Neuf nuits
de Bernardo Carvalho

critiqué par Larouge, le 7 septembre 2005
( - 81 ans)


La note:  étoiles
Neuf Nuits magistrales
Neuf Nuits de Bernardo Carvalho se développe sur trois plans : des lettres dans lesquelles un ami de l'anthropologue (ancien directeur de la défense des droits des indiens et gardien d'une lettre de Buell Quain expliquant son suicide) nous raconte en neuf nuits ses souvenirs de cette période. Les recherches menées par l'écrivain, avec un impressionnant réseau de coïncidences qui s'accumulent autour de lui au fur et à mesure qu'il progresse dans l'enquête. Enfin, les souvenirs de l'auteur concernant son père qui était en contact avec la même tribu indienne: les Kraho.

Pour nous, lecteurs, la plongée dans la solitude commence avec le séjour de Buell Quain chez les indiens Kraho. le lecteur ne sait à aucun moment si les Kraho admirent ou détestent l'anthropologue. et c'est cela qui fait naître le doute quant au suicide de Buell Quain. S'est il suicidé par désespoir et sentiment de totale solitude ? Les lettres reçues dans la dernière livraison sont-elles pour quelque chose dans son acte ? Les indiens l'ont-il suicidé ou amené à le faire, parce qu'ils craignaient quelque chose de lui ?

Tout le roman de Carvalho tourne autour de ces questions: la solitude, l'amitié, l'attente de quelque chose....

Son roman est un glissement constant entre la fiction et la réalité.

Et seule la fin nous donne les informations que nous cherchons désespérément depuis le début.

Avec le livre Neuf Nuits, Bernardo Carvalho nous donne un roman excitant, merveilleux, dans lequel on plonge si profondément, qu'on a l'impression de faire partie des personnages. Nous avons également l'impression très agréable de lire un livre d'ethnologie.

L'anthropologue Buell Quain ( Quain, Buell H. (Buell Halvor), 1912-1939.) est un personnage qui a réellement existé comme en atteste, en plus des recherches de Bernado Carvalho, son:

Fijian village
by Buell H Quain

Type: English : Book : Non-fiction
Publisher: Chicago, University of Chicago Press [1948]
Subjects: Ethnology -- Fiji. | Ethnologie -- Vanua Levu. -- Iles Fidji
edité post-mortem grâce à sa mère.

la rouge
Obsession contagieuse 10 étoiles

Je suis sortie de ce livre - roman, biographie, enquête- peu importe, il s’agit de la construction d’un écrit- avec une sensation bizarre. Celle d’avoir réveillé des souvenirs enfouis au fond de ma mémoire. Comme si l’obsession de Bernardo Carvalho était aussi un peu la mienne. Sans doute la réminiscence d’un reportage de Paris Match lu en enfance, avec la photographie d’un explorateur, d’un aventurier disparu en Amazonie et que son père recherchait obsessionnellement comme j’aurais voulu qu’on me cherche moi qui croyais ne pas exister vraiment. Sans doute aucun, la réminiscence de mon état d’être après le suicide d’un ami très proche. La recherche fiévreuse d’un indice qui l’aurait mené à ce geste m’a occupée pendant des mois. Vaine tentative. Je trouvai des indices qui n’en étaient pas vraiment. Des pistes qui ne menaient nulle part sinon à de la douleur. Et ça, je le retrouve dans cet écrit. Cet état de mal être, cette recherche dans des voies sans issues, cette déception qu’on ne peut contrôler et qui ne vous décourage pourtant pas. Les amis qui cherchent aussi dans leurs souvenirs et trouvent leurs propres signes de pistes. Cela réveille des contradictions et d’autres douleurs. Le sentiment de ne pas connaître quelqu’un qu’on croyait bien connaître. Chercher sans fin, Comme si une histoire était inachevée tant qu’on ne trouvait pas sa résolution. La vie est si fragile, si éphémère, si diverse, si indicible…
Cette quête d’une raison raisonnable à la mort d’un être qui vous touche, Bernardo Carvalho nous la donne en partage. On voudrait tellement qu’il trouve pour être apaisé. En même temps, on sait que c’est impossible. Mais qu’il faut le faire. On ne peut faire autrement. C’est ça ou oublier. Il n’y a que ces deux solutions, chercher à se perdre ou oublier et se perdre aussi. Les mots de Bernardo Carvalho m’ont touchée au cœur et au vif de ma mémoire. Je voudrai retrouver la photo de ce jeune explorateur qui m’avait fascinée quand j’avais 7 ans et puis, je pense à tout ce qu’on ne peut rattraper, tout ce qu’on n’a pas saisi sur le moment et qui reste insaisissable à jamais.
Et puis, il y a la construction de l’écrit. Les lettres imaginaires, l’enquête réelle, les bouts de vie réinventés, la vraie vie de l’auteur qui interfère avec l’enquête, la réalité crue, comme un puzzle à assembler le cœur battant tout en sachant qu’il manquera toujours une pièce, qu’il y aura toujours un vide. Une ombre pesante pour le restant de la vie.
Et là, dans mes mains, un beau livre. D’étranges impressions. Et je l’ai déjà relu, pour chercher encore…
Les livres pour moi sont parfois comme des silex de ma mémoire. Celui-ci en fait partie.

Channe01 - - 70 ans - 13 septembre 2005