Patrick Cauvin par Arsenic, le 8 mai 2001

Patrick Cauvin est né à Marseille en 1932, sous le nom de Claude Klotz, et vit depuis 1938 à Paris.


Pourquoi avoir écrit un livre sur l’Afrique ? Est-ce plutôt l’Afrique en tant que pays qui vous a attiré, ou plutôt l’actualité de ce qui se passe là-bas ?
Disons qu’il y a deux raisons qui se mélangent. La première, c'est un coup de cœur que j'ai eu en visitant l'Afrique. Ce fut une véritable découverte, un émerveillement. Tous ces grands espaces, la terre rouge, le soleil, ce pittoresque. Je me suis pris pour Indiana Jones ! Je suis tombé amoureux de l'Afrique en fait.

Et puis, il y a eu un autre phénomène, bizarre aussi. J'étais devant le journal de 20 heures, et là, une fois de plus, on montrait les images de tous ces corps, de tous ces gens déplacés, en citant des chiffres : 400 000 personnes partent de tel endroit pour tel camp, autant de massacres, autant de soldats-enfants. J’avais déjà vu et entendu cela tellement de fois, que j'ai éprouvé un sentiment d'ennui, et je me suis dit que je m'habituais, et que ce que j’éprouvais moi, pas mal de gens devaient l’éprouver aussi. On oublie alors que ces gens qui serpentent sur les routes arides, ce sont des personnes à part entière, des individus au destin propre.

Je me suis dit, au fond, qu’est-ce que c'est un roman ? C’est la possibilité, à partir d'un drame collectif, de prendre un destin particulier, et à partir de là, faire exister. Et voilà l’origine de ce bouquin ! Je suis parti en ayant très peur, parce que ce n'était pas mon style. Je suis considéré comme un auteur beaucoup plus léger que ça.

Est-ce vraiment la réalité là-bas ? C'est vraiment comme cela que se passent les renversements de pouvoir ? Avec l’interventionnisme caché des " grandes nations " ?
Oui ! Après la période de colonisation et le partage de l’Afrique entre les grandes puissances de l’époque, il y a eu l’indépendance, mais c'est en réalité une indépendance de surface. C'est-à-dire que les pays riches, l'Amérique y compris d’ailleurs, tentent d’avoir des zones d’influence et surtout de mettre la main sur les richesses de ces pays. Alors oui, il y a de l'interventionnisme, et ce n’est même plus un secret !

À un moment, dans votre livre, vous dites que la troisième guerre mondiale a, en quelque sorte, commencé là-bas, en Afrique, en 1945. Y a-t-il une solution possible ?
écoutez, c'est difficile à dire. Un tyran est remplacé par un autre, qui apparaît meilleur au début et qui en fait se révèle pire. Et cette situation se répète et se répète encore depuis plus d’un demi-siècle. Il y a une solution, mais est-elle possible dans un pays qui n'a pas assez de culture : c’est la démocratie. Qui n'est pas la panacée universelle, mais qui aiderait quand même. S'il y avait vraiment une constitution, des institutions, etc., ce serait déjà mieux, mais on n'en prend pas vraiment le chemin.

C'est à nous, enfin, aux pays qui interviennent tout le temps, à faire quelque chose dans ce sens-là, non ? Ils mettent un tyran sur un trône, l’en délogent et en remettent un autre à la place. Ne devraient-ils pas aller eux-mêmes instaurer la démocratie ?
Je ne sais pas, je crois que c'est un vrai casse-tête… La politique…

C’est vrai que nous ne sommes pas là pour débattre de politique !
Il faudrait un deuxième Gandhi, qui a réussi, en Inde, quasiment seul, à amener son pays à l'indépendance, à une conscience politique, démocratique. Mais il n'y en a pas eu jusqu'à présent. Il y a eu quelques types qui ont essayé, mais c’étaient plus des révolutionnaires. Il y a eu Lumumba, par exemple.

Oui, et alors, ils se font assassiner.
Voilà !

Vous êtes-vous beaucoup documenté pour ce livre ?
L'essentiel de la documentation s'est fait sur place. J'ai aussi beaucoup parlé avec des Africains qui faisaient leurs études en France, et puis j’ai lu quelques bouquins sur l’Afrique, entre autres, " la Gangsterisation du continent africain ". Pour les auteurs de ce livre, le continent africain est aux mains de gangs. On sait qu’il y a des filières : filières de drogues, filières d’armes… C'est ça qui est dingue : ce sont des pays pauvres, ils n'ont pas toujours de quoi manger à leur faim, mais ils ont des armes de la dernière technologie !

Vous avez été d'abord professeur, puis peintre, et puis seulement écrivain. Cette vocation vous est-elle venue tout d'un coup ou bien l'aviez-vous en vous depuis toujours, sans arriver à la concrétiser ?
«a s’est passé bizarrement… Au début, j'ai considéré la littérature comme un jeu. J'étais prof, j'étais heureux de l’être ; il n’y avait pas de problèmes, comme les profs peuvent en connaître aujourd'hui !

Et puis, pour le plaisir de raconter une histoire, je me suis mis à " faire mon écrivain ", comme ça. Et puis, évidemment, quand on fait ce genre de choses, on fait lire autour de soi, et j’ai un ami qui m’a dit : " pourquoi tu ne l'envoies pas à un éditeur ? ". Moi, à l’époque, je ne savais même pas ce que c'était qu’un éditeur ! Je n’avais pas d’adresse, rien ! Alors, j'ai pris le bottin, et j'ai envoyé ! Et 15 jours après, j’ai reçu une réponse de Christian Bourgois, et je suis tombé par terre ! Je me suis dit : " c'est pas vrai ! " Et le bouquin est sorti… Il n’a pas eu un grand succès, mais je ne me suis pas découragé. J’en ai écrit un autre, puis un autre… Et un jour, j'ai suffisamment gagné ma vie pour abandonner lâchement mes élèves ! Et voilà, c'était parti, et ça dure depuis 30 ans.

