Le monde d'hier: souvenirs d'un européen de Stefan Zweig

Le monde d'hier: souvenirs d'un européen de Stefan Zweig
( Die Welt von gestern)

Catégorie(s) : Littérature => Romans historiques

Critiqué par Radetsky, le 10 janvier 2012 (Massieu, Inscrit le 13 août 2009, 74 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 10 étoiles (basée sur 10 avis)
Cote pondérée : 8 étoiles (153ème position).
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Défaite d'une victoire

Le 11 novembre 1918 les "vainqueurs" laissèrent éclater leur joie de voir finir un massacre inutile ; chez les "vaincus", le soulagement se mêlait d'une amertume que d'autres allaient exploiter avec les résultats qu'on sait...
Versailles, le démembrement de l'Autriche-Hongrie, les délimitations de nations truffées de minorités tellement imbriquées qu'elles ne pouvaient manquer de se rebeller contre le dominant du moment, l'exaltation wilsonienne d'une "liberté des peuples" que les faits démentaient, l'apparition des passeports, des contrôles et des barbelés : voilà une infime partie du désastre contemplé avec effroi par Zweig, avec le regard rétrospectif et si sensible de celui qui a connu les prémisses d'un possible âge d'or, bientôt noyé par les réalistes bardés de fer dans une mer de sang.
La somme d'espoirs partagés, de richesses intellectuelles, de créativité, de curiosités réciproques, auquel étaient parvenus les peuples européens avant 1914 laisse rêveur... et il est aisé de prolonger le rêve en parcourant une cité européenne au hasard d'un voyage. Mais va-t-on "par hasard" chez Schwartzenberg ou Sperl à Vienne, aux Offices à Florence, au buffet de la gare de Zurich où un pianiste adoucissait votre attente, ou dans quelque autre lieu similaire en France, en Allemagne, en Angleterre, au Portugal ? Non (c'est moi qui parle). La blessure est toujours là, tant saute aux yeux notre parenté, nos façons communes de sourire aux femmes, de nous asseoir devant une table afin d'y échanger une parole, choisir un livre, parcourir un journal dans un tram, manger, flâner, ne rien faire... Partout nous habite le sentiment d'être "chez nous", avec cependant cette nausée permanente de devoir se plier encore et toujours aux "valeurs" qui ne doivent rien à la philosophie, à la littérature, à notre cher vieil humanisme si fatigué, mais qui se cotent en bourse. Les mêmes qui ont déclenché le cataclysme... Nous tous sommes bel et bien des amputés, privés de la connivence et des familiarités entretenues amoureusement avec tous les autres, tel un arbre superbe qu'un maniaque s'échine à élaguer encore et encore alors qu'il ne demande qu'à croître, jusqu'à ce qu'il s'étiole et meure.
On pourra reprocher à l'optimisme rétrospectif de Zweig d'être le reflet d'une certaine élite, elle-même extraite de la classe sociale la plus privilégiée, mais son constat est extensible à tous : jamais le prolétariat n'avait été si près de trouver un langage commun transcendant les différences nationales (certes, les fondateurs étaient encore vivants ou pas encore récupérés...), jamais il n'avait élaboré autant de projets où les luttes de tendances se limitaient à n'avoir pour armes que la parole et l'écrit. On comprend alors que certains se soient dit : "il y a le feu, une bonne guerre leur fera du bien..."
Le parfum des choses surannées semble envelopper les descriptions du cher Stefan Zweig, mais l'impression est trompeuse : l'intelligence et la sensibilité aux êtres humains qu'une culture commune réunit, n'apparaît telle qu'en raison des efforts faits encore de nos jours pour les dissimuler, les écraser sous des préoccupations marquées du sceau de la courte vue et des intérêts, alors que là se situe notre irremplaçable richesse. Zweig, mémorialiste délicat et prophète inquiet. Tout est là. Ce livre remplit de joie et d'amertume, comme la contemplation d'un vieil album de photos jaunies où sourient des hommes heureux pleins d'espoir, qu'on n'a pas connus puisqu'ils ont été massacrés, mais dont la promesse demeure d'un autre monde possible.
Les gnomes de Bruxelles ne sont que la parodie sinistre et impuissante des rêves de Stefan Zweig, des rêves de tout Européen qui sent qu'on lui dérobe une fois encore son destin commun.

