Le Siècle des totalitarismes
de Tzvetan Todorov

critiqué par Unvola, le 20 août 2020
( - - ans)


La note:  étoiles
Tzvetan Todorov : grand Penseur du Totalitarisme !
Après une passionnante introduction générale à ce livre reprenant des points clefs de l’étude des Totalitarismes, Tzvetan Todorov (Bulgare d’origine et directeur de recherche honoraire au CNRS) qui a vécu sous le Totalitarisme Communiste, rassemble ici différents Essais qu’il a écrit sur le captivant sujet du Totalitarisme.
Ayant pour ma part déjà commenté les Essais suivants : Face à l’extrême et Mémoire du mal, Tentation du bien : enquête sur le siècle ; je vais donc aborder ici les oeuvres de l’auteur que je ne connaissais pas.

En commençant par : Une tragédie française : Eté 44, scènes de guerre civile.
Dans cet original ouvrage, Tzvetan Todorov décrit le féroce conflit, voire la « mini » Guerre Civile déclanchée dans la petite commune de Saint-Amand-Montrond située dans le Cher, lors de la Seconde Guerre Mondiale.
En effet, à partir du 6 juin 1944, lorsque les Résistants et les Miliciens Français apprennent que le Débarquement des Alliés a commencé sur les plages de Normandie, ils se livrent à de terribles actes de représailles, de tortures et d’exécutions sommaires.
Avec d’un côté les Résistants-Maquisards dont l’objectif est de se sacrifier pour la Libération de la France contre le joug Totalitaire Allemand, et de l’autre, les Miliciens Pro-Nazis dont le but est de soutenir l’action de la Gestapo et de l’Armée Allemande pour exterminer les Juifs et les Communistes.

Un livre qui présente : la tragédie de Français qui luttent contre… d’autres Français, opposés sur des valeurs fondamentales.

Ce second commentaire porte sur des extraits du livre : L’homme dépaysé.
Un livre concernant les fondements du Totalitarisme :
– D’abord l’IDEOLOGIE Communiste comme l’éternelle vision utopique de la « société parfaite » de l' »avenir radieux », concrétisée par Karl Marx fondateur du mouvement Communiste au 19ème siècle ;
– Ensuite l’application de l’Idéologie qui passe par la TERREUR, dont l’auteur re-situe l’origine, page 457 :

« Le mérite d’avoir systématisé ces idées et de les avoir mises en pratique revient pourtant incontestablement à Lénine, fondateur du premier Etat totalitaire, et à ses camarades bolcheviques. Ce sont eux qui articulent ces quelques principes simples : l’intimidation de la population dans son ensemble (Trotski : la révolution doit être conduite comme une guerre, « en tuant quelques individus isolés elle en effraie des milliers ») ; cette fonction de terreur sera confiée à un organisme particulier, appelé à l’origine la Tcheka, la Commission extraordinaire (Dzerjinski : « Notre appareil a des ramifications partout. Le peuple le craint »). Le maintien de la terreur sera légitimé par une phraséologie guerrière : « lutte des classes », « dictature du prolétariat ». »

Tzvetan Todorov présente également un pilier essentiel sur lequel les régimes Totalitaires Communistes ont pu prospérer pendant des décennies. Il s’agit du contrôle TOTAL de l’Etat-Parti unique sur TOUTE la population, par la délation généralisée (confer également l’ouvrage visionnaire de George Orwell : « 1984 »), pages 463 et 464 :

« Les grands moyens de promotion sont simples : servilité avec les supérieurs et délation envers les autres. La délation n’est pas un travers personnel ou passager : elle est un facteur structurel de la société totalitaire. Pour le pouvoir, elle est la garantie que rien ne lui échappera : ses agents ne suffiraient jamais à la tâche. Puisqu’on doit surveiller la population entière, il faut que celle-ci se surveille elle-même. Pour les individus, c’est le moyen de monter dans l’échelle des pouvoirs : dire du mal de son prochain, c’est éliminer un rival (sans parler de la satisfaction immédiate qu’on tire à décider du destin d’autrui). Peu importe si la délation est pure calomnie ou si elle contient des éléments de vérité (ce qui n’est pas difficile : personne n’est entièrement satisfait du régime, donc irréprochable) ; l’important, c’est de nuire à ceux qui vous entourent. Le seul problème que pose la délation est que, accessible à tous, elle peut aussi vous prendre pour objet ; des clans d’entraide et de solidarité se développent alors, qui vous portent secours en cas de coup dur. »

La servilité au régime devient alors la règle et l’individu perd toute dignité et toute autonomie individuelle, comme l’explique fort bien l’auteur, pages 464 et 465 :

