Le Juif errant de Eugène Sue

Le Juif errant de Eugène Sue

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Poet75, le 2 mai 2020 (Paris, Inscrit le 13 janvier 2006, 63 ans)
La note : 9 étoiles
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Passionnément anticlérical

L’engouement suscité, au XIXème siècle, par un bon nombre de romans publiés en feuilleton dans des journaux avant de l’être sous forme de volumes ne peut se comparer aujourd’hui qu’avec le succès remporté par des séries du genre de Game of Thrones, pour prendre un exemple précis. Le principe est exactement le même : faire paraître, épisode après épisode, une œuvre de longue haleine tout en captivant le public au moyen d’une intrigue pleine de péripéties et de personnages qui ne laissent pas indifférent. Et cela fonctionne à merveille. Tout comme certaines séries d’aujourd’hui tiennent en haleine les spectateurs, les feuilletons du XIXème siècle furent, pour une grande part d’entre eux, consacrés par les succès dont ils furent l’objet. En Angleterre, les lecteurs se passionnaient pour les romans de Charles Dickens, en France, entre autres, pour Les Mystères de Paris et, davantage encore, pour Le Juif errant du même Eugène Sue. Le rapprochement entre ces deux auteurs n’est nullement fortuit et il serait intéressant d’étudier comment tous deux furent habités par les mêmes préoccupations et abordèrent des sujets semblables. On retrouve, d’ailleurs, à mon avis, chez ces deux auteurs, des qualités et des défauts tout à fait similaires.
Venons-en au Juif errant qui parut dans Le Constitutionnel de juin 1844 à août 1845 (un roman qui, adapté en série télévisée, pourrait faire un véritable carton de nos jours, je l’affirme en passant). A-t-il vieilli, ce feuilleton, ou peut-il passionner les lectrices et les lecteurs de 2020, comme il a enflammé celles et ceux du XIXème siècle ? Pour moi, pas de doute, la réponse est oui. Il y a, dans ce livre-là, tous les ingrédients pour tenir en haleine la plupart des lectrices et lecteurs, même à notre époque où il y a surabondance de productions de toutes sortes. Eugène Sue est un véritable maître dans le genre du roman feuilleton. Dès les premières pages du récit, on est happé, transporté au point qu’on ne le lâche plus que pour le retrouver le plus vite possible, tant on est avide de savoir ce qu’il advient des nombreux personnages dont nous sont contées les aventures. La force d’Eugène Sue, outre l’habileté avec laquelle il s’est ingénié à imaginer une histoire parsemée de rebondissements, ce sont les personnages qu’il a inventés et qui, pour un grand nombre d’entre eux, laissent une impression profonde et tenace sur la lectrice ou le lecteur. Sur ce point également, on peut parfaitement rapprocher Eugène Sue de Charles Dickens, tous deux étant dotés d’un même génie lorsqu’il s’agit d’imaginer des personnages excentriques ou habités de passions mauvaises, les personnages positifs apparaissant, par contraste, quelque peu fades.
Il n’est pas difficile de résumer, en quelques lignes, l’intrigue du Juif errant. Sous Louis XIV, à l’époque de la révocation de l’édit de Nantes, le marquis Marius de Rennepont essaie de se soustraire à la persécution en cours en prétendant avoir abjuré le calvinisme. Dénoncé par les Jésuites désireux de s’emparer de ses biens, il meurt en laissant sa maigre fortune entre les mains d’une famille juive chargée de la faire fructifier jusqu’à la date du 13 février 1832, date à laquelle ses héritiers devront se réunir en un lieu précis, situé à Paris, où ils pourront toucher leur part d’héritage. A cette date fatidique, le capital et les intérêts ont considérablement grossi la somme initiale. Dispersé aux quatre coins du monde, les héritiers Rennepont parviendront-ils à se réunir à la date et au lieu fixés par leur ancêtre commun ? C’est d’autant moins sûr que ceux qui ont fomenté la perte de ce dernier agissent toujours afin de s’emparer de l’héritage. Les jésuites et leurs divers acolytes paraissent bien décidés à ne pas laisser échapper cette fortune.
