Adieu Shanghaï de Angel Wagenstein

Adieu Shanghaï de Angel Wagenstein

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone

Critiqué par Barda, le 30 juillet 2005 (Inscrit le 7 juillet 2005, 49 ans)
La note : 7 étoiles
Visites : 2 478  (depuis Novembre 2007)

Shanghai la juive...

Je ne connais pas vraiment l'écho médiatique dont a pu bénéficié la sortie de ce livre, mais je ne crois pas qu'il ait été tel qu'il ait pu sonner à d'autres oreilles que celles habituellement aux aguets et à l'affût de nouveauté et d'inédit, et parmi elles les miennes. Si ce peu de bruit fut à l'origine de ma curiosité pour ce livre, c'est possible, mais cela ne saurait être l'argument principal; non, la vérité est que je trouvais quand même, dans les quelques résumés disponibles, assez de thèmes propres à me convaincre de l'intérêt qu'il pouvait y avoir de sa lecture : Histoire mondiale, exotisme, espionnage... De tes ingrédients peuvent souvent s'amalgamer en un cocktail assez délicieux, le pire comme le meilleur - de OSS 117 à Graham Greene pour simplifier - aussi je me lançais ne doutant aucunement que le livre de Angel Wagenstein, au vu de son curriculum vitae (1), n' échappât pour sa part au goût prémâché de série B qu'une telle émulsion peut, parfois, laisser craindre.

Quelques mots du récit. Après nous avoir un instant placé à Dresde aux avants postes de la tristement célèbre nuit de cristal puis à Paris en compagnie de quelques brigadistes déchus de leur Espagne républicaine, le récit nous fait découvrir l'un après l'autre les principaux protagonistes du drame, et parmi eux le violoniste virtuose Theodor Weissberg, sa femme la cantatrice Elisabeth Muller-Weissberg, Schlomo Finkelstein, le flûtiste Simon Zinner, Rachel Braunfeld rebaptisée Hilde Braun, etc. Puis c'est Shanghai, ville portuaire Chinoise sous occupation Japonaise depuis 1937, où, en compagnie du rabbin Leo Levin, ces personnages ayant échappés aux fourches caudines de la police allemande et encouragés par le IIIeme Reich à fuir leur pays, tout ce petit monde va se retrouver expatrié l'espace d'une guerre mondiale. Et plus précisément à Hongkew, pouilleux faubourg de Shanghai à l'embouchure du fleuve Yang-Tseu-Kiang où pas moins de vingt mille juifs allemands et autrichiens ainsi que trois milles huit cents de leurs coreligionnaires vont apprendre là à survivre au jour le jour ignorants des tentatives de quelques-uns engagés dans d'obscurs et dangereux travaux d'espionnage dédiés à la perte du régime nazi ainsi que de son acolyte japonais. Ces minuscules réseaux comme il en existait tant pendant la guerre et que tant d'hommes courageux ont su faire vivre, le payant parfois de leur vie, comme il le sera montré dans le livre. Je m'arrête là, je ne voudrais pas trop déflorer le livre pour d'éventuels prochains lecteurs.

Même si le style est peu recherché et pour tout dire assez utilitaire - peut-être les défauts du scénariste qu'est Wagestein - ayant fini le livre depuis deux jours je lui dois quand même de très bons moments. Il faut cependant passer outre les quelque 150 pages qui constituent la première partie du livre et qui me firent un instant craindre le pire. En effet, l'auteur mettant en place tout à la fois son dispositif ainsi que l'exposition de ses personnages, je laissais passer, espérant des pages meilleures, maugréant sur les quelques défauts que j'y trouvais et qui m'agaçaient quelque peu. J'avais pris appui du cinéma comme d'un espace possible de comparaison et là où j'avais espéré trouver en littérature un nouveau "Troisième homme" de Carol Reed (d'après Greene) ou bien une nouvelle "Affaire Cicéron" de Mankiewicz, je ne voyais flotter qu'au travers de ces lignes de plates et vagues images telles qu'aurait pu les filmer le malheureux Régis Wargnier par exemple ou encore Patrice Leconte, c'est au choix... Personnages à la limite de la caricature, décor de carton-pâte, dialogues convenus, bref, tout ceci ne m'inspirait guère et pourtant la suite allait faire taire toutes mes réticences. La seconde partie - la plus importante - à Shanghai semble tout entière animée d'un mouvement plus fécond, plus réaliste, plus juste, les personnages y gagnent en épaisseur, l'histoire en émotion et en crédibilité. De plus, ce qui bien souvent dans le cas de ces récits véridiques - les événements se sont réellement passés - où l'Histoire prend une place importante, nous ne sommes pas trop submergés, à part quelques paragraphes, sous le poids d'une leçon d'histoire trop didactique qui aurait pu engloutir l'intrigue. Pour ma part, j'ignorais totalement l'existence durant la seconde guerre mondiale d'une diaspora juive en Extrême-Orient et des difficultés terribles qu'elle a dû rencontrer pour survivre dans la misère, la famine et parmi les maladies qui essaimaient la mort dans cette partie du monde à l'image d'autres ghettos mieux "référencés" tels que ceux d'Europe centrale à la même époque. Il est aussi très édifiant de constater comment l'auteur - juif lui-même - ne nous cache rien de cette même communauté juive et de ses différentes composantes à travers le monde quand, à l'heure de venir en aide aux plus défavorisés d'entre leurs frères, les intérêts politiques et financiers ont constitué pour certains d'entre eux leur unique priorité. A ce titre, c'est aussi un livre assez noir, mais qui, s'il est une morale qu'ont peut lui prêter serait bien celle d'un humanisme sincère ainsi que d'un questionnement lucide et jamais interrompu sur la responsabilité de nos hommes politiques à notre encontre, en tout temps et en tous lieux.


(1) - Angel Wagenstein est né le 17 octobre 1922 dans une famille juive de Plovdiv (Bulgarie) et a passé son enfance en exil à Paris. Il retourne dans son pays à la faveur d’une amnistie et, encore lycéen, milite dans une organisation antifasciste alors interdite par le pouvoir. Des actes de sabotages lui valent d’être interné dans un camp de travail d’où il s’évade pour rejoindre les rangs des Partisans. Dénoncé, arrêté, torturé et condamné à mort en 1944, il ne doit son salut qu’à l’arrivée de l’armée rouge.
À la fin de la guerre, il entreprend des études cinématographiques à Moscou et entame une brillante carrière de scénariste et de réalisateur, notamment récompensée en 1959 par le Prix Spécial du Jury à Cannes pour Étoiles.

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