Souffrances de mon pays
de Vercors

critiqué par Eric Eliès, le 8 mars 2020
( - 50 ans)


La note:  étoiles
Un témoignage sur l'oppression, qui dépasse l'évocation de l'occupation allemande
Touche à tout doué dans tous les domaines (ingénieur, dessinateur, écrivain et éditeur fondateur des Editions de minuit), Vercors, de son vrai nom Jean Bruller, est l’un de mes écrivains préférés, non par la qualité de son écriture (pourtant réelle) mais par l’ouverture d’esprit et l’intelligence humaniste de son approche des problématiques humaines. Un peu comme Arthur Koestler, et sans doute Saint-Exupéry s’il n’était pas mort prématurément, il est resté un esprit toujours alerte et libre, jugeant les choses selon sa conscience sans se laisser emprisonner dans une école de pensée ou un courant politique, y compris dans la période tendue de l’immédiat après-guerre où il s’est attaché à révéler les convergences possibles plutôt qu’à entretenir les clivages…

Après « Le silence de la mer », Vercors devint très vite une figure majeure de la littérature résistante. Il n’est donc pas étonnant que les éditions Life lui aient passé commande d’un texte pour expliquer au public américain la réalité de la situation de la France sous l’occupation allemande. La réponse de Vercors, à la fois simple et émouvante, tient dans ce petit livre qui, sans doute à l’insu de Vercors lui-même, dépasse son sujet et évoque la situation de toutes les populations opprimées. Il s’agit d’un témoignage qui a une valeur universelle et mérite d’être lu et connu, car ses accents résonnent dans les conflits actuels. Kurdes, Rohingyas, etc., toutes les minorités sous la férule d’une autorité despotique pourraient se reconnaître dans la population française des années 40 et il serait d’ailleurs souhaitable que la France n’oublie pas, dans son traitement des réfugiés, toutes les leçons de l’épreuve qu’elle a subie durant l’occupation allemande et qui a généré, sur ses routes, un flux d’hommes et de femmes en quête d’un refuge…

Vercors s’attache à montrer que les pires souffrances sont morales. Les privations matérielles sont secondaires : elles ont été plus fortes à la libération que pendant l’occupation, où un semblant d’administration organisait encore la vie du pays et assurait une pitance minimale. Pourtant, la libération est une époque bien plus joyeuse que l’occupation, où la population a subi l’humiliation quotidienne de son impuissance. Nul, sauf à avoir le courage de mourir pour cela, ne pouvait rien dire ou faire face à l’oppression et devait subir sans réagir une violence arbitraire. Vercors donne en exemple une scène qu'il a vécu et le hante : un soldat allemand cogne en plein visage un gamin qui l’a bousculé en montant dans le métro parisien et demande si quelqu’un a quelque chose à dire, n’obtenant pour seule réponse (y compris de Vercors lui-même) que le silence honteux et les regards détournés des autres voyageurs. Cette humiliation était accrue par l’attitude du gouvernement de Vichy qui multipliait les éloges et les courbettes devant l’Allemagne, laissant se commettre en toute impunité des crimes odieux et des massacres de masse (Vercors évoque aussi bien la déportation des Juifs que les exécutions sommaires, de Tulle et d’Oradour). L’Allemagne, pendant quelques mois, a cherché à se montrer sous le visage d’un vainqueur respectueux et d'un occupant aimable. C’était un masque de propagande, qui ne tint pas longtemps. L’occupation fut un temps de triomphe pour l’injustice, que Vercors nomme l’Injustice car elle fut totale : pendant toute la période d’occupation, les trafics ont prospéré et les profiteurs de la misère ont été comblés de richesses et d’honneurs…

Avec peut-être un brin d’excessive ferveur dans l’exaltation du patriotisme, Vercors décrit la honte et la rage bouillonnantes en chaque Français contraint à l’impuissance et au silence, et espérant la délivrance. En effet, l’objectif du texte est de convaincre les Américains que la population française a souffert et n’a pas collaboré et que le devoir moral des USA est d’aider la France, encore chancelante, à se rétablir et à retrouver force et confiance. Néanmoins, au-delà du plaidoyer et du contexte historique de sa rédaction, le texte de Vercors est vibrant d’humanisme universel et peut aisément se transposer à toute population opprimée.