Tu la baises
de Anne Perrin

critiqué par JPGP, le 21 décembre 2022
( - 77 ans)


La note:  étoiles
Anne Perrin : régions du coeur et de corps
Ces deux livres forment une sorte de dyptique où la genevoise - par ailleurs technicienne de théâtre et réalisatrice - scénarise deux moments de ce qui est peut-être (sans doute même) le même amour : son évolution et sa rupture. Ses interprétations sont radicales sous un caractère qui pourrait sembler pathogène tant il existe pour elle le risque de se perdre. S'instruit en filigrane une interprétation par l'inconscient dans ce qui tient des paroles échangées et des états que l'auteure rapporte jusqu'à sa décision finale. Elle est moins une fin qu'une obligation de non ou ne plus voir et recevoir.

Le fascinant est que les deux protagonistes - chacun à leur façon - demandent à l'autre de ne pas accepter ce qu'ils offrent car ce n'est pas "ça". Les mots, les attitudes, les gestes ne sont pas forcément les "bons". Le désir est en morceaux et ces fragments amoureux en loques deviennent le résultat du jeu des "je" auxquels les amants se livrent. L'une est apparemment vaporeuse et déliquescente / Suave et obsédante". C'est la fée mutine au désir haletant pour celui qui rentre en amour de nuit et de manière oblique et qui facilement se défile.

Il existe chez la créatrice ce que Freud nomme "le travail du rêve". Mais celui-ci tourne au cauchemar eu égard à celui qui détourne et manipule, "perdu dans la contemplation de ses obsessions". Mais c'est ainsi que fonctionne en grinçant la machinerie d'un amour où rien n'est possible puisqu'il est plus enfermement qu'ouverture. Tout se reïfie là où la femme a longtemps du mal à admettre la distance de cette folie sauvage à deux et d'une relation de soumission écrite au nom de l'amour mais pour se déprendre de son emprise. Comme Anne Perrin ne peut l'attaquer de front, l'écriture en devient la maïeutique. Jusqu'à - comme écrirait Lacan - "lalettre" finale moins alerte qu'adieu même si la femme n'a encore d'yeux que pour lui.

Jean-Paul Gavard-Perret