Un enfant prodige
de Irène Némirovsky

critiqué par Clarabel, le 5 juillet 2005
( - 44 ans)


La note:  étoiles
Conte funèbre
Je dois admettre avoir eu quelques difficultés à entrer dans cette histoire d'Irène Némirovsky : ce petit roman publié alors qu'elle n'avait que 24 ans révélait son talent et son goût du sombre et du cynisme. Le jeune personnage d'Ismaël Baruch est un gamin de treize ans, pauvre, qui traîne sur les ports, dans les tavernes, connaît déjà l'amour dans les bras de pauvres filles de passage. Sa rencontre, déterminante, avec le couple de cette princesse et du barine, en fait un ancien poète, désormais ivre, sans talent et à la recherche de son ombre, va l'introduire dans un univers de paillettes. Sur ses frêles épaules, dépend également l'avenir de sa famille, ses parents devenant des "nouveaux riches", un thème très cher dans la littérature d'Irène Némirovsky.

Dans "Un enfant prodige" elle se sert du passage à l'adolescence pour percer les "lois du marché" : l'enfant ne donne plus, la princesse non plus, et inversement. En grandissant, cet enfant s'aperçoit également qu'il ne peut apprendre la poésie comme les mathématiques, pas dans les manuels. Et puis il subit sa métamorphose physique avec le même effarement, le même dégoût. "Autrefois, il avait été un enfant prodige; à présent, il n'était plus qu'un garçon gauche et stupide comme les autres..".

Ce petit roman raconte le drame de l'égarement, de l'exil, de l'isolement. Le personnage d'Ismaël, enfant prodige, est à l'image de tous ces jeunes "singes savants", exploités, exposés, puis lâchement abandonnés. J'ai beaucoup de mal à conseiller ce livre pour un lectorat d'à partir de 11 ans, comme le préconise cette édition Folio junior. La présente édition n'offre que l'intérêt de mettre en scène un garçonnet de treize ans, pour trouver un rapprochement, car l'histoire et le parcours d'Ismaël trahissent un monde cruel, lointain, qui peut difficilement toucher les jeunes adolescents d'aujourd'hui. (Encore que ?..)
Conte philosophique 6 étoiles

« Un enfant prodige » est un court roman, plutôt un conte philosophique, cruel.
Ismaël Baruch est le dernier enfant d’un couple juif qui vit dans la misère dans un port de la Mer Noire. Alors que ses frères et soeurs sont soit morts en bas âge ou parvenus à devenir eux-mêmes de futurs miséreux adultes, Ismaël semble porté par un destin différent et montre des prédispositions précoces, à treize ans alors qu’il n’est vraiment qu’un enfant, pour la composition de chansons et la poésie. Il quitte rapidement le circuit classique et loin de s’intéresser à l’activité de misère de son père, se met à mener une vie de bohême, à fréquenter les tavernes et à acquérir une réputation en terme de chanteur. La rencontre d’abord avec le barine, un poète à l’inspiration tarie, puis par son intermédiaire avec une femme qu’on appellera « La Princesse », fait basculer sa vie vers un ailleurs qui parait meilleur. Bien meilleur. Notamment pour ses parents qui profitent financièrement de l’intérêt de La Princesse pour « l’enfant prodige ».
Détaché de sa vie misérable au fond des tripots et entretenu dans une vie de luxe par La Princesse, Ismaël connait un passage enchanté. Mais l’enfant évolue inéluctablement vers l’adolescence et l’état adulte. Ce faisant, ce qui pouvait paraître magique de la part d’un enfant se désacralise à l’adolescence, le petit pinson se fait gauche canard et son avenir devient rapidement plus problématique. De désillusions en désillusions …
Irène Némirovsky nous traite cette histoire sans fioritures excessives, en une trajectoire tendue comme celle d’une flèche. L’issue arrive aussi prévisible que misérable. Un conte.
Ce fut un de ses premiers écrits, d’abord sous forme d’une nouvelle écrite en 1923 avec le titre « L’enfant génial » et qui sera rééditée en 1992 sous son titre actuel.

Tistou - - 64 ans - 16 février 2008