Humiliés et offensés de Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski

Humiliés et offensés de Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski
( Unižennye i oskorblennye)

Catégorie(s) : Littérature => Russe

Critiqué par Lev, le 19 avril 2005 (Inscrit le 19 avril 2005, 28 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 8 étoiles (basée sur 6 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (2 999ème position).
Discussion(s) : 1 (Voir »)
Visites : 5 869  (depuis Novembre 2007)

Un petit chef-d'oeuvre

Humiliés et Offensés (1862) est le premier roman de Dostoïevski après son retour du bagne qui lui a servi de maturation spirituelle. Il vit désormais en parfaite harmonie avec les bas milieux, le peuple, la pauvreté, et la souffrance... Et le personnage principal est en effet Dostoïevski, un Dostoïevski des premières années, jeune écrivain raté, mais à la gravité et au désenchantement qui lui seyent impartialement, à lui, ce Dostoïevski qui a déjà quarante ans, et vit chichement de ses petites nouvelles, exploité par des éditeurs sans scrupules.

Le narrateur, c’est lui, Ivan, ce personnage passif, introverti et mystérieux qui écrit de petites nouvelles dans sa mansarde, erre dans Saint-Pétersbourg, et observe. Il observe, se tait, et subit, souffre sans que les autres s’en rendent compte. Il observe les aventures de ses proches, leurs tourments, leurs incertitudes ; il leur sert d’intermédiaire, malgré tout ce que cela lui pèse. Il supporte, sans révolte, sans pensées — le récit est à la première personne. Il est d’apparence passive devant le tumulte des hommes et de leurs relations ; mais soudain, la compassion l’emporte inconsciemment.

Ivan est le premier des personnages troubles de Dostoïevski, sans doute l’un des plus fascinants, si ce n’est le plus fascinant, empreint d’un voile inquiétant et d’autant plus impressionnant que c’est lui qui nous parle, c’est lui qui raconte les faits… Mais jamais il ne transmet ses propres pensées, jamais il ne commente ses actions, jamais il ne se plaint… Est-ce une nature humble qui prend sur son compte tous les malheurs de l’humanité ? Ou est-ce un personnage sceptique, peut-être même vicieux, un de ces nihilistes, qui se moque des hommes et de leurs emportements, les méprise en secret ?… Quoiqu’il en soit, le doute a quelque chose de grandiose.

L’ambiance, une ambiance indicible, lugubre peut-être, crépusculaire, cadre parfaitement avec les personnages et tout ce qu’il y a d’ingrat, de désespérant en eux, quand on y pense. Le commencement du récit est d’après moi absolument magnifique, un grand moment de la littérature, pour le mystère qu’il met en place dans cet univers sombre. La scène finale du pardon, si elle ne surprend pas, m’a beaucoup ému, comme tout le livre en définitive. Tout y respire d’humilité et de compassion. Mieux que partout ailleurs transparaît la pitié désespérée de Dostoïevski pour l’Homme, son amour des petits de ce monde, son incroyable humanité, et en même temps si réaliste ! A la fin, qui a la neutralité fantastique du début, on comprend que, malgré tout, les souffrances continuent. La vie est souffrances…

La profondeur psychologique des personnages est très belle. Je range désormais la petite Nelly (et bien sûr Ivan) au nombre très restreint de mes personnages préférés. J’ai noté également la figure d’Aliocha, qui en bien des traits ressemble au futur prince Mychkine. Bien que Humiliés et Offensés soit un roman, sa forme est plutôt celle d’une nouvelle. C’est même, d’après moi, le modèle le plus parfait de nouvelle. Tout y est absolument parfait, sans pour autant que ce soit original : c’est un mélodrame dans les règles de l’art, mais un mélodrame trouble, et passionnant !

Sans aucun doute, Humiliés et Offensés est incontournable pour les passionnés de Dostoïevski. Pour les lecteurs assidus également ! Au moins, dans celui-ci, la noirceur, la misère et le cynisme ne sont pas trop prononcés. Dans ce genre du roman à caractère autobiographique, Dostoïevski est tout simplement virtuose, inégalé et inégalable (c’en est surprenant). Quand on pense que Dostoïevski vivait dans cet univers ! « Pour écrire bien, il faut souffrir, souffrir… » Le vrai génie est celui qui sait rester un homme.

