Le second disciple de Kenan Görgün

Le second disciple de Kenan Görgün

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Nathavh, le 17 février 2020 (Inscrite le 22 novembre 2016, 56 ans)
La note : 9 étoiles
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Le second disciple

Kenan Görgün est un écrivain belge d'origine turque, il a grandi à Molenbeek, il nous propose un roman explosif, exigeant et interpellant.

L'action se passe à Bruxelles qui est un personnage à part entière dans le roman. Le prologue est magnifique, il nous décrit merveilleusement bien le canal de Bruxelles, la frontière entre le nord et le sud de la ville.

C'est un roman noir, très noir, qui traite d'un sujet difficile ; le terrorisme, le radicalisme, les attentats, l'extrême droite et les failles humaines.

Comment un homme devient-il un guerrier ?
Comment une telle détermination à passer à l'acte peut-elle naître ?
Comment un fils musulman ou belge peut-il basculer et devenir un assassin ?

C'est une partie de ces questions qui sont abordées avec brio, comme si, l'auteur était entré dans la tête et la pensée du radicaliste. Ce récit au vocabulaire riche est exigeant, il demande attention et suscite multiples réflexions mais est indispensable. Quelle claque !

D'une part Xavier Brulein, belge d'origine, une enfance dans un quartier défavorisé, des parents peu présents. Il sera très tôt livré à lui-même, victime d'un certain racisme, celui de ses origines sociales et de la pauvreté. Peu ou pas d'éducation, livré à lui-même, un mal être naissant.

Les barrières disparaîtront le temps de l'armée, il s'engagera quatre années au Moyen Orient dans le conflit Irakien. Peu après son retour, il agressera très violemment un homme pour une fille qu'il connaît à peine, très jeune il se retrouvera cinq années en prison.

Xavier Brulein y rencontrera Brahim Ben Lakdar, le responsable et cerveau d'un sanglant attentat à Bruxelles, à son contact il deviendra Abu Kassem.

Lorsqu'il sort de prison, il a en tête une mission qui aura lieu dans 56 jours, c'est son but ultime. Sans le savoir il est devenu l'outil de la vengeance d'Abu Brahim qui veut se venger de ses frères qui l'ont abandonné et dénoncé en prison.

Abu Brahim sortira lui aussi de prison avec un bracelet électronique pour vice de procédure ... Il retrouvera la liberté , enfin peut-on parler de liberté car seule une heure de sortie est autorisée par jour ! Sa mère Kadija est la seule à lui avoir rendu visite durant sa détention, elle a préparé son retour mais dévastée cherche à comprendre qui est son fils ? Qu'a-t-elle raté ? Comment est-il devenu un assassin lui le bon fils musulman ?

Cette fiction est d'un réalisme surprenant, c'est comme si l'auteur était dans la tête des protagonistes, il nous décrit avec brio dans une écriture magistrale, dure, les différentes étapes qui poussent au changement. Fragilités, doutes, méprise pour en arriver à la haine et à la détermination d'un projet horrible, inhumain. Il met également en évidence l'absence de mots, de culture , le manque de discernement comme une des causes du radicalisme.

C'est puissant. A lire !

Ma note : 9/10


Les jolies phrases

Aucun guide ne peut te garantir d'être juste, de dire chaque fois la vérité, de ne pas succomber à ses instincts.

Ce n'est pas toi qu'on libère de la prison, c'est la prison que l'on libère de toi.

La mixité, le vivre-ensemble, tout ça se retourne contre le monde qui en a gavé les gens à défaut de les avoir nourris pareil.

Vous avez accepté la privation, vous en avez fait une base philosophique et elle a cessé de ronger votre personnalité. Xavier vous a permis de saisir une vérité qui vaudrait partout et toujours : le seul truc dont on n'allait jamais vous priver, c'est la privation. Le manque deviendrait la force.

C'est confondre la came et l'effet - tu l'as expérimenté à la mosquée : ce n'est pas parce que tu croyais plus fort que tu as fréquenté plus souvent la mosquée, c'est parce que tu as fréquenté plus souvent la mosquée que tu t'es mis à croire plus fort.

Quand l'unité de l'être humain est si forte, tenter d'y porter atteinte, c'est comme la fission nucléaire de l'atome. C'est le bruit et la fureur.

La méprise se répète, s'amplifie, s'aggrave, tragique. La méprise est une maladie. Elle infeste une ville après l'autre. Elle dresse des peuples les uns contre les autres. Elle tue et fait tuer. Des âmes égarées croient servir Dieu. Des âmes perdues confondent le Jugement dernier avec leurs erreurs de jugement. Il n'y a plus d'antidote. Il n'y a plus de remède de cheval. Un acte foudroyant qui ramènera l'Histoire à zéro.

Les êtres humains font ça : se donner du mal pour oublier ce qu'ils savent. En fin de compte, le Prophète n'était qu'un être humain. Lui aussi.

Les gens n'enterrent jamais leurs différences en même temps que leurs morts. Ni leur désir plus ou moins avoué de battre le feu par le feu. Ceux qui surmontent la haine sont des êtres exceptionnels. Et les pertes exceptionnels ne courent pas les rues.

Est-ce que la haine c'est l'absence d'amour, ou autre chose encore ? Et qu'est-ce qui est le plus grave ? Qu'est-ce qui est le plus difficile à vivre, à endurer, qu'est-ce qui est, à la longue, le plus destructeur : la haine ou l'absence d'amour ? Et quelqu'un qui hait peut-il encore réaliser qu'il vit non seulement dans la haine mais aussi dans l'absence d'amour ?

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