Manuel de survie pour les paroisses: Pour une conversion pastorale
de Julie Gubbini, James Mallon

critiqué par Emilien Halard, le 26 janvier 2020
( - 34 ans)


La note:  étoiles
Les théories du management appliquées aux paroisses catholiques
« Manuel de survie pour les paroisses » est le livre à la mode au sein de l’Eglise catholique en France, notamment dans les milieux proches du Congrès mission.

Son auteur, le père James Mallon, est curé d’une paroisse au Canada anglophone.

C’est un prêtre de la génération Jean-Paul II. Il a été ordonné en en 1997 et s’inscrit explicitement dans la ligne pastorale de Jean-Paul II.

Il explique ainsi qu’il pensait que sa génération de prêtres allait sortir l’Eglise de l’écroulement qui a suivi Vatican II, et ce en mettant l’accent sur 2 moyens :
- La sainteté individuelle des prêtres,
- Un retour à l’orthodoxie dans la catéchèse, les homélies et tous les enseignements dispensés.

Mais assez rapidement, il s’est aperçu que cela ne suffisait pas.

Il s’est aperçu que la vie d’une paroisse obéissait à des dynamiques de groupe. Et qu’il devait bien comprendre ces dynamiques s’il voulait voir sa paroisse grandir.

Son livre constitue la compilation de ses réflexions sur ces dynamiques paroissiales.

Il s’agit de réflexions extrêmement pratiques et concrètes sur une multitude de sujets. Toutes ne sont pas forcément pertinentes. Mais je pense que toutes méritent d’être connues et débattues par les prêtres, évêques et laïcs engagés dans l’Eglise.

Parmi les différentes thèses de l’auteur, je vais ici en aborder quatre qui, correctement appliquées, pourraient vraiment faire une différence.

1. LEADERSHIP

Prenons, par exemple, la notion de leadership.

L’auteur invoque la thèse selon laquelle le rôle premier d’un chef ou d’un leader est de développer et de communiquer une vision de ce que peut être l’avenir.

Cette « vision d’avenir » doit être « une image du futur qui produit de la passion en nous ».

L’exemple-type de l’énonciation réussie d’une vision d’avenir est le fameux discours « I had a dream » de Martin Luther King.

Le père Mallon incite les curés de paroisse à développer une vision de l’avenir qu’ils souhaitent pour leur paroisse et à la développer de façon très concrète, en rédigeant un texte de quelques lignes, une page maximum.

Il donne l’exemple du texte de vision d’avenir qu’il a rédigé pour sa paroisse, et ce texte ne fait que deux phrases.

L’objectif de cette « vision d’avenir » est de susciter l’enthousiasme des paroissiens, et d’instiguer une dynamique au sein de la paroisse.

C’est pourquoi, le P. Mallon préconise :

- d’évoquer régulièrement cette vision d’avenir (il l’évoque en homélie toutes les 3 semaines)

- et d’expliquer tous les changements opérés au sein de la paroisse à la lumière de cette vision.

Un excellent exemple de ce que peut être une « vision d’avenir » se trouve dans la 4ème de couverture du livre d’Albert L. Winseman, le spécialiste du développement paroissial au sein de l’institut Gallup :

« Qu’adviendrait-il si les membres de votre paroisse
• invitaient 13 fois plus de personnes à l’église que le mois dernier ?
• étaient 3 fois plus satisfaits de leurs vies ?
• passaient plus de deux heures par semaine à servir et aider les autres dans leur communauté ?
• donnaient 3 fois plus d’argent à l’Eglise ?
A quoi ressemblerait alors votre paroisse ? »

2. ACCUEIL

Tout le monde fait souvent le constat que l’accueil est catastrophique dans la plupart des paroisses catholiques en France.

Ce n’est pas qu’il y ait de la mauvaise volonté, mais la culture dominante incite à respecter la réserve des visiteurs et à ne pas les « déranger » s’ils ne font pas eux-mêmes la démarche de s’adresser à un paroissien.

Cette approche convient effectivement à certaines personnes mais pas à d’autres. Tout dépend en réalité du profil psychologique de chacun.

