Acqua alta de Joseph Brodsky

Acqua alta de Joseph Brodsky
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Catégorie(s) : Littérature => Anglophone

Critiqué par Septularisen, le 17 mai 2020 (Luxembourg, Inscrit le 7 août 2004, 52 ans)
La note : 10 étoiles
Visites : 149 

UN POÈME POUR VENISE.

L’histoire commence en 1972, juste après que l’écrivain eut été expulsé de ce qui était alors l’U.R.S.S. celui qui s’appelait encore à l’époque Iossif (Joseph) Aleksandrovitch BRODSKY (1940 – 1996), arrive en gare de Venise, en plein hiver, en pleine nuit, par une température glaciale, borsalino sur la tête et trench coat sur le dos, à la rencontre de la seule personne qu’il connaît dans cette ville…

C’est le début d’une folle histoire d’amour entre l’écrivain américain, fils de la Russie éternelle, et la ville lacustre italienne, qui lui rappelle sans cesse Saint Petersburg, sa ville natale. Une histoire d’amour qui allait durer dix-sept années… Dix-sept années où, tous les hivers, entre Noël et nouvel an, le poète allait rendre visite à «sa» ville, retrouver son havre de paix et y séjourner quelque temps, avec pour seuls compagnons sa valise et sa machine à écrire… Pourquoi en hiver? Parce qu’il n’aime pas la chaleur, et surtout il n’aime pas les hordes de touristes qui envahissent la ville en été...

Écrit en novembre 1989, publié en 1992, soit à peine quatre ans avant la mort de BRODSKY, «Acqua alta» est, pour moi, un long poème en prose, - mais je peux aisément admettre que tous les lecteurs ne penseront pas comme moi -, sur la ville de Venise. Le poète américain cherche à nous faire comprendre et partager sa fascination et son amour pour cette ville. Pour cela il nous raconte tour à tour ses souvenirs personnels, - comme la soirée passée en compagnie de l’écrivaine américaine Susan SONTAG (1933 – 2004) chez la violoniste Olga RUDGE (1895 – 1996), qui passa toute la soirée à leur parler de son défunt mari, l’écrivain Ezra POUND (1885 – 1972) -, et ses impressions au fur et à mesure de ses nombreuses pérégrinations dans la ville.

Tout y passe, de l’architecture de la ville à son aspect unique au monde, de la difficulté d’y trouver un logement même en basse saison, à la cherté de la vie pour les touristes, des hordes de touristes qui envahissent la ville appareil photo à la main, aux autochtones qui oublient de regarder la beauté qui s'expose autour d'eux… Bien plus qu’une simple méditation sur la beauté d’une ville par un immense érudit, ce sont surtout des impressions et des réflexions sur l’eau qui la baigne, sur ses habitants, sur l’architecture, sur les pigeons, sur le temps qui passe inexorablement, sur les places et les placettes, sur les statues des lions et des chérubins, sur la mémoire, sur les nuits d’hiver très froides, sur les palais poussiéreux, sur les promenades en gondoles… Et oui, il y a tout cela dans ce court livre (une centaine de pages),- écrit comme on chuchote des mots d’amour, dans une langue fine et scintillante, avec un lyrisme flamboyant -, et plus, bien plus encore!..

Car même s’il prétend ne pas être un esthète mais, tout au plus un simple observateur, le beau et la beauté se retrouvent à chaque page de ce livre. BRODSKY nous donne à voir, (si, si je vous assure on le voit vraiment!...), souvent avec des métaphores surprenantes d’ailleurs -, les couleurs changeantes de l’eau de la lagune, les dentelles verticales des palazzi, les vagues qui viennent s’échouer aux pieds des fenêtres, le ciel d’hiver remplis d’étoiles, la beauté de la pierre, les campaniles penchés, l'humidité qui suinte partout, la puissance évocatrice de la «nebbia» (le brouillard de la ville), les coupoles recouvertes de zinc, l’impression de marcher sur l’eau, de se perdre dans les petites rues, de sentir l’odeur des algues, de prendre le vaporetto….

On peut, bien sûr, ne pas être d’accord avec Joseph BRODSKY quand p. ex. il traite de «scories produites par ce siècle», la collection d’œuvres d’art de Peggy GUGGENHEIM (1898 - 1979), exposées à Venise (dans le musée au même nom), ou bien encore ne pas le croire, quand il dit ne maîtriser que quelques mots d’italien, - comment sait-il alors que les paquets de cigarettes de la marque MS, sont surnommés «Merda Statale», «Movimento Sociale» et «Morte Sicura»? -, mais devant la beauté de ce livre, je vous assure qu'on est prêt à tout lui pardonner!.. Tout!
Je termine avec un seul regret, que Joseph BRODSKY ne soit pas aussi tombé amoureux de "ma" ville de Florence et ne nous ait pas écrit un livre sur la beauté cette ville…

Sans doute l'un des plus beaux livres sur Venise jamais écrit. Un long poème en prose, une nouvelle, une ode, un récit de voyage, un livre touristique, un divertissement, un immense traité érudit, un livre écrit par un écrivain original… Prenez-le comme vous le voulez, et lisez-le comme vous le sentez, je vous assure que vous ne serez pas déçus!..

P.S. : Inutile de rappeler ici je suppose, que Joseph BRODSKY a été le lauréat du Prix Nobel de Littérature en 1987 et qu’il aimait tellement la ville de Venise qu’il a demandé à être inhumé à San Michele, l’île cimetière de la ville de… Venise!

Un extrait : «Je me rappelle le jour où il me fallut partir après un mois passé seul ici. Je venais juste de déjeuner, dans une petite trattoria tout au bout des Fondamente Nuove, du poisson grillé et une demi-bouteille de vin. Ainsi lesté, je partis vers l’endroit où j’habitais pour rassembler mes bagages et attraper un vaporetto. Je fis cinq cents mètres le long des Fondamente Nuove, petite tache en mouvement dans cette aquarelle gigantesque, et tournai à droite au coin de l’hôpital Giovanni e Paolo, La journée était tiède et ensoleillée, le ciel bleu ; un enchantement. Et, le dos tourné aux Fondamente et à San Michele, rasant le mur de l’hôpital, m’y frottant presque avec mon épaule gauche et plissant les yeux au soleil, j’en eus soudain la conscience aiguë : j’étais un chat. Un chat qui vient d’avoir son poisson. Si quelqu’un m’avait adressé la parole à cet instant, j’aurais miaulé. J’étais absolument, animalement heureux. Douze heures plus tard, naturellement, ayant atterri à New York, je me retrouvai plongé dans le pire gâchis de ma vie – ou du moins ce qui me parut tel à l’époque. Pourtant le chat survécut en moi ; sans ce chat, je me taperais maintenant la tête contre les murs dans quelque coûteuse institution.»

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