J'y suis presque : Le parcours inachevé d'une femme de Dublin
de Nuala O'Faolain

critiqué par Sahkti, le 11 mars 2005
(Genève - 50 ans)


La note:  étoiles
Nuala et ses petites histoires
J'y suis presque... Oui, mais presque où? Presque nulle part, pratiquement partout, constamment en quête de soi-même, de l'amour, des autres et puis, surtout, en quête d'une compréhension de la vie et du temps qu'on ne cherche plus vraiment à attraper.

Nuala O'Faolain se raconte avec beaucoup d'intimité et une certaine impudeur dans ce récit autobiographique. Est-ce que cela lui a demandé du courage? Peut-être, sans doute... toujours est-il qu'elle fait cela avec un naturel séduisant, qu'elle ne se regarde pas le nombril mais reconnaît volontiers que certains jours elle s'aime bien, au point de s'éloigner des autres.

C'est un récit assez dense dans lequel elle narre son parcours d'écrivain flirtant peu à peu avec le succès, mais aussi avec les hommes et avec la vie, le désespoir, les chagrins, l'alcool, un chien, l'Irlande des grands espaces et de l'enfermement, le Manhattan des découvertes et de la liberté.
Beaucoup de dynamisme dans toutes ces lignes, pas mal de plaies ouvertes également. Comme les liens familiaux qui se tissent avec fragilité et peuvent faire souffrir, comme ce travail d'écrire sur soi en y impliquant forcément les autres tout en tentant de les blesser le moins possible (utopique!).
Oui, il y a de l'impudeur, du courage, du don de soi, une certaine forme de vanité mêlée à de l'abnégation (pas facile de présenter ses plus mauvais jours et ses travers).

Nuala O'Faolain parle également de son écriture, de la genèse de ses romans, du processus d'accouchement de ses textes, pas spécialement douloureux mais à chaque fois, c'est un morceau de soi qu'on détache.
Il y a ainsi une très jolie phrase au sujet de "Chimères": "Il y a des êtres aimés que nous ne faisons que rêver. Ils ne sont pas de vraies personnes pour nous; ils sont l'incarnation d'un rêve. Nous déployons nos manques et nos besoins au-dessus d'eux, et pendant que nous rêvons, nous croyons qu'ils peuvent remplir le puits sans fond où le manque et le besoin sont infiniment renouvelés." (page 105)

Une lecture qui, assurément, permet de (re)lire différemment l'oeuvre de l'auteur irlandaise, transpirant un certain mal-être mais aussi une immense joie de vivre. Paradoxal? Comme elle. Aucun doute!
Et la vie continue... Et la vie recommence... 7 étoiles

Il y a quelques semaines, le hasard d'une flânerie dans une grande librairie de Toronto m'a fait découvrir une pile d'exemplaires des mémoires de Nuala O'Faolain, en solde, comme un livre qui ne serait plus d'actualité et dont on se débarrasse pour faire place à du neuf. Et pourtant...

L'expérience que Nuala O'Faolain nous fait partager ici, avec beaucoup de lucidité et de générosité, avec un peu d'impudeur et une touche d'égocentrisme, a quelque chose d'universel. C'est celle d'une remise en question, d'une vie qui avait suivi son cours tranquillement et qui tout à coup semble se mettre à tourner en rond: un couple qui se défait, une carrière de journaliste couronnée de succès et qui laisse de longs moments de liberté à "tuer" en compagnie d'un livre et d'une bouteille de vin, et un avenir qui s'annonce couleur-grisaille... "J'y suis presque" commence donc plutôt mal, mais se révèle une lecture roborative, à mesure que Nuala O'Faolain dévide son parcours, les amitiés et les petits bonheurs qui lui rendent le goût de vivre, ses rencontres et ses découvertes, de Dublin à Belfast, Manhattan ou aux vacances familiales dans la lagune vénitienne. Tout est passé au crible: de son besoin de solitude - parce qu'elle s'aime bien, ou au contraire parce que ne s'aimant pas elle-même, elle cède à cette forme subtile d'arrogance qui consiste à rejeter l'amour ou l'amitié qui lui sont offerts, allez savoir! -, des rêves et des moments d'évasion qu'ils procurent, des espoirs déçus, d'amour en désamour, des blessures mal cicatrisées et enfin de l'écriture, de ce qu'elle permet d'introspection lucide et de découverte de soi.

Un mélange détonnant de générosité et de narcissisme, de détachement et d'engagement. Et une belle découverte qui me donne l'envie de poursuivre un bout de chemin en compagnie de cette femme complexe et attachante.

Fee carabine - - 50 ans - 30 juin 2005