Du point de vue d’un pasteur, la question est de savoir si un accueil plus actif permettra globalement de mieux accueillir les gens ou pas.

Je n’ai pas connaissance de données statistiques qui permettraient de trancher ce débat. Mais l’intuition de l’auteur est qu’une paroisse gagnerait nécessairement à avoir un accueil plus actif.

Concrètement, il a pris les mesures suivantes :

- Création de deux équipes spécifiques chargées l’une d’accueillir les gens à la porte de l’église avant chaque messe du dimanche, et l’autre de présenter les différentes activités de la paroisse aux gens déjà entrés dans l’église ;

- Vigilance sur la propreté et l’entretien des toilettes de l’église (il s’agit d’une spécificité nord-américaine, car en France, pour autant qu’elles existent, les toilettes des églises ne sont guère ouvertes aux paroissiens) ;

- Demander à chaque fidèle d’échanger son nom avec son voisin de messe et de prier pour lui. Il s’agit cette fois d’une pratique assez diffusée en France, mais qui ne réussit pas vraiment à créer la convivialité attendue, dans la mesure où les prénoms sont parfois bredouillés de façon inaudible et dans la mesure où échanger son nom ne suffit pas à créer une relation avec quelqu’un. L’auteur améliore cette démarche en prévoyant qu’un dimanche par mois les paroissiens portent un badge mentionnant leur prénom.

La fréquence de ces dimanches « badgés » est importante, car seule la répétition permet de commencer à retenir les noms des uns et des autres. Si l’on met en place cette pratique, je pense qu’il faut insister autant que possible pour que les paroissiens écrivent leur prénom en lettres capitales, car l’écriture manuscrite peut souvent être illisible.

3. PETITS GROUPES

La partie la plus pertinente de l’ouvrage est peut-être celle consacrée aux petits groupes paroissiaux.

Le constat du P. Mallon est que pour créer une véritable communauté, il faut rencontrer régulièrement les mêmes personnes. Les rencontrer, c’est-à-dire leur parler, les connaître, et non pas seulement être assis dans la même rangée à l’église sans rien échanger si ce n’est le signe de paix.

A vrai dire, il existe des petits groupes de paroissiens dans n’importe quelle paroisse un peu saine.

La question que l’auteur s’est posé est de savoir comment les organiser de façon optimale.

Il relate l’expérience de membres du parcours Alpha qui, à la fin du parcours, forment parfois de petits groupes. Mais ces groupes de petite taille créaient des liens si forts qu’ils engendraient deux problèmes :
- Tout d’abord, il était quasiment impossible d’y intégrer de nouveaux membres
- Par ailleurs, lorsqu’un membre quittait le groupe, il était si gêné qu’il arrêtait souvent d’aller à la messe …

La solution avancée par l’auteur est de créer des groupes de plus grande taille, entre 25 et 35 personnes, « suffisamment petits pour que leurs membres se sentent aimés, encouragés et soutenus » et « suffisamment grands pour que certains puissent rester au fond sans subir la pression qui peut exister dans un groupe de 8 ».

Dans la mesure où ces groupes se réunissent au domicile des participants (condition indispensable pour qu’ils soient vraiment conviviaux), je ne suis pas certain que cette solution puisse s’appliquer partout, notamment en région parisienne et dans tous les endroits où les logements sont petits.

De plus, il est rare qu’une paroisse française réussisse à réunir régulièrement autant de paroissiens en dehors de la messe du dimanche.

Néanmoins, dans mon ancienne paroisse, j’ai pu observer un autre système qui me paraît mieux praticable : organiser des petits groupes de quartier qui se réunissent chaque semaine pendant l’Avent et le Carême.

La taille des groupes est alors suffisamment petite pour qu’ils soient conviviaux et puissent se tenir chez les participants.

Et en même temps, la durée de vie de ces groupes est suffisamment courte pour qu’aucune pression ne soit ressentie par un participant qui cesserait de venir.

La taille d’un groupe est une chose, son activité et le rythme de ses réunions en sont d’autres.

Les groupes préconisés par le P. Mallon sont de deux sortes.

