Habsbourgs et Louis XV réagira comme ses prédécesseurs. Il ne lui restera donc que l’Angleterre qui lui enverra l’argent nécessaire pour payer ses troupes. Mais elle se rend vite compte que, pour ce pays, elle n’est jamais que d’un intérêt secondaire dans sa stratégie globale d'opposition à la France. Elle n’est qu’un pion dans ce vaste échiquier.

Une fois battue, la rage au cœur, elle a alors l’intelligence d’entamer les réformes nécessaires pour affermir sa position.

Oui, elle va d’abord réformer l’armée et la rendre plus opérationnelle, en troupes, matériel, commandements et fortifications. Elle va aussi prendre des mesures économiques pour développer le " caméralisme, entamé par son père. Elle va pousser à la création de manufactures en donnant à des entrepreneurs des terrains, d’anciens bâtiments de l’État, des subsides et prendra aussi des mesures de taxes d’importation pour protéger davantage les produits locaux. Aux Pays-Bas, elle va créer une Compagnie des Indes à Ostende qui connaîtra un succès important et elle va contribuer à relever les industries existantes de ces régions.

Oui, mais, ce faisant, elle va mécontenter sa seule alliée : l’Angleterre.

En effet, celle-ci va même la pousser à démanteler la Compagnie des Indes d’Ostende, qui est devenue par trop florissante et la dérange dans ses territoires d’Outre-Mers. De ce moment, vient à l’esprit de Marie-Thérèse l’idée d’un renversement d’Alliance. Elle pense, pour s’opposer à Frédéric, à un axe Paris-Vienne- Saint Peters bourg. Cette idée est assez révolutionnaire vu les traditions, mais les choses ont changé. Louis XV, ayant un Bourbon à la tête de l’Espagne, n’est plus inquiet de ce côté. Marie-Thérèse ne représente pas un danger pour lui avec ses Pays-Bas, mais, au contraire, une alliée possible contre l’Angleterre. Quant à Catherine II de Russie, elle serait assez intéressée par une participation dans un éventuel partage de la Prusse. Néanmoins, Marie-Thérèse se rend bien compte qu’attaquée, ce ne serait pas la France qui lui enverrait des troupes !… Elle reste donc assez prudente vis-à-vis de Frédéric II. Ce plan de nouvelle alliance va cependant se réaliser après quelques années de patience. C’est son ambassadeur en France, Kaunitz, aidé de Madame de Pompadour qui va y arriver. Celui-ci sera d’ailleurs rappelé à Vienne pour prendre la tête du département de la diplomatie et deviendra son principal conseiller, même en matières économiques. C’est lui qui aura l’idée de pousser Marie-Thérèse à diminuer ses subsides et les exclusivités données aux entrepreneurs de la noblesse autrichienne, pour augmenter ses dépenses pour la modernisation des infrastructures économiques du pays, ainsi qu’aux Pays-Bas.

Votre livre nous donne vraiment l’impression que Marie-Thérèse était une femme constamment aux aguets, aux prises avec des problèmes multiples dus à l’éparpillement de ses territoires. Mais un jour elle se rendra compte qu’elle n’arrivera jamais à vaincre totalement Frédéric II et, de ce moment, elle va accepter cela et prendre d’autres directions. Mais je voudrais que nous parlions un peu de son fils, Joseph II…

Celui-ci sera, en effet, bien plus souvent une source de soucis pour elle qu’un soutien. Elle sera d’ailleurs toujours très lucide à ce sujet, malgré l’amour qu’elle lui portera. Il en sera d’ailleurs de même pour lui envers elle, malgré leurs très nombreux différents. Elle ne commettra pas la même erreur que son père vis-à-vis d’elle, car elle va tenter de bien le préparer à son futur rôle. Elle va le nommer co-régent du Royaume, ce qui lui permettra d’ailleurs de devenir Empereur des Romains. À ce titre, il participe aux réunions du Cabinet Secret, organe suprême de la gestion du Royaume. Il ne s’empêchera jamais d’y donner son avis, mais cela n’empêchera pas Marie-Thérèse de ne pas en tenir compte.

Elle n’est d’ailleurs pas tendre pour son fils quand elle le décrit !…

C’est tout à fait vrai ! Elle le décrit comme ayant été assez mal élevé par ses précepteurs et bien trop enclin à tout exiger des autres comme si c’était un dû. Elle trouve aussi qu’il est bien trop versé dans la moquerie, l’ironie et une certaine méchanceté. Selon elle, ce n’est pas ainsi qu’un futur souverain s’attirera l’amour de son peuple ni de bons et honnêtes conseillers. Joseph II est surtout attiré par le despotisme et déclare à sa mère qu’un homme prenant les décisions seul, même médiocre, sera meilleur que si plusieurs hommes devaient s’entendre pour prendre les mêmes décisions.

Et pourtant ce jeune homme a parfois de bonnes idées. Par exemple quand il explique l’intérêt qu’il y a à voyager davantage. Voir ce qui marche et ce qui ne marche pas, ne pas voyager comme un riche, ni de grandes familles en grandes familles, mais bien discrètement pour mieux voir…

Joseph II est intelligent, mais il a un assez gros défaut : à la différence de sa mère, il est un homme de systèmes. Là où elle réformait en douceur, en prenant soin de ne pas braquer inutilement les gens par des réformes par trop radicales, il procédera plus radicalement et provoquera beaucoup de problèmes qui auraient pu être évités. Un autre énorme défaut était son manque d’audace devant les faits. Il est très indécis et on le voit pousser sa mère à la guerre contre Frédéric, pour arriver ensuite à lui écrire, avant la première bataille, que Frédéric est invincible et qu’il faut très vite négocier une paix avec lui !…

Marie — Thérèse, malgré son amour pour son fils, ne sera pas très optimiste quant à l’avenir et gardera le contrôle final sur tout jusqu’à sa mort !

En conclusion, pourrait-on décrire Marie-Thérèse comme une femme volontaire, éclairée, réformatrice mais surtout pragmatique ?

Tout à fait ! Une femme intelligente qui dirigera au mieux possible ses énormes territoires et ses peuples, qu’elle aimait beaucoup, après avoir hérité d’une situation très difficile et avoir dû se confronter à un homme comme Frédéric II…


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