Marx dans le jardin de Darwin
de Ilona Jerger-Bachmann

critiqué par Ardeo, le 9 février 2020
(Flémalle - 72 ans)


La note:  étoiles
Un fameux trio
Voici un livre qui mérite d’être lu.

Son auteure, jeune journaliste allemande en est à son premier roman et c’est une réussite. Elle imagine que ces 2 grandes personnalités européennes de la fin du XIXe siècle (Marx et Darwin) se sont un jour rencontrées. Possible car ils ont habité à Londres pas loin l’un de l’autre dans les années 1880 et ils auraient pu « par hasard » se retrouver à la faveur d’une promenade ou mieux par la volonté d’une 3e personne au courant de leur existence, de leurs œuvres aussi dissemblables qu’elles paraissent au premier abord et ayant la volonté de les confronter par exemple lors d’une promenade ou d’un diner. Cette 3e personne, Jerger l’invente. Il s’agit du Dr Beckett, supposé docteur de ces 2 personnages historiques et admirateurs de chacun d’eux. Homme respectable, respectueux, de bonne société, influent dans des milieux scientifiques, littéraires, politiques et même religieux.

Par contre, aussi bien Charles Darwin le naturaliste « inventeur » de la théorie de l’évolution et Karl Marx le fameux théoricien de la lutte des classes et du communisme ne sont plus que les ombres de leurs œuvres littéraires passées. Le roman décrit -pour les lecteurs un peu distraits, peut-être pour ceux qui viennent de quitter leur île déserte des Galapagos- quelques moments clés de la vie de chacun d’eux notamment celle de Darwin lors de ses innombrables recherches dans des laboratoires ou de par le Monde. Par exemple, il est fait référence à son voyage de 1835 sur le navire Beagle en Amérique du Sud et la « révélation » qu’il va transmettre au monde entier de la présence de coquillages sur les hauts pics des montagnes chiliennes qui sera une « preuve » de sa théorie de l’évolution. C’est à partir de ce moment que Darwin va devoir s’opposer au clergé et à la théorie de la création du monde. A la page 130 de mon édition, Darwin explique à Beckett : « Vous avez bien sûr raison, je ferais effectivement mieux d’éviter les discussions politiques. Je suis naturaliste, et fermement convaincu que l’activité scientifique doit se tenir à l’écart des disputes sociales. Elle n’a pas à se laisser réquisitionner. Ni par l’Eglise, mais ni non plus par la politique. L’indépendance des sciences est vraisemblablement notre plus grande conquête depuis le Moyen-Age. »

Ilona Jerger suggère également (Beckett est son porte-parole) que la théorie de la sélection naturelle de Darwin a amené à une libération de l’individu mais qui risque de s’opposer aux théories de Marx et à leurs corollaires de « l’assistance communiste » du prolétariat.
Tout le roman est imprégné d’un humour très plaisant comme le suggère cet exemple lorsque Darwin gravit la fameuse montagne sud-américaine et vérifie que « Il n’y avait pas de Dieu pour se féliciter de sa création au point de décorer des parois rocheuses avec des coquillages ».

Hélas, Marx et Darwin vont se rencontrer une seule fois mais sans parvenir à communiquer vraiment et on s’y serait attendu (mais pas forcément dans le cadre de cet ouvrage), ils vont mourir l’un après l’autre.
Lors de l’enterrement de Marx, Engels qui bien entendu fait partie des personnages « non inventés » du roman dira dans son éloge funèbre : « Comme Darwin a découvert la loi de l’évolution de la nature organique, Marx a découvert la loi de l’évolution de l’histoire humaine. C’est-à-dire qu’il a mis en lumière le fait que les humains ont avant toute chose besoin de manger, de boire, de se loger et de se vêtir, avant de pouvoir faire de la politique, de la science et de l’art. Que par conséquent le degré d’évolution économique d’un peuple constitue la base à partir de laquelle se sont développés l’Etat, le droit, l’art et même les conceptions religieuses. Et c’est à partir de cette base matérielle qu’ils doivent être expliqués -et non l’inverse, comme jusqu’à présent. »
Tous les lecteurs ne sont pas automatiquement d’accord avec les aventures plus ou moins historiques que l’auteure raconte et les théories qui y sont exposées mais je vous invite néanmoins à vous procurer ce court roman et à visiter ce jardin de Darwin pour beaucoup de plaisir. C’est une bien belle confrontation mise en scène par Ilona Jerger que nous découvrons dans ce roman plaisant et intéressant à la fois.