Du plus loin de l'oubli de Patrick Modiano

Du plus loin de l'oubli de Patrick Modiano

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Bluewitch, le 17 octobre 2004 (Charleroi, Inscrite le 20 février 2001, 40 ans)
La note : 8 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 5 avis)
Cote pondérée : 7 étoiles (3 055ème position).
Visites : 5 478  (depuis Novembre 2007)

Suspendu à quelques mois d’une existence

Une vie au dessus du néant, de l’oubli des choses et des gens, une vie suspendue au souvenir de quelques mois avant lesquels il n’y avait rien. Après lesquels il n’y eut pas beaucoup plus.
Dans son existence vide ne tenant qu’à quelques livres vendus dans des bouquineries de Paris pour subsister, le narrateur a vécu une rencontre. Celle de Jacqueline, de son silence, de son charme, de son mystère. Elle est avec un homme, Van Bever. Le narrateur entre dans leurs vies, s’en nourrit, s’en consiste. Il prend l’habitude de les retrouver au café Dante, de les entendre parler de ce voyage à Majorque pour lequel ils économisent. Ils apparaissent, disparaissent, sans explication, mais le narrateur les attend, les recherche, a besoin de leur présence comme pour justifier la sienne. De Paris à Londres, il suivra Jacqueline comme elle suivra son but de gagner Majorque. Il observera ses rencontres « utiles » avec Pierre Cartaud le dentiste ou Peter Rachman « l’homme d’affaires ». Dans sa relation à la fois intense et fragile avec Jacqueline, il accordera ses pas aux siens, lui qui n’a d’autre but que de la sentir dans sa vie. Attendant ce moment où elle finira par disparaître pour de bon…

Un roman feutré, une bulle, un rêve. Le néant autour d’un souvenir qui a pris toute la place. Retrouver ce souvenir, lui garder son sens car c’est lui qui a justifié l’errance et l’existence. J’ai aimé la douceur de ce roman, sa patience, son lyrisme modeste. Ce personnage qui comme bien des êtres humains ne vit qu’en étant un reflet de quelqu’un d’autre. En étant un lien, une partie, une parenthèse. Je reprends la quatrième de couverture pour citer ce joli passage:

« J'aurais brassé les papiers, comme un jeu de cartes, et je les aurais étalés sur la table. C'était donc ça, ma vie présente ? Tout se limitait donc pour moi, en ce moment, à une vingtaine de noms et d'adresses disparates dont je n'étais que le seul lien ? Et pourquoi ceux-là plutôt que d'autres ? Qu'est-ce que j'avais de commun, moi, avec ces noms et ces lieux ? J'étais dans un rêve où l'on sait que l'on peut d'un moment à l'autre se réveiller, quand des dangers vous menacent. Si je le décidais, je quittais cette table et tout se déliait, tout disparaissait dans le néant. Il ne resterait plus qu'une valise de fer-blanc et quelques bouts de papier où étaient griffonnés des noms et des lieux qui n'auraient plus aucun sens pour personne. »

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Les éditions

  • Du plus loin de l'oubli [Texte imprimé] Patrick Modiano
    de Modiano, Patrick
    Gallimard / Collection Folio.
    ISBN : 9782070402991 ; EUR 5,70 ; 14/10/1997 ; 181 p. ; Poche
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Petite musique envoûtante

