La femme bleue
de Claude Donnay

critiqué par Débézed, le 1 juin 2023
(Besançon - 77 ans)


La note:  étoiles
Le chant des migrants
Quand deux éditeurs particulièrement exigeants se rencontrent que font-ils ? Ils doivent sans doute se raconter des histoires en vers. En l’occurrence quand Claude Donnay, éditeur chez Bleu d’encre, croise la route de Marie Tafforeau, éditrice chez Le chat polaire, il lui raconte une histoire de femme bleue qu’elle apprécie et qu’elle décide d’imprimer. Ainsi aurait pu naître ce très joli recueil dont je ne connais absolument pas l’histoire mais que j’ai lu et beaucoup aimé. Claude y raconte le destin d’une femme bleue résidant dans un pays ensoleillé très lointain qu’un pauvre ténébreux attend avec impatience dans des terre beaucoup moins chaudes. « Deux terres. Deux êtres. / L’un debout dans le gris, l’autre baignant dans le bleu. / Entre eux une fracture de ciel et de mer. / Un gouffre où rampent des rêves en fusion » . Peut-être que cette femme n’existe que dans l’imagination du pauvre exilé ? Ou dans celle du poète ?

Alors, suivons le Ténébreux et le poète dans leur quête de la Femme bleue « … // Il est le Ténébreux, le Veuf, l’inconsolé. // Il rêve à la femme aux ailes blessées, prête à traverser / l’Atlantique pour nourrir ses petits ». Claude a déjà écrit un roman dans lequel il évoque la douleur de la migration, du départ vers un ailleurs inconnu. Il semble être particulièrement sensible à la douleur de ceux qui partent parce qu’ils ne peuvent pas rester. La Femme bleue est tout aussi déterminée que le Ténébreux, elle est animée de la même foi : « Elle veut (re)naître plus bleue que sa robe. / Et que le ténébreux l’emporte dans ses turbulences », « Personne ne remarquera qu’elle remplit l’assiette de l’absent ».

Claude a su choisir les mots pour dire le gris pays du Ténébreux, ce pays qui n’est pas le sien, comme il a su choisir les mots tout en couleur pour faire briller le pays de la Femme bleue. Des mots pleins de délicate sensualité et d’un érotisme empli d’amour et de douceur, loin de la vulgarité et de la trivialité, proche de la pureté sentimentale qui semble relier ces deux êtres. Les poèmes de Claude sont à l’image de ceux de la femme bleue : « Personne ne peut comprendre les poèmes / qu’elle enfante dans la douleur pour les confier au vent / … ».

Ces peuples du vent n’ont pas accès aux réseaux sociaux, ils sont épargnés des calamités qu’ils diffusent à foison, mais ils ont les mots, les vers, la poésie, …, l’amour et la foi en eux : « Non elle n’est pas idiote. Elle sait dans son cœur, elle sait entre ses cuisses. Les paroles naissent de son ventre. Elle les écrira demain dans son cahier d’écolière… ». Leurs sentiments n’ont rien de virtuels, ils sont bien réels et elle sait que demain sera un autre jour et que le Ténébreux reviendra ce dont l’auteur n’a jamais douté !

« Le désespoir n’existe, se dit-elle que si l’on refuse de croire aux possibles ».
La petite musique de l'absence et du rêve 8 étoiles

"Deux terres. Deux êtres"… que tout sépare sinon le besoin intime de l’autre, d’une « communion virtuelle », d’une renaissance via un amour charnel, d’une peau où poser, les mains, les faire courir…

"Elle rêve d’une paume où nicher sa joue, de pépiements de doigts sur sa peau."

Car… "la peau sait. La peau retient.

Absorbe la nuit et le rêve avorté.

L’un debout dans le gris, l’autre baignant dans le bleu."

« La femme bleue » prend le train des travailleurs au lever du jour tandis que « le ténébreux », proche par ailleurs de la terre, des arbres et d’un fleuve, quand il ne marche pas par les nuits sans lune, s’enracine, s’arrime plutôt, à son bureau, pour écrire.

Mais "la terre est sèche. Nulle chair entre les pierres".

Il écrit pour investir le corps de l’absente,

nicher dans sa chevelure tel un moineau incessant."

Quant à la femme bleue, "à l’aube du soir, elle décompte les heures.
Rien de ce qui l’attache à la vie ne résiste à la musique de l’absence".

Même s’il emprunte un canevas narratif, c’est ici en poète que Claude Donnay, par ailleurs romancier et nouvelliste, nous raconte cette histoire de deux solitudes tendant vers l’une vers l’autre où le rêve, la songerie, l’attente, l’emportent sur la réalité des faits, des actes posés en vue de ce rapprochement.

Pour raconter l’histoire de la femme bleue, le poète noue des images sans fin au fil de l’intrigue, C’est une prose qui fait feu de poésie, dont les flammes vives sont des métaphores éclairantes, saisissantes.

À différents indices ou (fausses ?) pistes, on peut se demander, si ces deux êtres ne cohabitent pas dans le même espace et cherchent comment se (re)trouver à l’intérieur de celui-ci, si leur séparation n’est pas que mentale, si l’un n’a pas inventé l’autre…

Cette indécision sur ce qui lie ou a lié les protagonistes, s’ils se sont déjà vus, rencontrés ou sont voués à le faire donne au texte sa polysémie, invitant à plusieurs lectures.

Ce recueil pose par ailleurs tout du long la question : "Que penser des corps tenus à distance ?"

Donnay dit l’espoir fou d’une rencontre qui aurait raison de toutes les attentes, de tous les échecs ; il dit les affres et les bonheurs du désir enduré, sans cesse remis sur le métier du coeur.

Seul le poète qui tient la plume peut se situer à mi-chemin de la rencontre et de l’espoir, maintenant, le temps d’écrire ce récit, les amants à distance de leurs rêves les plus chers.

Kinbote - Jumet - 65 ans - 6 août 2023