Martial, la rage de l'humilié
de Daniel Bizeul

critiqué par Cyclo, le 15 août 2023
(Bordeaux - 78 ans)


La note:  étoiles
la rage d'être humilié
Bien que je lise pas mal de livres qui me font grande impression, je dois dire que "Martial : la rage de l’humilié", de Daniel Bizeul , sorte de biographie sociologique d’un de ces perdants de nos sociétés, m'a tenu en haleine pendant une dizaine de jours.

Martial, métis d’un père martiniquais et d’une mère blanche, dernier d’une fratrie de huit enfants, gay, prostitué, contaminé par le virus du sida, rebelle, musicien, meurt à 42 ans. L’auteur, sociologue, a connu Martial pendant ses dix-huit dernières années, et l’a protégé autant qu’il a pu. Il l’a notamment poussé à écrire en lui offrant des cahiers, et les textes de Martial (des milliers de pages) l’ont aidé à comprendre qui il était, le mal-être qui le consumait, sa violence aussi, et d’une manière plus générale, la difficulté de vivre pour ce genre de personne dans une société qui les humilie sans cesse, à l’école, dans les administrations, à l’hôpital, au travail, en amour aussi, dans presque toutes les situations qui se présentent à eux : "Sans un « intercesseur », pauvres et marginaux ont si peu de poids qu’ils sont pris de haut, et dès lors sont repoussés ou d’eux-mêmes s’excluent d’un monde qui leur est hostile".

Martial est un enfant non attendu, sa mère avait 46 ans à sa naissance et a tenté de s’avorter. Elle ne l’a jamais accepté vraiment. Il est mis très jeune dans un pensionnat douteux. Quand il a douze ans, son père repart en Martinique et l’emmène. Il ne parle pas créole, ce qui ne l'empêche pas de se faire des copains, mais ne se sent pas davantage à sa place. Il y fait connaissance avec l'usage du tabac et du cannabis qu’il n’arrêtera jamais, même quand il sera hospitalisé. L’auteur note que "Naître et grandir dans une famille, lorsqu’il existe une famille, c’est avant tout naître et grandir dans un groupe social donné, avec ses normes, ses modèles de conduite, ses perceptions de soi et des autres, amenant à séparer proches et étrangers, semblables et ennemis. Le destin social et psychique de chacun prend sa source et trouve ses orientations sur ces bases". Et dans son cas, Martial aura du mal à s’orienter et à diriger sa vie.

Il trouve le monde hostile, il aurait été violé enfant dans son pensionnat, il se sent outragé, disqualifié. Les autres finissent par lui sembler hostiles, "copains, médecins, passants qu’il croise dans la rue", sa vie lui paraît tissée d’une suite d’humiliations multiples, "comme c’est le cas des jeunes Noirs américains ou des jeunes Arabes français", ce qui lui donne une "rage à fleur de peau, transmuée en plaisir de faire peur ou en violence physique" et verbale, notamment au travail, où il supporte mal les injonctions, à l’hôpital (où il se sent réduit "à l’état d’objet pouvant être manipulé et déplacé à volonté, au gré de nécessités obscures ou de banals intérêts de service, comme s’il était à l’écart du monde de vivants ordinaires" et se met à dos tout le personnel médical, des médecins aux femmes de ménage) et dans sa vie de couple avec des jeunes femmes.

A l’hôpital notamment, il cumule trop d'atouts sociaux qui le désavantagent :"Sous les dehors formels d’une égalité de considération s’imposent fréquemment les signes manifestes de l’agacement et du dédain. La particularité dite ethnique, en revanche, est d’emblée notée par les soignants, au même titre que l’homosexualité ou la toxicomanie". Il se heurte là à "la distance de classe, manifeste dès que le patient est un marginal ou appartient aux milieux populaires ; la distance d’origine technique, tout aussi manifeste, qui réduit le patient à un rôle d’ignorant, à plus forte raison s’il est étranger à l’univers social et culturel du médecin ; l’ordre institutionnel, constitué d’horaires, de règles de bonne conduite, de nécessités administratives qui s’imposent à tous dans le cadre d’un hôpital, quand bien même cet ordre peut sembler arbitraire". C’est là plus qu’ailleurs qu’il se rend compte qu’il n’a pas la maîtrise de son existence.

L’auteur, qui a réussi à gagner l'amitié de Martial, malgré leurs trajectoires sociales, leur culture et leurs expériences très divergentes, le suivra jusqu’au bout et décidera de faire un livre de cette destinée surprenante, et il conclut que "personne, fût-il qualifié de salaud, de héros ou de saint, n’est réductible aux actes noirs ou réussis de son existence", et que "les mots qui nous servent à qualifier et à classer les individus au vu de leur conduite, séparant du même coup normaux et anormaux, sont tributaires des stéréotypes, autrement dit des conditionnements de la vie sociale".

Un très beau livre, à lire lentement pour comprendre les enjeux de ce type de vie très complexe.