Le piège Khmer rouge de Laurence Picq

Le piège Khmer rouge de Laurence Picq

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Divers

Critiqué par Unvola, le 19 août 2020 (Inscrit(e) le 18 août 2020, - ans)
La note : 10 étoiles
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Témoignage d'une survivante de l'enfer du génocide cambodgien, perpétré par les Khmers rouges !

Il s’agit dans cet ouvrage de l’unique témoignage d’une survivante Occidentale (en l’occurrence une Française), du Génocide Cambodgien perpétré par les Communistes Khmers Rouges de Pol Pot et de sa clique de Terroristes. De plus, l’auteure est la seule Occidentale survivante à avoir côtoyé les dirigeants Khmers Rouges ; et est donc particulièrement à même de pouvoir analyser ce régime Totalitaire.
Ce Génocide engendra la mort d’environ 1 700 000 Cambodgiens sur une population totale de 7 000 000 d’habitants ; soit l’extermination de 25 % du Peuple Cambodgien, en seulement quatre années entre le 17 avril 1975 et le 6 janvier 1979 !

Les Hauts Responsables du Parti Totalitaire Communiste du « Kampuchéa Démocratique (K.D.) » se sont inspirés (comme tous les Dictateurs Communistes de la planète) de la Révolution Française et plus particulièrement de la période de la Terreur Jacobine entre 1792 et 1794, sous Robespierre.
De même certains dirigeants Khmers Rouges, comme : Pol Pot, Ieng Sary, Ieng Thirith, Hou Yuon, Khieu Samphan, Mey Mann, Thiounn Mumm et Son Sen ont été formés dans la décennie 1950 par le Parti Communiste Français (P.C.F.).
Avant la prise du Pouvoir par un coup d’État, le 17 avril 1975, à Phnom Penh par les Khmers Rouges, Laurence Picq s’était mariée avec un Cambodgien : Sikœun. Ils eurent deux filles : Narén et Sokha.
Sikœun travaillait alors avec Ieng Sary, l’un des futurs principaux dirigeants Khmers Rouges.
Les Khmers Rouges étaient bien déterminés, dès leur prise du Pouvoir, à pousser le plus loin possible la délirante et Terroriste Idéologie Totalitaire Communiste de : Marx, Lénine, Trotski, Staline, Mao Zedong, etc.. En effet, tout fut supprimé : l’État, l’argent, la propriété privée, les villes…, et tout ce qui pouvait structurer une Nation et un Peuple. Puis ils décidèrent de rééduquer toute la population et/ou d’exterminer leur propre Peuple. Voici comment ce Génocide commença… (page 28) :
« La prise de Phnom Penh ce 17 avril 1975 était la victoire de toutes les forces d’union nationale : les forces armées, le Front et la population de toutes les classes. C’était autant la victoire des ruraux que des citadins, celle des paysans, des intellectuels et des bourgeois capitalistes, la victoire du clergé, celle de Sihanouk, de ses fidèles et de l’aristocratie. C’était la victoire des rouges, des bleus, des safrans et des blancs. Compte tenu du nombre, elle était davantage la victoire des non-communistes que celle des communistes. Mais dans les minutes qui suivirent la chute de Phnom Penh, les Khmers rouges entrèrent en scène et usurpèrent la victoire. Ils perpétrèrent ni plus ni moins un coup d’État qui n’a jamais dit son nom. Ils fermèrent les aéroports, les ports, les voies fluviales et ferroviaires ainsi que les frontières. Ils coupèrent tous les moyens de communication : téléphone, poste, télévision, radio, presse. Ils mirent en place un état d’urgence. Immédiatement, ils donnèrent l’ordre d’évacuer Phnom Penh et les autres villes. L’opération ne devait durer que quelques jours, disaient-ils. Ils voulaient, disaient-ils encore, protéger la population des bombardements américains : cela était plausible. Mais ce qui était présenté comme une évacuation était, en réalité, une déportation massive. Les citadins n’ont jamais eu le droit ni la possibilité de revenir à Phnom Penh.
La poignée de Khmers rouges qui prenaient le pouvoir ce 17 avril était composée d’illustres inconnus pour la population. Ils proclamèrent la création d' »une société sans riche ni pauvre, sans exploiteur ni exploité ». Ils annoncèrent l’abolition de toute propriété privée et du système monétaire. Ils lancèrent de grands travaux d’aménagement hydraulique en mémoire des temps glorieux d’Angkor. Le Cambodge, disaient les Khmers rouges, serait un paradis sur terre. »
Auparavant, Ieng Sary et Sikœun avaient donc travaillé ensemble en Chine depuis 1971. Le 10 octobre 1975, Laurence Picq et ses filles quittèrent Pékin pour regagner Phnom Penh, afin de rejoindre Sikœun qui, lui, été revenu quelques temps plus tôt. Lorsqu’elle atterrit à Phnom Penh, il n’y avait plus personne. Elle eut l’impression d’arriver sur une planète déserte. Seul un ami de son mari, Sirin, était là pour les accueillir, mais d’une manière extrêmement froide et distante. Laurence Picq fut alors envahie par une bouffée d’angoisse et un très mauvais pressentiment. Dès l’aéroport, c’était l’apocalypse, tout était détruit. Le ton de Sirin était martial et directif, énonçant de manière intransigeante et menaçante, une longue liste d’interdits. Son discours était d’une teneur Idéologique invraisemblable.
Il paraissait désormais évident qu’ils étaient devenus les prisonniers de l’Angkar (l' »Organisation » représentant le Pouvoir Totalitaire Khmer Rouge), comme l’était devenu tout le Peuple Cambodgien depuis le 17 avril 1975.