Les héritiers Rennepont sont au nombre de sept. L’un d’eux, Gabriel, appartient lui-même à la compagnie de Jésus et œuvre, en tant que missionnaire, en Amérique. Or, en devenant religieux, il a accepté de faire une donation spéciale de tous ses biens présents et à venir à sa congrégation. C’est donc par le biais de cet homme, en tâchant d’éliminer les six autres prétendants, que les jésuites ont imaginé de s’approprier l’héritage. Evidemment, on le conçoit, tout ne se déroule pas aussi simplement. Gabriel lui-même, homme droit et prêtre exemplaire, finit par se séparer de la compagnie de Jésus afin d’exercer son sacerdoce dans un humble village. Mais les jésuites n’ont pas dit leur dernier mot, ils sont toujours à l’affût, fomentant toutes sortes de stratagèmes afin de parvenir à leur but. Tout le roman abonde en péripéties, en retournements de situation, en surprises, tenant en haleine la lectrice ou le lecteur comme le meilleur des thrillers.
Parmi les nombreux personnages, se détachent, outre Gabriel déjà nommé, les autres héritiers Rennepont. Par la descendance maternelle, il faut compter avec Rose et Blanche Simon, filles d’un maréchal de l’Empire ; François Hardy, un manufacturier habitant au Plessis ; et le prince Djalma, fils d’un roi d’une province de l’Inde. Par la descendance paternelle, il faut compter avec Jacques Rennepont, un artisan débauché et ivrogne ; Adrienne de Cardoville, richissime fille du comte de Rennepont, duc de Cardoville ; et Gabriel. Tout ce monde est soigneusement surveillé, espionné, par la clique des jésuites, bien résolue à les éliminer l’un après l’autre, au moyen de toutes les ruses et les abominations possibles. Mais qui sont-ils donc, ces religieux que Eugène Sue décrit comme de « modernes pharisiens » ? Deux d’entre eux font tout particulièrement impression : d’une part, l’abbé d’Aigrigny, le type même du religieux dévoyé persuadé néanmoins d’agir « ad majorem Dei gloriam » ; et surtout l’inoubliable figure perverse ayant pour nom Rodin, sans aucun doute le personnage le plus hallucinant du roman, homme petit et crasseux, d’apparence insignifiante, secrètement habité d’une ambition démesurée, puisqu’il vise non seulement le généralat de son ordre mais également le trône de saint Pierre, un homme à l’imagination sans bornes, capable de toutes les fourberies et de tous les sacrifices pour parvenir à ses fins. Il est le moteur sombre, très sombre, de tout le récit. A tous ces personnages s’ajoutent encore beaucoup d’autres figures étonnantes comme Dagobert, le protecteur de Blanche et Rose, son fils le forgeron Agricol Baudoin, la pauvresse contrefaite qui n’est désignée que par son sobriquet, la Mayeux, sa sœur la Reine Bacchanal, l’étrangleur venu des Indes Faringhea, Morok le dresseur de fauves, le docteur Baleinier, Rose-Pompon, et j’en passe.
Tous ces personnages se trouvent donc impliqués dans de multiples intrigues, dans les péripéties les plus étonnantes, voire les plus extravagantes. Eugène Sue n’est pas Zola, il ne se préoccupe pas de réalisme et, cependant, son roman est très habilement construit sur un socle qui, lui, n’a rien de fantaisiste. Si les aventures contées par Eugène Sue semblent rocambolesques, les sujets abordés, eux, le sont de manière intelligente et tout à fait sensée. Rien de fantaisiste de ce point de vue. Non seulement ces sujets ne sont aucunement farfelus, mais ils n’ont rien perdu aujourd’hui de leur pertinence. Certes, le monde a bien changé depuis le milieu du XIXème siècle, mais les sujets qui préoccupaient Eugène Sue n’ont pas vieilli. C’est une des raisons pour lesquelles Le Juif errant n’a rien perdu de sa force en 2020. En fin de compte, sur le fond, le monde n’a pas radicalement changé. Les questions que se posait Eugène Sue, nous nous les posons toujours aujourd’hui. Et les réalités qu’il aborde, nous les voyons toujours à l’œuvre de nos jours.