7 étoiles

Critique de Jacques28 (, Inscrit le 15 novembre 2004, 68 ans) - 15 novembre 2004

Hier, j'ai ouvert "Du plus loin de l'oubli". Je l'ai terminé dans la soirée. Il y avait bien quinze ans que je n'avais rien lu de Modiano. Lassé que j'étais à l'époque de ses romans. Des héros filandreux, flottant dans le huitième arrondissement y croisaient des êtres falots, sans buts, sentiments ni occupations précises. Tout comme eux. Au fil de leurs rencontres, nous étaient suggérés des mystères... On laissait entendre que Dudulle avait un passé aussi lourd qu'indéfini, qu'Arlette avait bien des secrets, que Bébert avait traficotté pendant la guerre... Un paris interlope où on promenait sans fin une morosité molle apparemment de bon aloi dans ces milieux indistincts. Bref, après l'enthousiasme de la première rencontre, j'avais fini par succomber à l'ennui.
"On écrit toujours toujours le même livre". D'accord, mais on pourrait essayer de le faire varier un tant soit peu.
Hier donc, apaisé par quinze ans de recul, j'ai ouvert le roman sus-nommé et l'ai terminé en quelque temps. Quelques heures d'une lecture légère, agréable, prenante même. Alors, quoi de neuf? Déserter le 8e pour le quartier latin puis pour le West-end londonien avant un retour à Paris (on pousse jusqu'au 13e!), certes ça change, mais pas tant que ça... Toujours l'obsession de l'itinéraire, des noms de rues et de places... Les mêmes personnages filandreux mènent leurs amours insipides au fil d'improbables rencontres avec des êtres evanescents... Et puis l'omniprésent ennui de bon aloi.
Alors m'est apparue, éblouissante, la vérité: si Modiano peut se montrer captivant, c'est par l'efficacité de son style limpide. Ses phrases s'enchaînent légères, nonchalantes et sans heurts, accompagnant parfaitement de leur petite musique ses héros diaphanes, créant ainsi un monde Modianesque original et exotique.
Cette critique peut paraître souvent négative. Pourtant, je conseillerais à tout lecteur désireux de découvrir Modiano de le lire. Comme tous ses livres, il constitue une porte ouverte sur le monde de cet écrivain. Quel plus grand compliment peut-on faire à un auteur que de reconnaître sa capacité à créer un monde propre à son oeuvre?

Atmosphère.

9 étoiles

Critique de Miriandel (Paris, Inscrit le 4 juillet 2004, 57 ans) - 9 novembre 2004

J'ai lu ce livre d'une traite avant-hier, et je serais en peine d'en raconter l'histoire. Je ne pourrais mieux la résumer qu'en disant que cette histoire ne compte pas : c'est l'atmosphère du roman qui compte.
A dire vrai, j'ai failli abandonner le livre parce qu'il demande un effort d'autant plus important que le lecteur vit une vie trépidante ; il est extrêmement difficile de s'extraire de son quotidien pour rentrer dans cet univers tout de demi-teinte, où l'auteur voit sa vie comme de l'extérieur, où les événements surviennent sans qu'ils revêtent plus d'importance que le moment passé, où les personnages évoluent derrière des vitres pastel.
Quelque chose m'a poussé à tirer les volets, bannir de mon cabinet tout bruit parasite, et me laisser glisser au fil de la narration. Et la magie est venue, si présente, si prenante, que si le roman avait compté mille pages, je n'aurais pu m'empêcher de les tourner, l'une après l'autre comme les feuilles que l'on écarte pour tenter d'apercevoir l'arbre qui toujours se dérobe à la vue.
Ce type de littérature me paraît trop intimiste pour séduire un lecteur affairé qui consacre à la lecture les maigres heures de loisir après sa journée de travail. Il faut rentrer dans se livre, se perdre dans ses pages, et savourer.

Un très beau livre

9 étoiles

Critique de Jules (Bruxelles, Inscrit le 1 décembre 2000, 75 ans) - 18 octobre 2004

Pour une excellente critique de Bluewitch, comme d'habitude...

Ce livre c'est tout Modiano. A défaut d'avoir soi-même une vraie vie, on tente de s'en créer une. Les gens, les villes, les rues, les bistros seront les complices de ces tentatives. Chercher son passé, tenter de se faire un avenir, vivre par les autres interposés. L'errance, la recherche d'une identité...

Il est des gens qui, à défaut, s'inventent une vie. Malheureusement, à ce jeu il y a toujours un réveil.

Très beau roman

10 étoiles

Critique de Tophiv (Reignier (Fr), Inscrit le 13 juillet 2001, 43 ans) - 18 octobre 2004

rien à ajouter à cette très belle critique. BlueWitch a raison, c'est un très beau roman que celui-ci.

Je ne résiste pas à la tentation de vous rapporter un autre extrait :

"Ils m'avaient dit que nous pouvions nous revoir. C'était difficile de me fixer rendez-vous à une heure précise, mais ils étaient souvent dans un café, au coin de la rue Dante.
J'y retourne quelquefois dans mes rêves. L'autre nuit, un soleil couchant de février m'éblouissait, le long de la rue Dante. Elle n'avait pas changé depuis tout ce temps.
Je me suis arrêté devant la terrasse vitrée, et j'ai regardé le zinc, le billard électrique et les quelques tables disposées comme au bord d'une piste de danse.
Quand je suis arrivé au milieu de la rue, le grand immeuble, en face, boulevard Saint-Germain, y projetait son ombre. Mais derrière moi, le trottoir était encore ensoleillé.
Au réveil, la période de ma vie ou j'avais connu Jacqueline m'est apparue sous le même contraste d'ombre et de lumière. Des rues blafardes, hivernales et aussi le soleil qui filtre à travers les fentes des persiennes."

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