Le régime Totalitaire Khmer Rouge imposa même à tous les citoyens, devenus de fait des prisonniers, de changer de nom. Par exemple Laurence Picq devait désormais s’appeler : Phâl. Et tous les Cambodgiens étaient dorénavant nommés « combattants et combattantes révolutionnaires ».
Même si les conditions de survie de la famille de Laurence Picq étaient extrêmement dures, le fait de travailler pour le Politburo (bureau politique) du Parti Communiste du Kampuchéa des Khmers Rouges, cela rendait leur existence un peu moins insupportable que celle de l’ensemble du Peuple Cambodgien. En effet, Sikœun travaillait pour le Parti et Laurence Picq faisait partie de l’équipe des membres traducteurs des Khmers Rouges.
Alors qu’avant 1975, Laurence Picq fréquentait les nouveaux Terroristes du régime Communiste Khmer Rouge, comme Ieng Sary ; désormais, ce dernier la méprisait. Elle comprit alors que la seule façon de pouvoir survivre était de feindre d’adhérer à l’Idéologie et de faire, comme les autres, son auto-critique (pages 66 et 67) :
« La seule issue était l’autocritique :
– J’ai dit ces mots sur Angkar (Ieng Sary) respectée sans penser à ce que je disais. L’éducation française que j’ai reçue est très mauvaise. Du plus profond de mon cœur, je pense qu’Angkar est héroïque et lumineuse, clairvoyante et prodigieuse, bonne et généreuse. Etc.
L’affaire semblait close, mais nous nous gardions bien de crier victoire : les Khmers rouges ont la rancune tenace. Nous avions appris quelque chose de très important : il fallait plus que jamais tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. »
Dans l’Idéologie Khmère Rouge, le Peuple était scindé en deux : le « Peuple Ancien » et le « Peuple Nouveau » (pages 71, 72, 133 et 134) :
« Table rase, les Khmers rouges la firent au sein de la société et de ses multiples rangs et couches. En lieu et place de l’ancien monde, fut proclamée une société scindée en deux : une société nouvelle et une société ancienne. La société nouvelle était celle qu’ils créaient, et la société ancienne celle d’avant. Jusque-là, les choses tenaient debout. Dans la foulée, le peuple était également scindé en deux : un peuple nouveau et un peuple ancien. À ce niveau, les choses se compliquaient car le peuple nouveau n’allait pas dans la société nouvelle : le peuple nouveau désignait les personnes qui n’avaient pas fait la guerre ni la révolution. Le peuple ancien était celui des zones dites « libérées », celui qui était sous le régime d’Angkar. Donc, les personnes qui venaient de la société ancienne étaient le peuple nouveau et les personnes formées à la révolution étaient le peuple ancien et constituaient la société nouvelle.
(…) Pour les Khmers rouges, il y avait l' »ancienne société », celle des villes, d’avant le 17 avril, et la « nouvelle », celle qu’ils créaient avec un régime collectiviste. Le peuple était divisé en deux catégories : les « anciens », et les « nouveaux ». Le régime, pour ces derniers, était plus dur, car ils devaient endurer l’équivalent de difficultés et de sacrifices que les « anciens » avaient endurés pendant la guerre.
Pour les Khmers rouges, le peuple devenait une grande famille. Le Parti s’appropriait tous les enfants. Ieng Sary et sa femme étaient considérés comme les parents de tous. Et cela dura longtemps puisqu’une douzaine d’années après la chute du régime, ils « officièrent comme père et mère », pour reprendre l’expression de l’intéressé, d’un homme âgé de plus de cinquante ans qui se remariait (note n°3 : voir le manuscrit non encore publié de Suong Sikœun (Itinéraire d’un intellectuel khmer rouge, Paris, Cerf, 2013, à paraître). »
(…) La société khmère rouge était hautement collectivisée, centralisée et militarisée. Le mode de restauration illustrait cette disposition. Tous les ustensiles de cuisine étaient réquisitionnés et les repas servis de manière collective. Au nom du centralisme démocratique, le produit du travail était pris par Angkar pour être redistribué ensuite. La collectivisation comprenait non seulement le réfectoire et le travail, mais aussi l’habitat et tous les temps de la vie. La collectivisation induisait l’uniformisation. Tout le monde était, de manière identique, nourri, habillé, logé, éduqué et conditionné, soigné ou non soigné, non rétribué. »
La notion de propriété privée avait été totalement interdite. Qui plus est, non seulement le système monétaire fut détruit, mais le troc fut également interdit. Tout était collectivisé et codifié jusqu’au délire, jusqu’au moindre détail et jusque dans l’intimité même de l’individu, du couple et de la sexualité (pages 73 à 75) :
« La langue khmère rouge rendait compte de la deuxième grande décision, à savoir l’abolition de la propriété privée. Les adjectifs possessifs étaient supprimés radicalement. Plus question de dire « mes affaires » car personne n’avait plus rien à soi. Chacun avait pour soi seulement un vêtement et un change, une petite couverture et une moustiquaire, ce qui n’était pas un luxe. Le tout ne dépassant pas le volume d’un sac appelé « ballot » (sorte de petit sac à dos). On travaillait avec la houe d’Angkar. On mangeait dans les assiettes d’Angkar (qui avait confisqué tout le matériel de cuisine et interdisait toute cuisine individuelle), la soupe d’Angkar et rien d’autre, au réfectoire d’Angkar et pas ailleurs, au moment où elle le décidait et pas à un autre moment. On buvait l’eau qu’Angkar faisait bouillir et mettait à disposition, si elle le pouvait.
Tout comme les biens matériels, l’individualité était abolie et dans la foulée, le « je » supprimé et la formule « nous-je » généralisée.

