L'année de la mort de Ricardo Reis
de José Saramago

critiqué par SpaceCadet, le 27 juin 2021
(Ici ou Là - - ans)


La note:  étoiles
Dans les pas de Pessoa
Publié en 1984, il s’agit, je crois, du sixième roman composé par José Saramago, et tel que l’annonce le titre, cette fois-ci l’auteur s’est inspiré de la biographie et de l’œuvre de Ricardo Reis (1), et par conséquent de celles de Fernando Pessoa, pour concevoir un récit dont le sujet principal n’en est pas pour autant strictement littéraire.

Hormis un petit saut du côté de Fátima, l’histoire se déroule à Lisbonne au cours de l’année 1936 et fait état, par le biais de son personnage principal, non seulement de l’image que lui renvoie un pays qu’il redécouvre après une longue absence, mais également de l’évolution des divers éléments ayant concouru à l’avènement de la seconde guerre mondiale. Bref, l’aspect historique y occupant une place importante, on peut dire qu’il s’agit d’un récit à caractère sociohistorique dans lequel viennent s’insérer divers composants d’ordre culturels et littéraires, mais suivant le point de vue où on se place, l’inverse pourrait être tout aussi vrai.

L’histoire débute en décembre 1935, soit environ un mois après la mort de Fernando Pessoa qui, comme on le sait désormais, laissa derrière lui une œuvre considérable, composée par de nombreux hétéronymes parmi lesquels figure Ricardo Reis. Ce dernier étant à toutes fins pratiques toujours ‘en vie’ au moment où Pessoa décède, José Saramago le reprend pour en faire le point de départ et personnage principal de son roman.

En décembre donc, on retrouve Ricardo Reis qui, à l’issue de seize ans d’exil au Brésil et après une traversée transatlantique, débarque à Lisbonne.

Outre cette longue absence, Lisbonne n’étant pas sa ville natale (2), exception faite de l’ami récemment disparu, Ricardo Reis n’a vraisemblablement maintenu que peu de liens avec cet endroit. N’ayant pas établi de plan précis, dans un premier temps il décide de s’installer à l’hôtel Bragança (rua do Alecrim), le temps de voir ce qu’il décidera de faire par la suite.

Dès son arrivée, Ricardo Reis consulte les journaux,-une activité qu’il maintiendra par la suite avec une belle régularité, ce qui par conséquent ne manquera pas d’informer le lecteur sur divers sujets d’actualité-, compare les points de vue et s’étonne de ce qu’il y lit au sujet de Fernando Pessoa (et de lui-même). Par la suite, il se rend éventuellement au cimetière où la dépouille du poète repose.

Puis, tandis que les semaines et les mois s’écoulent, Reis découvre peu à peu la ville, observe le monde, lit et écrit un peu, fait quelques rencontres, et traverse ces jours d’une manière qui m’a paru correspondre plutôt bien à l’esprit qui le caractérise ; à savoir une tendance à rechercher une forme de ‘contentement mesuré’ (épicurisme), cela tout en pratiquant le ‘détachement’ (stoïcisme).

A cet effet, suivant ce que l’on pourrait en déduire à la lecture de la poésie signée par Ricardo Reis ou ce qu’ont écrit ses amis à son sujet (3), on ne peut qu’admirer l’adresse avec laquelle, tout en demeurant fidèle à ce qu’en fit Pessoa, José Saramago s’est employé à dessiner la personnalité de Reis, puis à donner vie et dimension à ce personnage.

Du reste on peut estimer qu’à l’égale du contexte dans lequel ils évoluent, les personnages gravitant autour de Reis, qu’ils soient sortis de l’imagination de l’auteur ou extrapolés à partir du réel, contribuent avec une incroyable justesse, non seulement à la mise en relief du personnage principal, mais à l’élaboration d’une fiction qui s’avère à la fois crédible et cohérente.

Notons que l’intrigue étant simple et l’action se résumant à bien peu de choses, ce roman risque de ne pas plaire à tous les lecteurs.

Pour ma part, si de prime abord je me suis laissé porter par la musique des mots, peu à peu ceux-ci se sont effacés derrière l’univers créé par l’auteur. Fasciné, je m’y suis plongé avec délice. De la conception à la réalisation en passant par la pertinence des observations ou l’élégance de la prose, tout dans ce roman m’a semblé admirablement orchestré. Je me suis régalé.

NOTES

1. Ricardo Reis compte parmi les nombreux personnages-auteurs et hétéronymes composant l’œuvre de Fernando Pessoa.
2. On sait, d’après les éléments biographiques fournis par Pessoa, que Ricardo Reis est né à Porto en 1887, qu’après ses études secondaires chez les jésuites il est devenu médecin (une profession qu’il n’a jamais exercée), et qu’en 1919 il a quitté le Portugal en raison de ses sympathies monarchistes.
3. Notons pour le bénéfice des lecteurs qui envisageraient de lire ce roman, qu’une initiation préalable à l’œuvre de Ricardo Reis et à celle de Fernando Pessoa, sans être obligatoire, favorise substantiellement son appréciation.
4. Ajoutons que ce roman a fait l’objet d’une adaptation pour le théâtre (A Barraca, Lisboa, 2016) ainsi que pour le cinéma (Ar Filmes, 2020).