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Sombre

9 étoiles

Critique de Salocin (, Inscrit le 12 décembre 2012, 36 ans) - 25 avril 2014

Un livre très sombre, moins achevé que ses prochains chefs d'oeuvre qui vont suivre, mais qui possède, tout au long de sa trame ténébreuse, un souffle incontestable.

Alors plutôt qu'un long discours, surtout que j'ai déjà commenté d'autres oeuvres de Dostoïevski sur ce même forum, une citation extraite de ce livre. Il s'agit d'une tirade du montrueux prince Valkovski :

"Mais voilà ce que je vais vous dire! S'il était seulement possible (ce qui, du reste, vu la nature humaine, n'est jamais possible), s'il était possible que chacun de nous décrive tout ce qui fait le fond de son être, mais sans avoir peur d'exposer non seulement ce qu'il a peur même à ses meilleurs amis, mais même ce que, parfois, il a peur de s'avouer lui à lui-même, - mais c'est une telle puanteur qui vous envahirait le monde, ça étoufferait toute l'humanité. Voilà pourquoi, soit dit entre parenthèses, nos codes et nos bienséances mondaines sont si positives. Il y a là-dedans une idée profonde - je ne dirais pas morale, mais, simplement préventive, confortable, ce qui, vous comprenez bien, est encore mieux, parce que la morale, au fond, c'est toujours du confort, je veux dire qu'elle a été inventée que pour le confort".

Le coup de poing des bas fonds

9 étoiles

Critique de Siméon (, Inscrit le 18 octobre 2011, 27 ans) - 18 octobre 2011

Il n'y a pas à se tromper; il s'agit bel et bien ici d'un des chefs d'oeuvre de Dostoïevski. Son écriture puissante et authentique, merveilleusement rendue par André Markowicz, est à donner des frissons.

Il y a pourtant bel et bien dans cette oeuvre une surdose de sentimentalisme. Dostoïevski bombarde le lecteur de mélodrames plus pathétiques les uns que les autres - si pitoyables, si laids, en fait, qu'on ne peut que les adorer. On se laisse emporter par le rythme de ce roman, qui, comme on l'a déjà souligné, n'est pourtant qu'une espèce d'esquisse de l'oeuvre principale de Dostoïevski.

En tant qu'ébauche, Humiliés et Offensés est beaucoup plus que grandiose. Si bien qu'on pourra se prendre à la préférer aux meilleurs romans de l'auteur russe. Les personnages ont beau nous amener à ses prochains livres où ils seront, si on peut dire, mieux travaillés, plus crédibles, il y a quelque chose de brut et d'authentique - c'est-à-dire, plus qu'ailleurs chez Dostoïevski - qui ne peut manquer de charmer le lecteur. Humiliés et Offensés, c'est l'histoire d'une énergie, d'une puissance sans mesure. Au diable d'ailleurs l'intrigue, tant on la ressent, cette puissance!

C'est un peu ce que Dostoïevski semble essayer de dire, d'ailleurs, à travers une petite conversation de Vania et Natacha dans l'épilogue:

«- [...] Tu t'es pressé? Tu as bâclé?
- Qu'est-ce que tu veux! Mais bon, ce n'est rien. Avec une telle tension dans le travail, il y a une sorte d'excitation particulière des nerfs qui me prend; j'ai la pensée plus claire, les sensations plus vives et plus profondes, et même le style se soumet complètement, et donc, en fait, le travail sous tension, c'est même mieux. Tout est bien...»

Bref, le plus fort des romans "bâclés".

Un mauvais rêve

9 étoiles

Critique de Saule (Bruxelles, Inscrit le 13 avril 2001, 52 ans) - 28 février 2009

"Humiliés et offensés" : ce titre m'attirait depuis un bon moment, je suis toujours fasciné par cette notion d'humiliation, c'est un peu comme une théologie de la faiblesse. C'est le combat de l'humilité contre la puissance et l'arrogance, et dans les romans de Dostoïevski c'est toujours les pauvres et les humiliés qui ont le cœur pur. Dans l'éternel combat du bien contre le mal, la noblesse d'âme n'est pas souvent récompensée, et les humbles sont écrasés par les riches, méprisant. Il est vrai que ce livre est extrêmement sombre, car il dépeint la misère profonde sans rédemption.