En proclamant un nouveau monde, les Khmers rouges modifiaient les relations interindividuelles, et la langue khmère rouge radiait les formules de politesse fondamentales telles que bonjour, au revoir, merci, pardon et s’il vous plaît.
(…) Un homme et une femme, quel que soit leur âge, ne devaient pas se regarder, même pour se parler, et devaient se tenir à une distance plus qu’honnête. Pas question de se toucher. Même entre mari et femme… entre « famille », comme il était dit. Sinon tombait le verdict d’atteinte aux mœurs. »
De même que la Dictature Khmer Rouge était basée sur le principe du binôme : ami/ennemi, « Révolutionnaire/contre-Révolutionnaire », la vie du Peuple Cambodgien était régie par une liste infinie, aberrante d’interdictions et d’obligations conduisant à la dépersonnalisation de l’individu et finalement à sa déshumanisation !
La domination du Peuple Cambodgien par le Parti Communiste Khmer Rouge était donc totale (pages 98 et 99) :
« – Interdiction de pensée personnelle et obligation de s’en tenir à la pensée unique.
– Interdiction de s’exprimer et obligation de manifester les idées d’Angkar.
– Interdiction de s’abstenir de parler quand Angkar demande qu’on prenne la parole et obligation de s’exprimer avec des mots prouvant une totale adhésion à la pensée unique.
– Interdiction de l’information, avec suppression de toute presse, écrite ou parlée, et obligation de s’imprégner de l’information d’Angkar et de ne penser que par elle.
– Interdiction de circulation et obligation de rester enfermé dans son unité : les voies de communication étant vides et arpentées par l’armée, tout contrevenant était facile à voir et à prendre ; pas de train, pas de voiture, ni d’autre moyen de circulation et de communication.
– Interdiction de communication : pas de courrier, ni de téléphone.
– Interdiction d’avoir une vie personnelle, une vie familiale, une vie de couple et intime, et obligation d’intégrer la vie collectiviste.
– Interdiction d’avoir des besoins personnels et d’y subvenir et obligation de s’en remettre totalement à Angkar qui connaît mieux que l’intéressé ses besoins.
– Interdiction des sentiments personnels et obligation d’obéissance inconditionnelle à Angkar.
– Interdiction de réunion et d’association et obligation de suivi des réunions avec examens publics de conscience.
– Interdiction du passé personnel ou projet de vie personnelle et obligation de devenir prolétaire d’Angkar.
– Interdiction d’avoir une conscience personnelle et obligation de conscience vide.
La liste serait longue.

