Des diables et des saints de Jean-Baptiste Andrea

Des diables et des saints de Jean-Baptiste Andrea

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Poet75, le 23 janvier 2021 (Paris, Inscrit le 13 janvier 2006, 64 ans)
La note : 8 étoiles
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Mélange des genres

Qui a eu l’idée de faire mettre des pianos dans les lieux publics, gares, aéroports ou même centres commerciaux, par exemple ? C’est une initiative qui mérite d’être saluée quel qu’en soit l’auteur, une initiative qui a inspiré, qui plus est, à Jean-Baptiste Andrea, les premières pages de son nouveau roman. Nous y découvrons donc un homme de 69 ans, prénommé Joseph, mais qu’on désigne habituellement par Joe, qui, allant d’un lieu à un autre, d’une gare à un aéroport, passe le plus clair de son temps à jouer du Beethoven (et uniquement du Beethoven). Or, ce pianiste-là ne passe pas inaperçu, plus d’un voyageur s’approche et interroge : « Qu’est-ce qu’un homme comme vous fait là ? ». Car Joe ne joue pas en amateur, on est surpris, on entend un virtuose du piano qui devrait avoir sa place dans les salles de concert plutôt que dans les halls de gares. Mais que fait-il là, en effet ? Dès le début du roman, l’auteur nous donne un indice : l’homme en question attend, depuis 50 ans, une femme et il espère qu’un jour elle passera par la gare ou l’aéroport, l’entendra, et qu’ainsi il la retrouvera.
L’explication de ce mystère, l’éclaircissement de l’énigme, c’est ce que l’auteur entreprend de raconter dans la suite du roman. Pour ce faire, il faut revenir, en effet, cinquante ans en arrière, à l’époque où Joe est un adolescent d’une quinzaine d’années. D’abord, parce que c’est au cours de sa prime adolescence que, sous l’égide de Rothenberg, professeur peu commode qui n’enseigne que Beethoven, il s’initie au piano. Ensuite, parce que, c’est à cet âge-là qu’il perd accidentellement ses parents ainsi que sa sœur, qu’il devient donc orphelin (un genre de maladie, dit-il, comme si l’on était lépreux ou pestiféré) et est admis aux Confins, orphelinat d’allure sinistre sis au fond d’une vallée des Pyrénées, contre une paroi de 100 mètres. Comme un cul-de-sac, comme un pénitencier où l’on doit purger une peine pour avoir eu le malheur de perdre ses parents.
La vie à l’orphelinat, telle que la découvre Joe aussitôt, a bien des allures de châtiment, comme si la mort des siens constituait une sorte de péché ne pouvant être expié que par des années d’austérité et, même, de souffrance. S’il n’y avait que les horaires stricts, les corvées et la nourriture infecte, ce serait déjà à peine supportable. Mais le pire advient par la volonté du maître des lieux et de son exécuteur des basses besognes, si l’on peut dire : l’abbé Sénac, directeur de l’établissement et Grenouille, de son surnom, le surveillant général. Le premier, qui se charge, qui plus est, de presque tous les cours, est une sorte d’ascète faisant régner une discipline de fer tandis que le second se complaît non seulement à faire appliquer chacune des mesures restrictives ou disciplinaires édictées par son maître mais trouve un malin plaisir de sadique à infliger les pires sévices aux quarante pensionnaires, pour un oui ou pour un non. Quant aux autres personnes qui interviennent à l’orphelinat, peu nombreuses, elles semblent n’avoir pas plus de présence que des ombres (hormis Rachid, le professeur d’éducation physique).
Or, malgré ce lot de contraintes, un certain nombre de pensionnaires réussissent à se préserver un espace de liberté, certains soirs, en se glissant hors du dortoir pour se réunir en un lieu découvert où ils se plaisent à écouter une animatrice sur une radio bricolée par l’un d’eux. Ils forment un groupe secret ayant pour nom « La Vigie ». Joe parvient à s’y faire admettre avec Momo, un garçon muet et épileptique qu’il a pris sous sa protection. De plus, bravant l’interdiction émise par Sénac de jouer du piano, Joe, par un concours de circonstances, réussit à se faire engager par un bienfaiteur de l’orphelinat afin qu’il donne des cours à sa fille Rose. À vrai dire, au départ, ce n’est de gaieté de cœur ni pour lui ni pour l’adolescente, car tous deux croient se haïr. Je dis qu’ils le croient car, on l’aura compris, il s’agit d’un genre de haine qui n’a pas besoin de grand-chose pour se changer en amour.
En bon conteur qu’il est, Jean-Baptiste Andrea sait tenir en haleine son lecteur au moyen d’un nombre important de péripéties. Celles-ci permettent en outre d’affiner les descriptions des personnages, de faire entrevoir leur passé, et ainsi de préserver leur complexité. Même les pires d’entre eux, l’abbé Sénac et Grenouille, s’il n’est pas question d’excuser, à proprement parler, leur dureté de cœur, voire leur férocité, ont droit, en quelque sorte, à des circonstances atténuantes. Il en de même pour l’un des membres de la société secrète « La Vigie », membre qui, s’il en vient à se comporter en traître, ne le fait que parce qu’il a honte d’être ce qu’il est. Si le titre du roman semble vouloir distinguer deux catégories de personnes (les diables et les saints), le récit, lui, reste plus nuancé. Il y a du bien et du mal en chacun, mais pas dans des proportions identiques.
Il faut du talent pour mener à bien un roman comme celui-ci et, heureusement, Jean-Baptiste Andrea en est doté. Il parvient ainsi à donner cohésion à un curieux mélange des genres car on a le sentiment, en le lisant, d’avoir affaire, tour à tour, à une imitation de Charles Dickens (pour les pages décrivant des faits sordides et d’épouvantables cruautés), à une variation sur Les Disparus de Saint-Agil de Pierre Véry (pour les pages ayant trait à la société secrète) et, enfin, à une transposition de quelque roman sur un amour d’adolescence. On est souvent au bord de l’excès, sinon de l’invraisemblance (un homme de 69 ans espérant encore la réapparition de celle dont il fut amoureux quand il avait quinze ans !), mais, par je ne sais quelle magie d’écriture, non seulement on croit à cette histoire, mais on vibre avec le narrateur. Si ce n’est pas du talent, ça !

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