Les autres critiques sont très belles. Je suis d'accord avec les restrictions apportées par Stavroguine, en particulier sur le personnage de Aliocha. Et je comprends très bien la critique de Dirlandaise. Mais je suis quand même emballé par ce roman, malgré les défauts. Pour moi ce roman est incroyable, de par les personnages, le rythme frénétique, enfiévré, tout se passe comme dans un mauvais rêves, et j'ai même été emporté par les excès mélodramatiques (par moment l'auteur en fait vraiment de trop).

Et même si il est vrai qu'il n'y a pas encore les grandes réflexions théologiques des livres suivant ni la même maitrise, cette lecture m'a complètement happé. J'ai vécu avec Ivan, Natacha, Nelly et les autres pendant deux jours, dans la même frénésie que les personnages. C'est l'essence même du roman, cette capacité de nous faire perdre pied et nous emporter dans un autre monde. C'est la première fois que je lisais Dostoïevski traduit par Markowitz, ça doit encore amplifier la puissance de l'écriture.

D'un génie l'autre...

7 étoiles

Critique de Stavroguine (Paris, Inscrit le 4 avril 2008, 33 ans) - 12 février 2009

Ce premier grand roman de Dostoïevski a des allures de transition : en partant à la recherche de sa gloire passée, Dostoïevski annonce son génie à venir. On assiste en effet dans ce livre à un espèce de mélange entre les recettes avérées gagnantes des Pauvres Gens et celles, pas encore bien maîtrisées, qui feront de L'Idiot et des Possédés, notamment, de véritables chefs d'oeuvre.
Ainsi, dans l'ambiance du livre, dans les personnages de Vania et Natacha, surtout au début, on assiste quasiment à la transposition en récit du roman épistolaire qui avait marqué l'entrée en littérature du génie russe. La parenté est d'ailleurs assumée sans ambages dans une première partie au cours de laquelle Dostoïevski, se posant lui-même en héros de son roman, n'a de cesse de faire référence à sa première oeuvre, aux critiques élogieuses qu'elle a reçues de Bielinski, à l'émotion qu'elle a provoqué chez ses contemporains... Il y a quelque chose de quelque peu pathétique dans tout ça, comme si Dostoïevski, alors au bord du gouffre, fraîchement sorti de bagne et peinant à retrouver, justement, la verve à l'origine de ses succès passés, souhaitait rappeler à ses lecteurs que, oui, une fois, il avait été un grand écrivain et avait tiré des larmes des coeurs russes les plus endurcis. Malgré tout, l'ensemble n'est pas dénué d'un certain charme et il est vrai que Dostoïevski n'a pas son pareil pour décrire cette Russie du 19ème siècle, ces quartiers pauvres de ce Pétersbourg qu'il aime tant et ces être ballotés, mis à mal, torturés qu'il aime encore plus. En dépit d'une impression de redite, de déjà-lu, la vieille recette fonctionne et la sauce prend : on est bel et bien ému par la mort de Smith dans la première scène et par les sentiments de Vania, et surtout par Elena qui, en plus d'être, avec son protecteur, le personnage le plus réussi du roman, le sauve carrément in extremis d'une fin qui aurait autrement été déplorable.