Le Kampuchéa démocratique était plus qu’une prison, plus qu’un camp de concentration, plus qu’un camp de travail ou un bagne. C’était plus qu’un immense hôpital psychiatrique où la personne enfermée doit être transformée psychologiquement. C’était tout cela et plus que cela. C’était toutes ces institutions à la fois à la taille d’un pays. »
Sikœun était totalement idéologisé par le régime Khmer Rouge.
Tout était codifié, comme le plus grand Centre d’interrogatoire, de torture, et d’extermination à Phnom Penh, dans l’ancienne école de Tuol Sléng rebaptisée : S-21. B1 était le Ministère des Affaires Étrangères, etc.. Laurence Picq traduisait des textes pour B1.
Puis ce fut le déchirement lorsque Laurence Picq fut séparée de ses filles. En effet, sous le régime Totalitaire Communiste des Khmers Rouges les enfants n’appartenaient plus à leurs parents mais à…, l’Angkar.

L’auteure nous rappelle également que les Khmers Rouges ont siégé à l’O.N.U. (l’Organisation des Nations Unies), et ceci dès le coup d’État en 1975 et encore durant les dix années qui suivirent la fin du régime Khmer Rouge, jusqu’en 1991. Il est incroyable de constater qu’une Organisation mondiale comme l’O.N.U., dont l’impérieuse mission est de protéger les Peuples du monde entier contre la tyrannie, intègre en son sein des régimes et États Dictatoriaux (confer à ce sujet l’excellent ouvrage de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer : « La guerre au nom de l’humanité : Tuer ou laisser mourir »). Ceci relève d’un autre débat, mais on peut tout de même se poser la question de la légitimité de l’O.N.U. ?
De plus, pendant le Génocide Cambodgien, de nombreux pays dont la France, maintinrent des relations diplomatiques avec le régime Khmer Rouge.

Sous prétexte d’Idéologie soi-disant égalitariste, les Khmers Rouges vidèrent donc les villes de leurs habitants. Toute la population fut déportée en masse vers les campagnes (pages 131 et 132) :
« Les Khmers rouges ont proclamé une société sans riche ni pauvre, sans exploiteur ni exploité, une société égalitaire entre la ville et la campagne. La population citadine ayant été déportée, les villes étaient vides. Phnom Penh, la capitale, abritait les dirigeants dans les lieux secrets, quelques ambassades. Seuls une poignée d’administrations, quelques usines, l’hôpital, l’aéroport – avec un vol Phnom Penh-Pékin une fois tous les quinze jours au début puis une fois par semaine, auquel s’ajouta dans les derniers temps l’ouverture d’une ligne Bangkok-Siem Reap -, et l’ancien Institut technologique à la fin du régime étaient en activité. La grande salle philharmonique ouvrait une fois de loin en loin pour les délégations étrangères. Le palais restait partiellement occupé par le prince. La cathédrale avait été rasée et la banque réduite à un amas de décombres. Boulevards, rues et places, habitations individuelles et immeubles, marchés et petits commerces, lieux de culte, écoles et lycées, gare, stade, tout était désert et s’imposait comme un spectacle de fin du monde. Les quelques centaines de personnes au début, quelques milliers à la fin, qui vivaient à Phnom Penh étaient enfermées dans leurs unités – ministère, usine ou autre. C’est à Tuol Sléng, plus connu sous le nom de S21, qu’il y eut le plus de monde : plus de douze mille personnes y sont passées pour subir des tortures effroyables et mourir. »
Toujours par « pureté » Idéologique, les médecins et les professionnels de la santé de l' »ancien régime » furent pourchassés et tous…, exterminés. Les Khmers Rouges les remplacèrent par des enfants-médecins âgés de seulement dix à quatorze ans, ne sachant ni lire ni écrire. Ce délirant et effroyable dogmatisme Idéologique contribua également à détériorer encore davantage, la déjà catastrophique situation sanitaire dans le pays, et engendra de nombreux morts…