C’est vrai en ce qui concerne l’aspect féministe du roman d’Eugène Sue, avec ses personnages qui n’ont rien de banal, comme la Mayeux ou la Reine Bacchanal. Mais c’est surtout Adrienne de Cardoville qui incarne l’orientation féministe du roman. Elle nous est présentée comme une jeune femme très belle et très libre, qui n’entend pas se plier aux convenances de son temps. Elle vit à sa guise, elle s’habille à son goût et reste bien résolue à ne jamais se marier. Son esprit libre lui vaut d’ailleurs bien des ennuis. En fin de compte, quand elle tombe follement amoureuse, c’est encore de manière originale, puisque celui qu’elle aime est un métis, le prince Djalma, et qu’elle n’accepte de l’épouser qu’en dehors de toute loi et de tout engagement officiel.
C’est vrai aussi pour ce qui concerne le tableau de la condition ouvrière esquissé par Eugène Sue. Sur ce sujet, l’écrivain dénonce l’exploitation éhontée des travailleurs par des patrons sans scrupules tout en décrivant, par contraste, la manufacture dirigée par M. Hardy, homme soucieux du bien-être de ses employés. On pourra peut-être déplorer aujourd’hui l’orientation quelque peu paternaliste de l’exposé, mais on ne manquera pas d’être touché, bouleversé, par les portraits de certains des personnages, par les malheurs qu’ils endurent, les injustices dont ils sont les victimes désignées et, en particulier, par celui de la Mayeux, personnage de miséreuse qui fait le lien entre les deux sujets cités. A la fin du roman, l’auteur résume ainsi son propos : « Nous avons essayé de prouver la cruelle insuffisance du salaire des femmes, et les horribles conséquences de cette insuffisance. »
C’est vrai également pour ce qui concerne un élément capital du roman, j’allais dire un personnage, car il s’agit presque de cela, le choléra. A l’heure où nous sommes nous-mêmes confrontés à l’épreuve de la pandémie du coronavirus, il est intéressant, bien évidemment, de lire les pages que consacre Eugène Sue à l’épidémie de choléra survenue à Paris en 1832. « Les pas étaient précipités, comme si, en marchant plus vite, [on] avait chance d’échapper au péril », écrit-il avant de décrire « la longue file de voitures mortuaires improvisées. » Ce sont les familles de prolétaires qui souffrent davantage. Certains se révoltent contre les médecins accusés d’empoisonner le peuple. D’autres organisent une mascarade dans les rues afin de narguer la maladie ! C’est le choléra aussi qui occasionne des rebondissements dans la trame du récit, l’un des personnages, et pas le moindre, puisqu’il s’agit de Rodin, ne réussissant à être guéri du choléra que par des moyens qui font songer à une épouvantable séance de torture. Au passage, Eugène Sue dénonce aussi l’hypocrisie de certains religieux : « on ne lutte pas, écrit-il à leur sujet, à qui secourra plus de pauvres, mais à qui étalera plus de richesses sur la table de l’autel. »
Car il faut en venir maintenant au sujet capital du Juif errant, l’anticléricalisme. Il y aurait beaucoup à écrire sur cette question. On peut certes estimer que la charge contre les jésuites est y exagérée, mais il n’est pas interdit de penser que l’outrance est le moyen par lequel on peut le mieux dénoncer un scandale. L’anticléricalisme d’Eugène Sue est d’ailleurs quelque peu tempéré par Gabriel, un personnage de prêtre saint et dévoué (qui, il faut le remarquer, finit par être sanctionné par son évêque pour avoir porté assistance à un protestant ainsi que pour avoir prié sur la tombe d’un suicidé !). Reste que, pour ce qui concerne les jésuites, l’écrivain n’y va pas de main morte, au point qu’on l’a accusé d’attaquer férocement la compagnie de Jésus tout entière. A la fin du roman, Eugène Sue fait allusion aux offensives haineuses de certains évêques à son encontre. Pourtant, se défend l’écrivain, il n’a rien fait d’autre que de prendre en compte des ouvrages écrits par des jésuites en se contentant, si l’on peut dire, d’en tirer toutes les conséquences « pour les mettre en action ».