Vous écrivez sous deux noms, l’un pour les romans " populaires ", les grandes histoires d'amour, l’autre pour les histoires sombres, policières. Mais ce doit être dur de scinder les deux, non ? Il vous arrive de mélanger les deux, et alors, comment choisissez-vous la signature ? Qu’en a-t-il été pour la Reine du monde ? C'est quand même un livre dur. et pourtant signé Cauvin.
C’est vrai, celui-là, je crois que j'aurais pu le signer Cauvin-Klotz, ou Klotz-Cauvin. Peut-être même plus Klotz que Cauvin, d’ailleurs !

Pendant quelques années, les deux étaient très séparés. Et puis, sans le faire exprès, des choses se font, comme ça, les deux se réunissent. En général, c'est l'histoire qui décide de la signature.

Y a-t-il un sujet sur lequel vous aimeriez écrire ?
Pas spécialement pour l'instant. ‚a se fait toujours assez rapidement. Quand j’ai une idée, je ne la médite pas longtemps. Il faut que je sois encore pris dans l'enthousiasme. Je ne voudrais pas écrire un livre sans avoir l'enthousiasme de l'écrivain.

Il y a peut-être une chose, mais je ne sais pas vraiment, c’est le monde du froid, tout à fait opposé à celui de l'Afrique. J’ai une passion pour les pays de glace, la neige, l'hiver. Il faudrait trouver un truc pour faire un grand roman réfrigérant !

Vous écrivez beaucoup. Est-ce que l'écriture vient toute seule ? Vous relisez-vous beaucoup ?
«a vient très vite. On me dit souvent d'ailleurs qu'il faudrait que je m’applique un peu plus, mais. je m'en fous ! Moi, j’aime écrire comme ça. Un roman comme la Reine du monde, ça m'a pris cinq mois. Mais quand je m'y mets, je suis complètement immergé. Chacun a sa méthode, mais je n’aimerais pas écrire, réfléchir, recommencer, non, il faut que ça avance, que ce soit naturel, spontané. Je fais confiance au premier jet.

Dans Laura Brams, vous parlez de réincarnation. Vous y croyez ?
Pas du tout ! Je vais vous dire comme est parti le roman de Laura Brams. Je faisais la promotion d’un livre, et il y a une photographe qui m’a dit : " Vous savez que nous nous sommes déjà rencontrés ? " Je ne m’en rappelais absolument pas, mais pour ne pas paraître impoli, j'ai dit : " Oui, oui, je me souviens ". Mais elle me répond : " Non, je vois bien que non. Je vais vous mettre sur la voie, c’était en .gypte. " Comme j'étais allé en .gypte, il y avait quelque temps de cela, je me suis dit que ça devait être en cette occasion, et je lui répondis : " Voilà, c’est ça, maintenant je me souviens ". Et elle : " Non, non, c'était en égypte, mais il y a 3500 ans ! ! ! ! " Je suis resté coi, puis je lui ai demandé ce qu'on faisait à cette époque. Elle m'a raconté ce que les gens qui croient à la réincarnation racontent en général : elle était femme de pharaon (évidemment), moi je n’étais pas le pharaon, mais presque, enfin bon, vous voyez ! Mais quand je suis rentré à l’hôtel, je me suis dit : " ‚a c'est un début d’histoire ! "

En fait, pour être honnête, il est tout à fait aussi ridicule de dire qu'on n’y croit pas, que de dire qu’on y croit. Parce qu'on n’a pas la réponse.

Quel genre de lecture préférez-vous ?
Il n’y en a pas. Je lis au hasard de la fourchette ! Mais il y a peut-être une littérature que j’apprécie particulièrement, c'est la littérature américaine. Hemingway, Steinbeck., m'ont donné beaucoup de plaisir, mais les auteurs américains actuels continuent de m’attirer particulièrement.

Quels sont vos écrivains préférés ?
Ce n’est peut-être pas très original, mais ceux que je préfère, ce sont ceux que j’ai lus en premier. Alexandre Dumas, les Américains d'après-guerre, comme je l’ai dit plus haut. Et puis, il y a Céline aussi. Céline évidemment, et tous ces auteurs qui ont apporté un air de liberté, comme Boris Vian, par exemple. Mais dans les plus récents, il n’y en a pas.

Y a-t-il des livres qui vous ont marqué, influencé ?
Il y a " Pour qui sonne le glas " d’Hemingway, parce que c'était la guerre d'Espagne. Et puis il y a aussi ce mélange avec le cinéma. J’ai toujours été fasciné par le cinéma, quand j'étais jeune particulièrement. Je pense que quelques fois, les deux sont mélangés. Il est difficile de relire " Pour qui sonne le glas " et de ne pas voir Ingrid Bergmann et Gary Cooper.

Quel est le dernier livre que vous avez lu ? Qu’en avez-vous pensé ?
Je suis en train de lire " Affliction " de Russel Banks et j’aime beaucoup.

Y a-t-il un moment, un lieu que vous préférez pour lire ?
Je ne crois pas m’être jamais couché sans avoir lu, même si je tombais de sommeil, au moins trois lignes. Oui, c'est le soir.


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