En ce qui concerne l’impossible opposition du Peuple Cambodgien envers la tyrannie des Khmers Rouges, Laurence Picq résume fort bien les différentes explications générales, et liées à la société Cambodgienne, qui ont empêché ce Peuple Cambodgien de se révolter (pages 140, 141, 303 et 304) :
« Dans la société des Khmers rouges nivelée, rasée, unifiée, il est évident que les mouvements qui animent une société normale étaient inexistants. Certains s’étonnent qu’il n’y ait pas eu de résistance ni d’opposition. Comment cela aurait-il pu être ? Dans les zones rurales, au début des années khmères rouges, la vie était dans un trop grand chaos pour qu’une opposition puisse se structurer. De leur côté, les unités khmères rouges étaient trop noyautées pour qu’un soupçon d’opposition puisse émerger. Les quelques mouvements qui se produisirent furent réprimés dans l’horreur. Ce n’est qu’au bout de quatre ans que, dans quelques régions, des mouvements de résistance, d’insurrection et de révolte se manifestèrent. Le temps manquait terriblement. La roue de la mort tournait à vive allure. Et comment croire en une résistance quand la guerre anti-américaine et la lutte révolutionnaire, porteuses de tant d’espoirs, avaient apporté autant de ruines ?
(…) Dans la tragédie du Cambodge des Khmers rouges, après l’ignorance et la bêtise, les lois qui régissent les groupes dans la relation leader-sujet ont joué un rôle important avec le phénomène connu aujourd’hui sous le nom de « soumission à l’autorité » (note n°1 : La « soumission à l’autorité », mise en évidence par Stanley Milgram aux États-Unis, pendant les années 1970, montre que, quand une personne est devant une figure représentant une autorité, qu’elle soit scientifique ou politique, religieuse ou médiatique, elle se soumet et va à l’encontre de ce que lui dicte sa conscience. De plus, quand elle est placée sous une autorité, la personne est capable des pires horreurs. La personne en position d’autorité fait la personne soumise, et, inversement, le soumis accroît l’autorité de la personne en position d’autorité). Les Khmers rouges confirmèrent ce processus. Le 17 avril 1975, cela faisait des années que des bombardements intenses s’abattaient sur le pays. Cela faisait encore plus d’années que des dirigeants porteurs de développement et de progrès étaient attendus. Aussi, quand ces derniers, gagnants, ont présenté la déportation comme une évacuation et une mesure de sécurité contre des bombardements craints de tous, la soumission était aisée. Cette première soumission était la condition nécessaire et suffisante pour en obtenir d’autres. C’est une stratégie bien connue. La toute-puissance dont se prévalait l’Angkar augmentait son autorité. Le sujet, quant à lui, ne pouvait pas ne pas revêtir cette autorité de davantage de pouvoir qu’elle n’en avait réellement. La soumission a pris les proportions démesurées que l’on sait du fait de l’épuisement physique et psychologique organisé par les Khmers rouges et de la terreur qu’ils faisaient régner. »
Laurence Picq, elle-même, envisagea toutes les possibilités pour sortir de cet infernal cauchemar, pour ne pas mourir avec ses filles ou ne pas devenir folle (page 146) :
« Comment ne pas tomber dans la démence ? Comment sortir de ce guêpier ? Prendre la fuite. Par quel moyen ? À pied ? À bicyclette ? Avec une voiture volée ? J’échafaudais des plans. Je m’imaginais demander asile à une ambassade. Comment trouver une ambassade ? Comment faire pour partir ? La fuite semblait impossible. Me soumettre ? C’était me perdre. J’étais suspendue au-dessus d’un gouffre et si je n’y tombais pas, ce n’était pas faute de ne pas y être poussée. »
Son propre mari, Sikœun critiquait sa soi-disant « éducation impérialiste » et son « culte de l’individualité ».