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Le monde d'hier ou d'aujourd'hui

8 étoiles

Critique de Lilule (baalon, Inscrite le 24 février 2006, 44 ans) - 17 mai 2017

Que dire qui n'ait pas été déjà dit. Un homme que je ne connaissais pas, seulement par le nom. Même pas en tant d'écrivain. Un livre qu'il faut lire sûrement plusieurs fois pour apprécier tous les sens et les gravités. Je crois que pendant notre monde troublé. Ce livre doit être lu par plus de monde.

Comment le passé éclaire notre présent

10 étoiles

Critique de Krys (Haute-Savoie, Inscrite le 15 mars 2010, 34 ans) - 27 mars 2017

Tout européen devrait lire ce récit, pour mieux comprendre notre Europe actuelle si fragile.
Zweig est un écrivain génial comme il y en a peu, et on savoure chaque mot.
A lire, sans hésitation aucune !

Le rêve et le cauchemar de la belle Europe

10 étoiles

Critique de Veneziano (Paris, Inscrit le 4 mai 2005, 40 ans) - 8 mai 2014

L'Europe se reconstruit suite à la Grande guerre, commence à comprendre que le système des vieilles monarchies touche à sa fin. Les rancoeurs et glorioles du Traité de Versailles battent leur plein, mais un nouvel espoir rejaillit, par l'esprit de Weimar, la richesse de la diversité culturelle qui transcende les vieux clivages qui finissent par ne plus être totalement sentis au goût du jour.
L'Europe constitue un monde d'une richesse culturelle et d'espoir, merveilleuse à parcourir, découvrir, retrouver transformée par les circonstances... jusqu'à ce que ces dernières ne se retournent funestement, quand l'Allemagne se cristallise autour d'un projet anti-républicain antisémite qui trouve son terreau dans la crise. L'autoritarisme plombe l'espoir d'unité, le monde d'aujourd'hui s'avère bien pire que celui des divisions intestines d'hier, et demain s'annonce bien pire.

Ce témoigne s'avère, en effet, aussi bouleversant qu'essentiel sur les retournements presque irrationnels de notre continent, qui a bien à partager qu'à se livrer à des replis nationaux, voire nationalistes. Il est très riche d'enseignements, à méditer.

Le monde perdu

10 étoiles

Critique de Poignant (Poitiers, Inscrit le 2 août 2010, 51 ans) - 22 février 2013

« Le monde d’hier », ce sont les mémoires de Stefan Zweig, écrits quelques mois avant son suicide début 1942.
Né dans le cocon protecteur de la haute bourgeoisie Viennoise de la fin du XIXème siècle, il y raconte la richesse culturelle de la capitale des Habsbourg de sa jeunesse. Malgré une scolarité mal vécue de par son cadre rigide et archaïque, il va devenir un intellectuel féru de musique, de théâtre, et bien sûr de littérature. Vient ensuite l’époque des voyages, qui va le transformer en véritable citoyen européen au cœur du fourmillement artistique de la belle époque. Ses amis sont Romain Rolland, Verhaeren, Freud, Rilke…
Mais va survenir la guerre en 1914 et ses débauches de nationalisme sur fond de tueries fratricides…

Je connaissais Stefan Zweig à travers ses nouvelles géniales et ses agréables biographies historiques. Le récit de sa vie est celui d’un âge d’or perdu, d’une jeunesse riche et insouciante qui a laissé la place à un univers ravagé par la guerre et la haine. L’écrivain prometteur connait le succès alors que son pays s’est effondré, puis voit son œuvre alimenter les autodafés nazis.
L’écriture est riche, classique, avec un style de grande classe. Mais le rythme est inégal : Zweig s’attarde avec nostalgie sur l’avant-guerre avec certaines longueurs, puis est plus concis pour les épisodes de 1914 à 1939. On y sent le désarroi, le dégoût face à la violence qui est le quotidien de cette partie de sa vie.
Cependant, une absence surprenante de la part d’un tel humaniste : seulement quelques lignes sur sa famille et ses deux épouses. Pudeur, souffrance dissimulée ?

