Apeirogon
de Colum McCann

critiqué par Malic, le 7 décembre 2020
( - 79 ans)


La note:  étoiles
Ceux qui refusent la fatalité de la violence dans le conflit israélo-palestinien
Bassam est palestinien, à 17 ans il lance sur une jeep israélienne une grenade trouvée dans une cache, ce qui lui vaut sept ans de prison. Là, il connaît les coups, la torture, l’humiliation, sauf de la part d’un gardien qui s’est pris d’amitié pour lui. Un jour il regarde à la télé de la prison un documentaire sur l’Holocauste et commence à voir les juifs et Israël d’un autre œil. Il lit Gandhi, Martin Luther King. A sa sortie de prison il participe à des rencontres avec d’anciens combattants israéliens puis rejoint les « combattants de la paix ». Deux ans plus tard, Abir, sa fillette de 10 ans est tuée par une balle israélienne devant son école, alors qu’elle revenait d’acheter des bonbons ; il adhère alors au « cercle des parents », regroupant des personnes des deux bords qui ont perdu un enfant dans la guerre.

Rami, est israélien, il a mené une vie sans histoire, heureux en famille et dans son métier de graphiste. Il ne s’intéresse guère à la politique ni aux palestiniens. Mais un jour Smadar, sa fille de 13 ans, meurt dans un attentat perpétré rue Ben Yehuda à Jérusalem par trois kamikazes palestiniens. Refusant la haine et l’esprit de vengeance, il adhère à son tour au Cercle des parents. C’est là qu’il rencontre Bassam, dont il devient l’ami ; désormais tous deux parcourent le monde, militant pour la discussion entre les deux peuples et pour la paix.

Malgré l’avertissement type de l’éditeur sur le caractère fictif des personnages, Rami et Bassam sont bien réels. D’après les interviews de l’auteur, ce dernier n’a apporté que des modifications de détail pour tout ce qui les concerne directement. Pourtant il s’agit bien d’un roman car McCann raconte leur histoire selon un mode très original, non linéaire et la met constamment en perspective avec quantité de faits historiques, anecdotes, contes, remarques personnelles, citations, qui entrent en résonance, dépassant ainsi très largement le simple récit. Un motif qui revient souvent est celui des oiseaux, symbole de liberté sans frontières, mais aussi de fragilité.
Un très beau roman, bouleversant et poétique, écrit avec toute la sensibilité de Colum McCann et hanté d’un bout à l’autre par le drame qui a frappé ces deux hommes. J’y ai appris beaucoup sur Israël et encore plus sur la Palestine. Un roman aux multiples facettes, comme l’apeirogon du titre, un polygone doté d’un nombre infini de côtés.

C’est aussi un roman d’espoir montrant des hommes qui refusent une guerre et une violence que tant d’autres, et des deux côtés, jugent inévitables, que ce soit par tempérament ou par résignation.

NB : il ne s’agit là que d’un détail, mais j’ai trouvé en elle-même sinistre et déplaisante l’anecdote (authentique) du repas d’ortolans de Mitterrand quelques jours avant sa mort.


Quelques extraits :

[Rami] :
Si j’avais trouvé une autre voie, je l’aurais suivie – je ne sais pas, moi, la vengeance, le cynisme, la haine, le meurtre. Mais je suis juif. J’ai un grand amour pour ma culture et mon peuple, et je sais que dominer, opprimer et occuper, ce n’est pas juif. Être juif, ça veut dire respecter la justice et l’équité. Aucun peuple ne peut dominer un autre peuple et obtenir la paix et la sécurité. L’occupation n’est ni juste ni soutenable. Et être contre l’Occupation n’est en aucun cas une forme d’antisémitisme.

[Bassam] :
J’ai commencé à me rendre compte que la violence était exactement ce que nos adversaires voulaient nous voir employer. Ils préfèrent la violence parce qu’ils peuvent l’affronter. Ils sont beaucoup plus rodés à la violence. C’est la non-violence qu’il est difficile d’affronter, et ce, qu’elle provienne des Israéliens ou des Palestiniens, ou des deux. Elle désarçonne.

Ben Yehuda, comme Einstein, disait que les juifs et les arabes étaient mispacha, une famille, qu’ils devaient partager la terre et vivre ensemble. Beaucoup de mots nouveaux hébreux qu’il contribua à forger dérivaient de racines arabes. Ces deux langues, disait-il, étaient des langues sœurs qui, à l’instar des humains, pouvaient vivre côte à côte et en même temps.

Les bombes explosèrent non loin du carrefour entre Ben Yehuda street et Ben Hillel street, du nom de Hillel l’ancien, père au 1er siècle avant J.C., de l’éthique de la réciprocité : ce que tu ne voudrais pas que l’on te fît, ne l’inflige pas à autrui.
[ Ben Yehuda 1858 - 1922 : philologue juif biélorusse ]

Mon nom est Rami Elhanan. Je suis le père de Smadar. Je suis un graphiste de soixante-sept ans, un Israélien, un juif, un Jérusalémite de la septième génération. Et aussi ce qu’on pourrait appeler un diplômé de l’Holocauste.

Mon nom est Bassam Aramin, je suis le père d’Abir , un musulman, un Arabe. J’ai quarante-huit ans. J’ai vécu en plein d’endroits – une grotte près d’Hébron, sept ans en prison, puis un appartement à Anata et ces derniers temps dans une maison avec jardin à Jericho, près de la mer morte.

Rami avait appris depuis longtemps à accepter la confusion. Israël carburait au chaos. C’était un pays édifié sur des plaques tectoniques mouvantes. Les choses entraient constamment en collision. Tous les chemins menaient aux extrêmes, à la prochaine rupture, mais la vie atteignait le comble de l’intensité dans les moments de danger.

Bassam savait la corruption. La capitulation. L’isolement. Les revers. L’autocomplaisance. Les défaites. La résignation. Le refus d’admettre l’échec. Le faux pouvoir. Les menteurs, les escrocs, les imposteurs. Les emplois bidon. Les dessous- de table. La honte. La répression de l’espoir.