Comme dans tous les systèmes et régimes Totalitaires, l’endoctrinement Idéologique représentait une composante essentielle du régime Khmer Rouge. Cet endoctrinement était permanent, il devait s’appliquer à toute la population et concernait absolument tous les aspects de l’existence (page 179, 180 et 181) :
« Face au raisonnement de base des Khmers rouges – « une chose est blanche ou noire, pas entre les deux, et ce qui n’est pas blanc pur est noir » – et à la répétition des slogans sur des corps affaiblis, l’activité intellectuelle était sérieusement réduite. La mémoire était malmenée par des révisions continuelles et un incessant lavage de cerveau. Quand on ne sombrait pas dans l’amnésie, les souvenirs devenaient une source d’angoisses et l’occasion de toutes les reconstructions ou dysmnésies, de tous les clivages. Aussi, chez les Khmers rouges, pour sauver sa peau, au dire des intellectuels survivants, il fallait ne pas penser ni réfléchir. Survivre sans mourir intellectuellement tenait de l’exercice d’équilibriste.
(…) Dans la situation de stress extrême et de terreur créée par les Khmers rouges, l’être humain a apporté la preuve, une fois de plus, qu’il est doté de capacités d’adaptation et d’accommodation qui dépassent ce que l’on pourrait croire. À force de rationalisations, de soumissions, de sublimations, de dons de soi, de recherche du meilleur de soi, à force de puiser de l’énergie au-delà de soi, mais aussi à coups d’illusions, de rêves, d’espoirs insensés.
L’adaptation a-t-elle un sens ? Peut-être que non, probablement que oui. Mais quel sens a-t-elle au-delà de la survie ?

Stress extrême prolongé : l’impossible adaptation

En général, dans les situations de stress prolongé les chances de survie augmentent avec le temps. Le temps qu’il faut pour que les mécanismes d’adaptation soient efficients. Là, les Khmers rouges y firent obstacles. Après le choc traumatique de la déportation puis le choc de l’enfermement, ils infligèrent de nouveaux stress extrêmes en lançant des vagues d’épuration, en déplaçant encore les populations, en déclarant la guerre au pays voisin et en imposant un régime de terreur. Certes, la nature a prévu des mécanismes pour la survie, mais ceux-ci ont des limites. Les Khmers rouges les ont dépassées. Le stress extrême vécu sous les Khmers rouges impliquait une lutte et une résistance continuelles pour ne pas mourir : ne pas mourir de faim, ne pas mourir d’épuisement, ne pas mourir de maladie, ne pas mourir pour avoir pensé ou dit quelque chose d’interdit, ne pas mourir parce que la vie n’avait pas de sens. »
Dans cette société devenue, sous le régime Khmer Rouge, totalement arriérée, les : intellectuels, comptables, physiciens, informaticiens, ingénieurs, chimistes, professeurs de lettres, n’avaient plus leur place dans cette société ; et étaient donc traqués, humiliés, persécutés et déshumanisés ; pour au final être…, exterminés !

Voici en résumé, de quelles manières s’y prenaient les Khmers Rouges pour endoctriner les victimes (pages 248 et 249) :
« Les moyens utilisés par les Khmers rouges pour appliquer cette politique idéologique étaient de plusieurs ordres :
– les séances de critiques et d’autocritiques, les confessions publiques, les « réunions quotidiennes pour un bilan des actions révolutionnaires », les séminaires, les meetings, pour modeler les esprits ;
– l’arme de la faim, pour humilier et soumettre ;
– le travail forcé, pénible et harassant, pour épuiser les forces ;
– la privation de toutes les libertés fondamentales, pour anéantir davantage ;
– un système collectiviste sans aucune vie personnelle ni individuelle, vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, pour maintenir la pression ;
– l’utilisation d’une langue aux effets spécifiques, pour pénétrer dans la psyché ;
– et, pour couronner le tout, une menace de mort perpétuelle, des éliminations individuelles, des vagues d’épuration sans merci, de plus en plus massives, folles et délirantes. »
Pour Laurence Picq, c’est lors de ce Génocide du Peuple Cambodgien que les Khmers Rouges ont poussé, le plus loin, le délire et la barbarie de l’Idéologie Totalitaire Communiste (pages 256 et 263) :
« Les Khmers rouges avaient un goût particulièrement prononcé pour l’ascèse, le sacrifice, le culte de la souffrance, leur attribuant de grandes vertus purificatrices et génératrices de toute-puissance. Dans leur quête d’absolu et de pureté, ils infligeaient des souffrances avec une violence et une jouissance inouïes. Épurations, déportations et purges des populations, enfermement, arme de la faim, contrôle des pensées personnelles, intrusion dans les consciences, chasse à l’ennemi intérieur : ils ont mis en place des mesures uniques dans l’histoire. Ils ont été le plus abominable de tous les régimes communistes et totalitaires confondus.
(…) L’histoire, ici et là, de loin en loin, a connu des dirigeants totalitaires. Il existe entre eux des points communs : la violence, la surveillance, les contraintes, une idée de pureté et d’absolu, des projets grandioses, la dévaluation de la vie, la volonté de créer un homme nouveau. Les Khmers rouges ont ajouté un autre aspect sans précédent dans l’histoire : le contrôle de la vie matérielle de tous les habitants, l’abolition de toutes les valeurs humaines fondamentales et, plus que cela, le contrôle du cerveau intime de la personne, à savoir la conscience. »
George Orwell est décédé en 1950, bien avant le Génocide Cambodgien, pourtant, en détaillant les mécanismes de la Terreur Totalitaire Communiste Stalinienne, dans son fabuleux ouvrage : « 1984 », par anticipation, il analysait également la future Terreur Communiste, cette fois-ci, Khmère Rouge qui, tragiquement, allait se reproduire à nouveau…
Depuis le début de ce commentaire nous avons pu constater que les Khmers rouges ont utilisé de nombreuses et ignobles techniques pour dépersonnaliser et déshumaniser les êtres humains, les privant ainsi de leur identité, avant de les exterminer (page 263) :
« Leur volonté de terreur s’est manifestée très tôt, dès la prise du pouvoir, quand ils mirent toute la population à genoux, du plus humble au plus élevé, en la personne du prince Sihanouk. C’était le 17 avril 1975, quand, en réponse à la population de Phnom Penh et des grandes villes qui les accueillait avec des pétales de fleurs pour leur signifier la bienvenue, ils firent croire à des bombardements imminents et la déportèrent avec une brutalité extrême dans les zones rurales pour qu’elle y travaille. Dans la foulée de cette première vague de violence, ils tuèrent sans appel, au mépris de toutes les lois, les prisonniers de guerre, les anciens fonctionnaires, les notables et leurs familles, décimèrent la minorité Cham, chassèrent et tuèrent en nombre les ressortissants vietnamiens et chinois qui vivaient dans le pays depuis des générations et expulsèrent les résidents de nationalité étrangère. Tout cela, les Khmers rouges le perpétrèrent à huit clos, en maîtres absolus. Les premiers mois du régime khmer rouge furent marqués par la mort de près de deux mille personnes par jour. Le pire était à venir et mérite pleinement le nom de « terreur ». Ceci explique peut-être cela : pour nombre de Khmers rouges, Robespierre était une figure de référence. (Toutes choses comparables par ailleurs, Robespierre, finalement, ne sema pas une aussi grande terreur que les Khmers rouges. Au XXe siècle, les hommes ont fait de grands progrès dans le massacre de masse.).