Pour résumer, « Le monde d’hier » est le témoignage exceptionnel d’un grand écrivain, idéaliste, pacifique, observateur perspicace des catastrophes de son temps, mais surtout anéanti par la perte de sa patrie et de ses illusions de jeunesse. C’est cette sensibilité extrême qui le rend attachant.
A lire absolument si vous aimez Stefan Zweig.

Indispensable

10 étoiles

Critique de Béatrice (Paris, Inscrite le 7 décembre 2002, - ans) - 16 juin 2011

Je m’attarde sur une scène : en 1937, en lisant le journal, Zweig anticipe l’annexion de l’Autriche. Il se trouvait depuis plusieurs années en exil à Londres et décide de rentrer à Vienne afin de revoir une dernière fois sa vieille mère. Il savait que son exil sera sans retour ; il était le prophète du malheur, alors que ses contemporains voyaient le régime nazi tomber au bout de six mois.

« Un jour comme je rentrais chez mois en passant par Regent Street, je m’achetai l’Evening Standard. C’était le jour où Lord Halifax se rendait en avion à Berlin afin de tenter pour la première fois de négocier personnellement avec Hitler. [ ] Je vois encore devant moi les divers points sur lesquels Halifax prétendait aboutir à une entente avec Hitler. Parmi eux se trouvait aussi le paragraphe relatif à l’Autriche. Et entre les lignes je lus ou crus lire le sacrifice de l’Autriche, car enfin que pouvait signifier d’autre une explication avec Hitler ?
[ ] Je n’ai pas honte d’avouer que la feuille tremblait entre mes mains. Vraie ou fausse, la nouvelle m’excitait comme nulle autre ne l’avait fait depuis des années, car je savais que, même si elle ne se confirmait qu’en partie, c’était le commencement de la fin. »

Zweig défend passionnément un continent de paix. Tout Européen normalement constitué est touché par son message.

En revenant sur la première moitié du bouquin, où le mémorialiste évoque Vienne - fin de siècle, capitale conservatrice, il régnait le consensus et l’amour des arts - je m’arrête sur une vignette, un heureux microcosme en 1900 :
« … le contraste entre mes logeuses viennoise et berlinoise. La Viennoise était une femme alerte et bavarde, qui ne tenait pas toutes choses dans un état de propreté impeccable, oubliait étourdiment ceci ou cela, mais se montrait toujours prête à vous obliger et heureuse de le faire. La Berlinoise était correcte et maintenait tout en parfait état mais dans son premier mémoire mensuel, je trouvai notés de son écriture nette et raide tous les petits services qu’elle m’avait rendus : trois pfennigs pour avoir cousu un bouton à mon pantalon, vingt pfennigs pour avoir fait disparaître une tache d’encre sur ma table, et finalement, je trouvai, sous un trait vigoureux, que toutes les peines qu’elle avait prises montaient à la petite somme de soixante-sept pfennigs. »

Un européen convaincu et désespéré

10 étoiles

Critique de Tanneguy (Paris, Inscrit le 21 septembre 2006, 78 ans) - 29 mars 2010

Ce livre a été publié en 1944, après le suicide de Zweig, mais écrit, ou en tout cas achevé, en 1939 lors de la déclaration de guerre de la Grande Bretagne à l'Allemagne. C'en est trop pour l'écrivain qui a déjà mal vécu le premier conflit mondial.

Né en 1881, Zweig nous fait partager ses riches souvenirs d'homme libre dans une Europe complexe : éducation viennoise, naufrage de la dynastie des Habsbourg, premiers succès littéraires, montée du nazisme. Des rencontres nombreuses et passionnantes, Freud, Romain Rolland par exemple, ou le petit peuple de Paris ( en 1904 ! ).