Plutôt que de débattre sans fin sur cette question, il est préférable, à mon avis, de mesurer la pertinence du roman d’Eugène Sue non seulement pour ce qui concerne l’Eglise du XIXème siècle, mais pour celle d’aujourd’hui. Bien sûr, il y a eu des changements, des évolutions, il y a eu le concile Vatican II, et cependant… Combien de scandales mettant en cause des hommes d’Eglise, y compris plusieurs fondateurs de communautés nouvelles, ont défrayé la chronique depuis plusieurs années ? Certes, il n’est plus question de dénoncer, de manière univoque, les jésuites, mais, sur le fond, qu’est-ce que cela change ? Tout ce dont se fait le témoin Eugène Sue continue de faire des ravages, même si c’est dans une moindre mesure, étant donné la baisse constante de la pratique religieuse. Ce qui ne manque pas de piment, d’ailleurs, c’est de remarquer que le pape François (un jésuite !) ne rate pas une occasion de mettre en garde contre le cléricalisme que l’on voit à l’œuvre précisément dans le roman d’Eugène Sue.
Car si Le Juif errant, bien évidemment, n’a pas tardé à être mis à l’index à l’époque de sa sortie, il serait fort judicieux, au contraire, de le recommander de nos jours, tout particulièrement aux séminaristes ou aux novices de congrégations religieuses ! Ils liraient ainsi un roman palpitant leur montrant, au moyen de nombreuses scènes, ce qu’il ne faut pas faire, ce dont il faut se garder comme de la peste (ou du choléra, ou du coronavirus !). Ils pourraient longuement méditer sur les méthodes apparemment très pieuses qu’utilisent des religieux, des prêtres, pour servir leurs propres intérêts tout en abusant de la faiblesse d’autrui. Les exemples abondent dans le roman d’Eugène Sue, à commencer par celui dont se sert un prêtre dans le cadre d’une confession, moyen très sûr de soumettre l’autre à sa volonté. C’est ainsi que la femme d’Agricol Baudoin, femme très pieuse, en vient à faire, après s’être confessée, l’exact contraire de ce qu’elle aurait fait si elle avait gardé tous ses esprits. Il en est de même de M. Hardy qui, après une dure épreuve, en vient à être manipulé par les jésuites au point d’être annihilé, de devenir l’opposé de ce qu’il était auparavant.
Pour couronner le tout, ce malheureux M. Hardy, tombé sous la coupe des jésuites et conduit dans une maison de retraite, se retrouve dans une cellule dont les murs sont couverts de sentences issues de l’Imitation de Jésus-Christ. Eugène Sue, à juste titre, n’a pas de mots assez durs pour critiquer cet ouvrage censément pieux, mais en vérité trompeur et pervers, dont se servent habilement le père d’Aigrigny et le père Rodin pour parvenir à leur fin. Gabriel, à qui l’écrivain donne la parole à ce sujet, parlent de « sinistres maximes » et dénonce un « assassinat moral ». On ne peut que lui donner raison. Dieu sait pourtant si ce livre faussement vertueux a été lu par des générations de catholiques, leur donnant, comme dit encore Gabriel, de Dieu l’image d’un « père d’une bonté immense, infinie, [qui cependant] se réjouit dans les douleurs de ses enfants ! » Ouvrage insupportable, affligeant, pourtant plébiscité par les lectrices d’une revue féminine à qui il était demandé, en 1908, quels étaient les dix livres qu’il fallait avoir lu dans sa vie (ce fait est rapporté par Martine Reid dans l’ouvrage collectif Femmes et littérature paru récemment chez Folio) !
Quand on veut s’arroger du pouvoir sur autrui, tous les moyens sont bons ! Comment apprécier aujourd’hui l’anticléricalisme d’Eugène Sue autrement qu’en l’approuvant ? Oui, Le Juif errant est un roman de grande envergure, que ce soit par sa narration aux multiples péripéties ou que ce soit par les sujets qu’aborde l’auteur, le plus souvent avec un esprit aiguisé et de justes observations. Pour finir, car il faut bien finir alors que je pourrais écrire vingt pages sur ce roman, oui, je le dis sans ambages, vive l’anticléricalisme d’Eugène Sue !

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