Après avoir décimé, anéanti la population déportée – ceux qu’ils appelaient « le peuple nouveau » , ils s’en prirent aux anciens, c’està-dire à leurs propres rangs. À partir de fin 1976 et surtout début 1977, ils lancèrent des vagues d’épuration qui se succédèrent, frappant toutes les régions, tous les niveaux. Elles s’étendirent telles des toiles d’araignée emportant la personne désignée, toute sa famille – jusqu’aux bébés – et ses proches. Quand une personne était arrêtée, elle devait faire des confessions et donner des noms de complices par dizaines – ce qui était facile à obtenir, compte tenu des tortures exercées. »
Comme l’explique fort justement Laurence Picq : la principale raison de la réalisation de ce Génocide, en plus de l’Idéologie Totalitaire Communiste, réside bel et bien dans les personnalités des Khmers rouges à tendances paranoïaques, schizophrènes, psychorigides, mégalomanes, pervers, avec un goût immodéré et inextinguible pour la mort (page 308) :
« Les Khmers rouges présentent des signes schizophréniques irréfutables, et leur personnalité a joué un rôle important dans la perpétration de la tragédie, certes, mais ils ne sont pas si malades que cela, au sens psychiatrique du terme. Ils ne sont pas les premiers « fous » ni même malheureusement les derniers, à gouverner et à être suivis, créant des catastrophes et des souffrances indicibles. Leurs idées et leurs programmes étaient, comme ceux de tous les candidats au gouvernement d’un pays, un ensemble de promesses et d’idéalisations, des impossibles et des possibles. De par leurs comportements, ils ont des semblables partout dans le monde.
Il est important de voir que les Khmers rouges sont devenus ce qu’ils ont été et ont perpétré un génocide du fait de l’écho qu’ils trouvaient dans « les autres… nous », à l’intérieur du pays comme à l’extérieur.
Ce qui s’est produit avec les Khmers rouges met en évidence une nouvelle fois la nature de l’être humain, faite du meilleur et du pire, avec un pire qui peut être travesti en meilleur. C’est encore la confirmation de deux lois psychosociales fondamentales : il existe en chacun de nous les traits latents de bourreau-victime-sauveur ; et chacun est capable d’imiter et de suivre un leader.
En se déclarant les sauveurs de la nation, en se positionnant en leader de leur pays, les Khmers rouges ont créé des émules et ont fait se révéler chez les autres soit les traits du bourreau – bourreau des autres et/ou bourreau de soi -, soit les traits de la victime.