Une lecture essentielle et passionnante pour ceux qu'intéressent l'histoire contemporaine et l'humanisme en général.

une leçon d'humanité

10 étoiles

Critique de Jfp (Yerres (Essonne), Inscrit le 21 juin 2009, 69 ans) - 14 mars 2010

Dans ces mémoires, écrites peu de temps avant qu'il ne se donne la mort en 1942, Stefan Zweig retrace 50 ans d'histoire, de la Vienne riante de la Belle Epoque aux bruits de bottes qui ont précédé la Seconde Guerre Mondiale. Aux longues années de bohême et de voyage initiatique (Londres, Paris, Berlin) succèdent brutalement, dès la fin de la Première Guerre Mondiale, le succès mondial du fabuleux peintre des passions humaines qu'était devenu l'auteur d'"Amok" et de "Brûlant secret". L'émergence de la peste brune en Allemagne et en Autriche, érigeant la haine des juifs en valeur cardinale, vont faire de lui un apatride, d'abord en Angleterre, qu'il retrouve trente ans après, puis en Amérique, où il fuira la guerre et la haine de l'"allemand". Eternelle errance d'un homme profondément attaché à son pays, à sa langue et à ses convictions pacifistes. Sur cette trame historique, reprise tant de fois dans la littérature et le cinéma, Stefan Zweig apporte son regard personnel, un regard que le lecteur ne pourra plus oublier une fois refermé le livre. Jamais on n'a vu décrit avec autant de sensibilité, par un témoin des moments les plus atroces que l'humanité ait jamais connue, l'amour du genre humain. Resté jusqu'au bout fidèle à ses convictions, Stefan Zweig a continué contre vents et marées à se battre pour faire triompher le camp de la paix et de la raison, jusqu'au moment où il n'a plus trouvé la force de lutter contre les vieux démons qui continueront toujours et partout à agiter Homo sapiens, primate parmi les primates. J'ai été estomaqué par l'acuité de son analyse des causes de la Première Guerre Mondiale. Non, décidement Stefan Zweig n'était pas seulement un spécialiste des choses du coeur, il était aussi un géopoliticien hors pair. Sa profonde connaissance de l'âme humaine lui avait permis de comprendre ce qui pouvait animer les masses bien au-delà des contingences politiques. Un grand moment d'émotion, et une si belle écriture...

Comprendre l'histoire à travers des yeux sensibles

10 étoiles

Critique de Le café de... (Perpignan - Bordeaux, Inscrite le 17 août 2008, 33 ans) - 17 août 2008

Ce livre est un peu long pour les amateurs de synthèses, mais fantastique pour ceux qui cherchent à mieux comprendre l'histoire, comment les hommes vivaient au début du siècle dernier et lors de la première guerre mondiale.

Il ne s'agit que d'un vécu subjectif, mais quelle finesse...
Stefan Zweig (qui intègre à ses descriptions une autobiographie passionnante de grandeur et d'humilité) montre sa sensibilité et sa distance face aux conventions de son temps, aux pensées des foules et aux modes de pensées acceptés.

Sans vouloir être subversif, il remet en question les courants de pensées émergeants et l'antisémitisme ambiant, tout en tentant de les expliquer de façon rationnelle.

Si j'avais lu ce livre, d'une richesse incroyable, lors de mes années de lycée... je me serais bien davantage intéressée aux cours d'histoire, au lieu que d'y terminer mes dessins du cours d'art plastique...

Livre témoignages sur le début de ce siècle.

8 étoiles

Critique de Drclic (Paris, Inscrit le 13 mars 2004, 41 ans) - 9 septembre 2004

Un écrivain : Stefan Zweig, un humaniste décrit, commente l'histoire du monde du début de ce siècle.

Anecdotes et descriptions, histoire et idées, à travers ce livre, on découvre un Stefan Zweig engagé, et nostalgique certainement.

A lire.

Drclic.

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