D’une part, les grands groupes de 25 à 35 personnes se réunissent deux fois par mois. Ils comportent repas, un temps de prière les uns pour les autres et un exposé préparé par un membre du groupe. Naturellement, à chaque réunion, c’est un membre différent qui prépare l’exposé.

L’objectif est de permettre à chacun de s’exprimer mais aussi de développer ses dons. Et de sortir un peu du cadre habituel dans l’Eglise où les laïcs n’ont jamais la parole, mais doivent se contenter d’écouter poliment ce que dit leur clergé.

On pourrait imaginer d’autres activités pour ce genre de groupe. L’auteur évoque la situation d’une paroisse anglicane de Londres où les membres des petits groupes se retrouvent pour des œuvres d’évangélisation ou pour des actions caritatives.

Le 2nd type de groupe est celui que les fidèles fréquentent de façon temporaire à l’occasion de formations ou d’actions caritatives.

Dans la perspective du P. Mallon, la fréquentation de ces groupes temporaires se fait en plus de celles des groupes permanents, car c’est uniquement dans ces derniers que les fidèles peuvent construire entre eux une profonde convivialité.

4. LES ATTENTES DU CURE ENVERS SES PAROISSIENS

Le P. Mallon préconise aux curés de paroisse d’informer leurs fidèles de ce qu’ils attendent d’eux très concrètement.

Dans sa paroisse, il informe ainsi ses paroissiens qu’il attend d’eux 5 choses :
- Qu’ils viennent à la messe du dimanche ;
- Qu’ils s’inscrivent à au moins une formation spirituelle par an ;
- Qu’ils s’investissent dans au moins un service paroissial par an ;
- Qu’ils cherchent à tisser des liens avec les autres paroissiens ;
- Qu’ils contribuent financièrement aux besoins de la paroisse.

Il peut paraître paradoxal d’ajouter de nouvelles exigences, alors même que les fidèles ne sont souvent pas conscients de l’existence 5 des commandements de l’Eglise catholique (à savoir : assistance à la messe du dimanche, confession une fois par an, communion à Pâques, jeûne et abstinence les jours fixés par l’Eglise, denier du culte).

De même, certains ne manqueront sans doute pas d’évoquer l’avertissement du Christ envers les préceptes humains (« les doctrines qu’ils enseignent ne sont que des préceptes humains. Vous aussi, vous laissez de côté le commandement de Dieu, pour vous attacher à la tradition des hommes. », Marc 7,8).

Mais l’auteur part du principe qu’on est toujours plus à l’aise lorsque l’on sait ce que les autres attendent de nous.

Il rappelle également qu’être exigeant avec quelqu’un est valorisant pour la personne en question.

Pour être pertinentes, je pense que les attentes doivent vraiment être exprimées comme des souhaits dont l’accomplissement remplirait de joie le cœur du curé et non pas comme de nouvelles contraintes dont la violation transformerait le fidèle en mauvais paroissien.

Les paroissiens sauront comment combler les attentes de leur curé et seront plus à l’aise pour suggérer des initiatives ou émettre des critiques constructives s’ils savent qu’ils ont « rempli leur part du contrat ».

* * *

L’auteur a été critiqué pour appliquer à la vie de l’Eglise des pratiques issues du monde l’entreprise et notamment des théories anglo-saxonnes du management, au point de ressembler parfois à un commercial de l’institut Gallup.

Il s’agit d’une critique dans le sens où l’auteur ne tiendrait pas compte de la dimension surnaturelle de l’Eglise, et se contenterait de méthodes de recrutement purement humaines.

Pourtant, selon l’adage thomiste bien connu, « la grâce ne détruit pas la nature mais la parfait ». Le fait que l’Eglise soit d’origine surnaturelle n’empêche pas que s’y posent les mêmes problèmes de relations humaines et d’organisation que dans tout autre groupement humain.

De fait, le Père Mallon s’inspire explicitement d’un certain nombre de théories (notamment la théorie de l’engagement) que j’ai vu appliquées dans les entreprises où j’ai pu travailler.

Le paradoxe, c’est que ces théories me paraissent bien mieux adaptées à des paroisses ou à des associations qu’au monde de l’entreprise, puisqu’elles surestiment largement le rôle des facteurs autres que salariaux dans l’investissement d’un salarié.