Nous, les autres, en obéissant aux lois qui régissent les groupes et en laissant jouer divers facteurs (géopolitique, histoire, culture, éducation, information, etc.), par manque de lucidité, de discernement et de conscience, nous pouvons générer et être embarqués dans des tragédies. »
Puis Laurence Picq tomba enceinte de son mari.
Dans la foulée, il se produisit l’invasion du Cambodge par les armées Vietnamiennes, à partir du 6 janvier 1979. Ils s’enfuirent et commencèrent un périple exténuant, interminable et semé d’embûches. Laurence Picq accoucha durant cet exil. Tragiquement, Béng son petit garçon ne devait pas survivre à ces conditions extrêmes d’exil.
Ensuite, ce fut le retour en Chine à Pékin, avant, qu’enfin, Laurence Picq et ses filles puissent regagner Paris, le 24 décembre 1980.

En conclusion :
Non seulement les Khmers Rouges ont exterminé presque un tiers de leur propre Peuple, sur les 7 000 000 de Cambodgiens, mais ils ont également liquidé des groupes entiers de professionnels dans des domaines aussi variés, que : la santé, l’enseignement, les sciences et techniques, l’administration, les arts ; ainsi que les citadins. Ils ont aussi détruit une partie importante du patrimoine culturel, dévasté l’économie Cambodgienne et rendu exsangue l’agriculture et le système de santé.

Cet ouvrage est passionnant car en plus de nous livrer sa propre tragique expérience, Laurence Picq nous propose une étude psychiatrique incomparable du phénomène Khmer rouge.

Dans cette société Totalitaire Communiste Khmère Rouge où régnait l’arbitraire et le dogme de l’Idéologie unique, chaque Cambodgien, quelque soit son âge, son sexe, et sa situation sociale était susceptible d’être exécuté sur le champ, à n’importe quel moment et pour n’importe quel prétexte absurde. Cet État Khmer Rouge a fait régresser la société Cambodgienne à un niveau encore inférieur à celui de l' »âge de la pierre ». En effet, à la Préhistoire les humains étaient mus par leur instinct de survie ; alors que dans la société primitive Khmère Rouge, c’était uniquement l’Idéologie qui dictait la manière de parler, les comportements et les actes ; le tout encadré par le règne de l’arbitraire Terroriste. Pour les raisons évoquées plus haut, la population était sous la domination totale du Pouvoir Khmer Rouge, car elle était extrêmement violentée et profondément terrorisée.

Contrairement au Tribunal de Nuremberg qui a été prompt et efficace à condamner les Nazis et les Crimes de masse des Nazis, dès 1945 ; aucun Haut Responsable Communiste dans le monde n’a été condamné à ce jour, pas plus que les Crimes de masse du Communisme.
Seul, à ce jour, et 35 ans après le Génocide Cambodgien, Douch, le Directeur du Centre d’interrogatoire, de torture et d’extermination de S-21 a été jugé et condamné, le vendredi 3 février 2012, à la réclusion à perpétuité pour Crimes contre l’Humanité !

Confer également d’autres ouvrages aussi passionnants sur le même thème, de :
– Rithy Panh : « L’élimination » ;
– Navy Soth : « Les larmes interdites » ;
– Raoul Marc Jennar : « Khieu Samphan et les Khmers rouges : Réponse à Maître Vergès » ;
– Vann Nath : « Dans l’enfer de Tuol Sleng : L’inquisition khmère rouge en mots et en tableaux » ;
– Kèn Khun : « De la dictature des Khmers rouges à l’occupation vietnamienne » ;
– Thierry Cruvellier : « Le maître des aveux » ;
– François Bizot : « Le silence du bourreau » ;
– François Bizot : « Le Portail » ;
– Malay Phcar : « Une enfance en enfer : Cambodge, 17 avril 1975 – 8 mars 1980 » ;
– François Ponchaud : « Cambodge année zéro » ;
– Claire Ly : « Revenue de l’enfer : Quatre ans dans les camps des Khmers rouges » ;
– Sam Rainsy : « Des racines dans la pierre » ;
– Pin Yathay : « Tu Vivras, Mon Fils: L’extraordinaire récit d’un rescapé de l’enfer Khmer Rouge » ;
– Philip Short : « Pol Pot : Anatomie d’un cauchemar ».

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