Mais si la recherche d'un succès passé est omniprésente, Dostoïevski, d'un autre côté, fait ses premiers pas sur un chemin glorieux. On trouve ainsi dans Humiliés et Offensés, certains des thèmes récurrents de l'auteur et surtout - mieux encore - les premières esquisses de certains de ses personnages les plus inoubliables.
Ce ne sont cependant que de bien grossières esquisses, tracées à gros traits de crayon noir sur un papier trop blanc. La première, c'est Aliocha, insupportable clone du Prince Michkine de L'Idiot, épuisant de bêtise et de naïveté, amoureux éperdu de deux femmes - dont une, Katia, semble aussi pure et naïve que lui. Aliocha est incontestablement le gros point noir du roman. Si on voit bien se profiler en lui l'ombre du personnage christique - de la bonté incarnée qui précipite le monde à sa perte justement par la pureté de ses sentiments - que sera plus tard Michkine, c'est ici fait avec beaucoup moins de brio, c'est caricatural et pas crédible pour deux sous. Aliocha n'est qu'une ébauche et d'une bien mauvaise qualité ! Etonnant comme de la même matrice Dostoïevski réussira à tirer deux personnages qui successivement plomberont un roman et en élèveront un autre au rang de chef d'oeuvre de la littérature.
Le deuxième embryon de personnage dostoïevskien, ce n'est nul autre que le Prince, le père d'Aliocha - beaucoup plus réussi que son fils. Dans un premier temps, il n'apparaît que comme un fat, un méchant noble qu'on oppose à toutes ces bonnes gens humiliés et offensés par lui - il est la cause unique des malheurs de presque tous les personnages du roman ! Cependant, dans une scène de dîner splendide, au beau milieu du roman, long chapitre qui ponctue la partie centrale, le Prince se révèle sous les traits d'un cynique nihiliste derrière lesquels se cache la figure de... Stavroguine. Là aussi, le Prince n'est qu'une ébauche du Démon des Possédés qui lui sera infiniment supérieur - substituant notamment au simple appât du gain du Prince, une folie (auto-)destructrice bien plus furieuse -, cependant, dans cette scène magnifique, il se révèle comme une grande réussite.

Alors, finalement, la mixture prend plutôt pas mal dans cet espèce de vaudeville aux coutures parfois un peu grosses. Le passé est un peu trop présent et le futur n'est qu'à l'état d'ébauche, mais on trouve de l'intérêt à évoluer dans ces bas-fonds de Pétersbourg. Trois scènes sont mémorables - la mort de Smith, d'entrée de jeu ; la délivrance d'Elena ; et le fameux dîner du Prince et de Vania - qui apparaissent comme trois sommets au milieu d'une vaste et morne plaine. Du coup, la platitude du reste de l'oeuvre n'en ressort que plus, mais on reste suffisamment attaché à Vania et Elena pour les suivre jusqu'au bout. Ici, le génie de Dostoïevski n'apparaît que par bribes, ce sont d'ailleurs plutôt les bases d'un génie futur.
C'est en ceci que, vraiment, Humiliés et Offensés est intéressant : dans une perspective d'ensemble de l'oeuvre de son auteur. En tant que tel, par contre, il apparaît par trop manichéen et imparfait, tout à fait dispensable. Une transition.

Un peu long

6 étoiles

Critique de Dirlandaise (Québec, Inscrite le 28 août 2004, 62 ans) - 20 novembre 2007

Ce roman de Dostoïevski a été publié en feuilleton en 1861 pour la revue "Le Temps" dirigée par son frère Michel Dostoïevski. Une revue qui avait grand besoin du talent de l'écrivain pour assurer son succès. Ce qui explique sans doute les longueurs que l'on retrouve dans le récit.

Cependant, c'est une histoire assez compliquée et tortueuse pour retenir l'intérêt malgré cet inconvénient. Le narrateur Vania est écrivain et c'est bien sûr Dostoïevski qui s'est transposé lui-même dans ce personnage. Sans aucun doute, l'écrivain voulait toucher ses lecteurs par une histoire sombre à souhait et tout ce qu'il y a de pathétique. Des personnages torturés, humilés et offensés, qui se débattent dans leurs drames et leur misère humaine sans grand espoir de bonheur. C'est manichéen à souhait et j'ai plus ou moins aimé.

Les sentiments sont exarcerbés au maximum ce qui rend parfois la lecture irritante. On sent la volonté d'émouvoir le public et d'attirer la sympathie. J'ai regretté l'absence totale d'humour qui sied si bien à l'auteur et les belles descriptions de paysages. C'est une histoire de corruption, de mensonges et de bassesses avec au centre le vilain personnage du prince, tirant les ficelles avec ruse et habileté pour parvenir à ses fins.

Le chapitre du repas de ce fameux prince et de Vania au restaurant est cependant remarquable mais trop de sentimentalité imprègne le roman et en fait ce qu'il est au départ : un feuilleton.

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  envie de le lire 1 Antsirabé 20 avril 2005 @ 11:29

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