Grétry
de Suzanne Clercx

critiqué par Alceste, le 5 mai 2020
(Liège - 59 ans)


La note:  étoiles
Un musicien dans son époque
Comment rendre passionnantes la vie et l’oeuvre d’un musicien fort oublié, bien peu joué, et très inscrit dans une époque et dans un style, c’est le défi qu’a relevé et emporté haut la main Mme Suzanne Clercx dans la délicieuse collection « Notre passé » aux couleurs nationales belges, avec son évocation lumineuse et érudite de Grétry (Liège 1741 - Montmorency 1813) , qui n’exclut cependant ni la documentation ni l’esprit critique.

Ce qui apparaît en premier, c’est la bonté d’âme de ce musicien, acquise peut-être dans son Liège natal, le « pays des bonnes gens » comme il l’appelait lui-même, et qui éclate dans ses opéras au moment du finale, où l’on chante invariablement la réconciliation de tous les protagonistes, au mépris parfois de la vraisemblance, dans des chœurs qui préfigurent peut-être, selon l’auteur, l’Ode à la joie de Beethoven.

A propos de grands compositeurs, Madame Clercx tente d'élucider le mystérieux silence de Grétry au sujet de son illustre contemporain : Mozart.

Ce qui a rendu la position de Grétry particulièrement inconfortable, c’est d’avoir brillé à Versailles avec le genre du « grand divertissement de Cour », avant de connaître les bouleversements de la Révolution et de l’Empire. Il fallait continuer à exister, moyennant quelques renoncements : « Que Grétry ait clamé sa haine contre les rois dans « Denys le Tyran », et fait danser la Carmagnole à des religieuses après avoir travesti un curé en authentique sans-culotte dans « la Rosière républicaine », le fait trouve grâce aux yeux de Fétis ; la crainte que le musicien eût pu paraître suspect et eût par là risqué ses jours, lui semble justifier son attitude. Mais ce qu’il est difficile de lui pardonner, c’est d’avoir consenti à illustrer de sa musique des pièces d’une aussi médiocre valeur littéraire. »

C’est d’ailleurs cette prudence qui pousse Grétry à noircir, dans sa biographie, l’image de son premier maitre de musique, au temps où il était enfant de chœur à la collégiale saint Denis de Liège. Il s’agissait de montrer, en opposition à la rusticité de l’enseignement musical religieux, la modernité des nouveaux Conservatoires voulus par la République et dont Grétry était devenu inspecteur.

D’ailleurs, pour l’essentiel, les grands chefs-d’œuvre du Maître étaient déjà créés à la Révolution, et l’ouvrage les parcourt dans les grandes lignes, en nous en montrant le contenu et les qualités musicales. Grétry y a réalisé une belle synthèse entre l’art italien de Pergolèse et le style plus rationaliste français, en renonçant aux « roulades » de la musique baroque et en privilégiant une ligne mélodique qui répond point par point à l’énoncé de la réplique, faisant ainsi appel à la vérité psychologique.

On est étonné de voir tant de sérieux et de densité dans un ouvrage qui se veut de grande vulgarisation.

Extraits :

"Ainsi, en 1773, avec "Céphale et Procris", Grétry devançait Gluck. Il avait renoué avec le vieux style de l’opéra français, mais il y avait infusé la vie nouvelle et les principes de l’esthétique rationaliste française. Mais Grétry avait fait de ses sujets mythologiques d’aimables divertissements. En utilisant les mêmes moyens, mais en choisissant des sujets plus austères qui convenaient mieux à son tempérament, Gluck ne fera que prolonger et considérablement élargir les principes nouveaux. Il recréera le drame antique non plus en flattant la propension naturelle de la cour française aux aimables divertissements. Dans "Céphale et Procris", c’est à la mythologie décadente de la période hellénistique que Grétry nous ramène ; avec "Iphigénie en Aulide", c’est la Grèce préclassique que Gluck entend nous restituer."
(…)
"Ce n’est pas sans fierté que Grétry nous transmet le quatrain que Voltaire lui fit à propos du "Jugement de Midas", qui avait été refusé à la Cour :

"La cour a dénigré tes chants
Dont Paris a dit des merveilles.
Grétry , les oreilles des grands
Sont souvent de grandes oreilles."