« Si l’on devait trouver un dénominateur commun aux traits caractéristiques de ces sociétés, ce serait leur opposition à l’autonomie de l’individu et au maintien de sa dignité. Dans une démocratie, l’individu a le sentiment d’agir en sujet autonome et par conséquent de rester un être digne lorsqu’il se conduit en fonction de ses propres décisions, c’est-à-dire de sa volonté. Peu importe que dans bon nombre de cas il s’illusionne et qu’il soit en réalité mû par des forces inconscientes en lui ou par des facteurs économiques et sociaux qui le transcendent ; le sentiment de dignité est le résultat de la représentation qu’il se fait de sa propre action, et son humanité même commence avec la possibilité de dire « non ». L’autonomie ne se confond pas avec la volonté de puissance illimitée : elle exige la liberté du sujet, non la soumission ou l’élimination des autres. Or tout dans la société totalitaire (et le terme est bien approprié à cet égard) vise à empêcher cette autonomie de l’individu, cette possibilité d’être la source de sa propre conduite. La vertu la plus grande, et la mieux récompensée, est la docilité ; le principe le moins toléré, l’insoumission.
La doctrine privilégie déjà, explicitement, le groupe au détriment de l’individu ; elle se donne les moyens de mettre ce dernier en échec, en le privant de toute autonomie économique. De là l’attaque contre la propriété privée, la nationalisation des moyens de production, la collectivisation des terres. De là, sur un autre plan, le souci d’endoctriner les enfants dès leur plus jeune âge (à travers l’école et les organisations parascolaires), la soumission au pouvoir central s’opposant à la solidarité familiale, source d’autonomie incontrôlable. »

Tzvetan Todorov décrit encore un autre pilier indispensable aux régimes Totalitaires : le camp de concentration. Qui sont alors les ennemis à enfermer par les régimes Totalitaires ?
La réponse de l’auteur est à la fois simple et claire, page 474 :

« L’Etat totalitaire a besoin d’ennemis, or il n’en a pas (les individus qui osent le combattre sont rares) ; il s’emploiera donc à présenter comme des ennemis toutes sortes de personnes qui ne le sont pas. Pour y voir plus clair, on pourrait les regrouper en quelques grandes catégories qui seraient : les adversaires ; les non-conformistes ; les rivaux. »

Ensuite, Tzvetan Todorov analyse les raisons qui ont conduit à l’effondrement du Communisme. Suite notamment, au développement de la dissidence et au fait que le régime Communiste arrivant au terme de son « illusion paradisiaque », se craquelle ; et qu’à partir de l' »évènement » de la chute du Mur de Berlin en 1989, Mikhaïl Gorbatchev décide de ne plus réprimer les révoltes populaires, comme cela fut la barbare « tradition » pendant 74 longues années de Totalitarisme Communiste.

Enfin, l’auteur aborde l’important sujet du post-Communisme, celui de l’indispensable devoir de Mémoire envers les DIZAINES de MILLIONS de morts innocents, par la reconnaissance de l’immensité des crimes du Communisme et de ses dirigeants. Sujet juridiquement complexe car dramatiquement si vaste et touchant tant d’innocents sur tant de temps…

Un autre chapitre de ce livre très enrichissant, concerne les dissidents, en l’occurrence : Kravtchenko et David Rousset. En effet, dès 1946, ces deux personnalités ont largement contribué à dénoncer l’horreur des camps de concentration Nazis et du Goulag Soviétiques.
Pourtant, ils ont rencontré de nombreux obstacles de la part de sommités Françaises : Joliot Curie prix Nobel de physique, le dessinateur Jean Eiffel, Jean-Paul Sartre, Malraux, Margueritte Duras, et même de la part de certaines victimes des camps Nazis, elles-mêmes !, etc…, NIANT, et/ou voire pire : JUSTIFIANT l’existence du Goulag ou des Purges Staliniennes (Grande Terreur) des années 1930.
Incroyables ignominies Morales et Intellectuelles !

Puis dans le dernier chapitre du livre, Tzvetan Todorov revient en détail sur le procès de Paul Touvier dans la décennie 1990, accusé et condamné à la prison à perpétuité pour avoir été responsable, entre autres, de la fusillade de 7 Juifs, le 29 juin 1944 à Rillieux, près de Lyon.
Le procès tourne alors autour de plusieurs axes cruciaux, comme par exemples :
– Touvier était-il pleinement responsable de ses crimes ?
– A-t-il agit sur ordre des Nazis, ou seul ?
– Dans le cadre d’un procès si tardif : ces crimes peuvent-ils être considérés comme Crimes contre l’Humanité, ils seraient alors imprescriptibles ?
– Etc..

En résumé, un livre indispensable et puissant pour qui veut réfléchir sur le Totalitarisme, mais aussi sur des notions qui en découlent : la Morale, la Mémoire, l’Humanité et l’Inhumanité, le respect de la vie Humaine, le danger de l’Idéologie en tant que « Pensée Unique »…, et finalement une réflexion globale sur la Nature Humaine.

Confer également, d’autres ouvrages tous aussi passionnants, de Tzvetan Todorov :
– Mémoire du mal, Tentation du bien : enquête sur le siècle ;
– Le Nouveau Désordre mondial : Réflexions d’un Européen ;
– Face à l’extrême ;
– La Peur des barbares : Au-delà du choc des civilisations ;
– Les Abus de la mémoire ;
– L’Esprit des Lumières.