Dictionnaire de la vie post-moderne
de Maxime Morin, Marguerite Hennebelle (Dessin)

critiqué par GérardA, le 23 juin 2023
( - 68 ans)


La note:  étoiles
De la "littérature" à la production de contenu
J'attendais beaucoup de cet ouvrage, qui se compare à Flaubert, Ambrose Bierce et Pierre Desproges (de l'ambition à l'outrecuidance, il n'y a qu'un pas : la prétention donne des ailes). Les auteurs oublient de mentionner JM Bigard et Laurent Baffie, qui eux aussi ont réalisé des dictionnaires tout-venant.

Il s'agit à première vue d'un "dictionnaire des idées reçues" adapté au 21ème siècle. Rien de fort novateur, mais une initiative digne d'un écrivain. Le fait est que le dispositif parvient bien à prendre son lecteur au piège : on se prend d'abord à redouter le pire en lisant le mot "jubilatoire" sur la 4e de couverture, avant de le retrouver dans une entrée du dictionnaire, qui dynamite ladite 4e de couverture. Un livre miné, en sorte, des sables mouvants, une terre brulée conceptuelle qui amène à "penser contre soi-même". Soit : dans cette compromission généralisée, il serait difficile de retrouver sa bonne conscience, et c’est ce que l’on recherche si l’on accorde encore un peu de prix à ce que la littérature peut faire.

Mais, car il y a un mais, en dépit des dénégations des auteurs dans leur "Avertissement", il y a bien une idée directrice qui irrigue l'ensemble du livre et qui, de ce fait, contamine l'ensemble des idées reçues (qui n'en sont malheureusement pas : ce sont souvent des opinions distribuées).
Cette idée directrice, c'est, chose étrange et surprenante, le jardon heideggérien (il faudrait dire : le jargon des traductions françaises de Heidegger). Il s'agit d'un auteur intéressant, évidemment, mais parfois ce dictionnaire tourne au lexique pour débutant : certains mots sont tout simplement traduits dans une sorte de drapé philosophique pétrifié-pétrifiant qui ramène ce livre en plein dans le paradigme dont il avait pourtant annoncé l’ambition de se déprendre. Exemples : l'ennui défini comme "essence intérieure de l'affairement" ; la fin du monde comme « aufhebung du capitalisme » ; l’image comme « représentation en quoi consiste le régime d’existence post-moderne, l’être d’un sujet ou d’un objet ».

La mission que les auteurs se donnent de "neutraliser" leur discours est donc sapée par cette omniprésence du fantôme heideggérien et/ou hégélien, véritable ilot de langage stable et idéologiquement sûr, d'où on peut discourir clairement et justement sur la postmodernité. N'est-ce pas là pourtant précisément la définition de la Weltanschauung*, la "vision du monde" ? Retour de ce que l' « Avertissement » essayait de refouler plus ou moins habilement : on comprend que ce langage correspond, en gros, à l'opinion de nos auteurs sur le monde (ils sont khâgneux, écolos, bobos et décadents, ce qui est très bien, mais on s’en moque) ; et que les « idées reçues » de ce livre n’ont été récoltées guère que dans les soirées étudiantes du quartier latin.

Ainsi, malheureusement, les auteurs compromettent leur tentative de compromission générale du langage, et c'est dommage pour eux comme pour nous. Ce livre aurait pu être un champ de mines généralisé, chaque mot renvoyant à un autre, de sorte que le lecteur et l'auteur s'exposeraient et exploseraient pour ainsi dire ensemble. Ce n'est pas le cas. Les auteurs revendiquent le privilège, classique s'il en est, de disposer au moins d'un langage : le leur. On retrouve ici le fameux mythe de l' "écrivain", ce personnage clairvoyant qui délivre au lecteur une lucidité dont il ne dispose pas en propre (minorité du lecteur, majorité de l'écrivain : tout le dispositif "littéraire" est là). D'où, parfois, le côté monologique de leur ouvrage, qui contredit leur ambition revendiquée (et une ambition contredite, cela s’appelle de la prétention).

Bref, on comprend que nos auteurs affectent la littérature mais ne parviennent pas à se passer de la philosophie. Il y a quelque chose d’encore « étudiant » dans leur façon de s'exprimer, et surtout de juger. Voyons plutôt : "Instagram fournit à la philosophie sartrienne les conditions techniques de son accomplissement". Phrase qui permet probablement, en soirée, de mettre les rieurs de son côté… mais qui signale surtout que nos auteurs n'ont pas lu Sartre. Ou insuffisamment pensé. La pensée, mot qui revient souvent dans leur "Avertissement", comme chez Heidegger, et qui se voit transformer en slogan, en valeur, pour se démarquer. Soit. Qui eut cru que Heidegger deviendrait une marque, et serait kitschisé (si cela se dit) à ce point ?

Enfin, les images. Elles font acte de présence. On a l'impression que le dessinateur a pour tâche de dessiner assez bien pour être publiable, mais assez mal pour ne pas faire d'ombre au texte. C'est troublant, ou plutôt ça ne l'est pas.

En somme, j’attendais beaucoup de ce livre. Certaines définitions sont réussies, drôles, tristes, angoissantes – ce sont celles qui font sourire mais pas rire, les meilleures. D’autres définitions font rire, dans le mauvais sens du terme. Et signalent, en dépit de la posture adoptée, que nos auteurs prennent bien une chose au sérieux : leur talent. à confirmer.

La littérature a malheureusement tendance à devenir de la « production de contenu ». Je n'aime pas beaucoup le concept d'étoiles à assigner, comme si tout se quantifiait en littérature ; mais ici, puisque l'objet s'y prête, je n'ai pas eu ce dilemme.

* Citons nous aussi des mots en allemand : comme Bruno le Maire, nos auteurs semblent céder à cette mode, probablement sans avoir lu les Allemands hors traduction.