Le Consentement de Vanessa Springora

Le Consentement de Vanessa Springora

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Le rat des champs, le 2 janvier 2020 (Inscrit le 12 juillet 2005, 69 ans)
La note : 10 étoiles
Moyenne des notes : 9 étoiles (basée sur 2 avis)
Cote pondérée : 6 étoiles (11 455ème position).
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Destruction et reconstruction

Que dire de ce témoignage glaçant? Que je suis bouleversé? Certainement, mais aussi plein de respect pour l'auteure, qui a réussi dans les larmes et la souffrance à échapper à l'emprise diabolique d'un écrivain porté aux nues par ce qu'on hésite à nommer l’intelligentsia, un pervers narcissique, et qui s'est reconstruite avec un courage qui force l'admiration.
A quatorze ans, la vie de V. est peu enviable, ses parents sont divorcés, et la souffrance de l'absence de son père en a fait une écorchée vive. Elle se sent laide, moche, se décrit comme un "crapaud". Elle vit une relation fusionnelle avec sa mère et au cours d'un dîner, elle rencontre l'écrivain Gabriel Matzneff, âgé de cinquante ans. L'homme brille de tous ses feux, il a de l'humour, un discours brillant, et semble n'avoir d'yeux que pour elle. Dans les jours qui suivent, il lui fait une cour assidue. Incapable de discernement, éblouie, elle finit très vite par se retrouver entre ses draps, dans une chambre de bonne, au sixième étage d'un immeuble parisien. Avec une perversité accomplie, G.M. lui fait croire qu'il n'y a rien de plus normal que l’amour qu'il lui porte, et que si certains le voient comme un écrivain maudit, elle représente sa rédemption, une chance que lui offre le destin de vivre enfin dans la pureté d'un amour absolu, tellement romantique. Elle le trouve beau, avec sa calvitie, il ressemble à un sage, à un bonze aux yeux bleus, et cette jeune adolescente, éprise de culture et de littérature cède à l'ogre. Comme G. n'arrive pas à la déflorer, leurs premières relations sexuelles seront anales. Voilà, dit-elle comment elle perd une première partie de sa virginité. Comme un petit garçon lui glisse-t-il à l'oreille. Ce n'est que plus tard, grâce à une petite incision pratiquée dans son hymen sous anesthésie locale par un gynécologue, que l'amour, mais peut-on l'appeler ainsi, sera possible par voie vaginale.
Les conséquences seront dramatiques. V. sèche les cours pour aller retrouver G. dans sa chambre de bonne, elle est en décrochage scolaire, et très vite, elle s'aperçoit qu'elle est loin d'être la seule proie de l'ogre, qui multiplie les manœuvres de séduction pour la ramener dans son lit. Quand G. est reçu sur le plateau d'une célèbre émission littéraire française, elle l'accompagne, toute fière de son bel amant.
Incapable de comprendre qu'elle est victime du syndrome de Stockholm, elle est choquée, offusquée de l'intervention, en direct, d'une écrivaine québécoise nommée Denise Bombardier qui, courageusement, prend tout le monde à contre pied et le traite de pédophile. Pour elle, c'est clair, cette femme est une virago. D'ailleurs, son amant et mentor ne dit-il pas qu'elle est une mal baisée?
Lorsque la police reçoit des lettres anonymes pour dénoncer la pédophilie de G. ce dernier ne se démonte pas. Il fait disparaître les preuves des passages de V. dans son petit studio, et nie tous les faits, à chaque convocation par la police, avec un sourire enjôleur.
Hospitalisé pour mise au point d'une maladie un peu mystérieuse, G. fait courir le bruit qu'il est atteint du sida, et, amoureuse, V. imagine qu'elle et G. mourront ensemble, main dans la main, de la mort romantique des amants maudits, puisque, comme chacun sait, Eros et Thanatos sont liés.
G. pour maintenir son emprise sur V. souffle le chaud et le froid. Il lui fait lire la bible, il rédige ses dissertations, il manie le verbe, dit-elle, comme on manie l'épée. Même si elle lit dans l'oeuvre glauque de l'écrivain le récit complaisant de ses exploits sexuels avec les garçons de Manille, elle n'y croit pas, d'autant plus qu'il affirme qu'elle est sa planche de salut qui lui permettra de se débarrasser de ses démons.
Quand V. commence à comprendre que (je cite) la démarche littéraire de G. avait toujours eu pour but de tordre la réalité de la manière la plus flatteuse à son égard, quand elle rencontre Youri, un garçon de 22 ans, et qu'elle échappe petit à petit à l'emprise, l'ogre ne cesse de la harceler pour la récupérer. La réalité se révèle dure, très dure, voire destructrice, au point que V. devient anorexique, se drogue, et tente même un jour de se jeter par la fenêtre.
Après plusieurs années, et une psychothérapie de longue haleine, V. arrive enfin à se reconstruire, à être enfin capable de rencontrer un homme avec qui elle se sent pleinement en confiance.
Destruction, calcination, reconstruction, un vrai travail alchimique. Engagée dans la maison d'édition qui avait publié le fameux essai "les moins de seize ans" elle apprend que les droits du livre n'ont pas été renouvelés à cause de "la raréfaction des amateurs de ce genre de publications, ou leur honte à s'avouer comme tels".
Alors, bien sûr, certains se demanderont pourquoi ce livre. Par vengeance? Par catharsis? Pour éviter à d'autres de devenir, comme elle, victimes de pédocriminels, de pervers narcissiques?
Peut-être, à mon avis, pour toutes ces raisons, mais ce livre, remarquablement bien écrit est d'abord et avant tout l'autobiographie d'une femme extraordinaire, qui a réussi, à la force du poignet, à se reconstruire après avoir été la victime d'un ignoble personnage.

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Un témoignage utile bien que tardif

8 étoiles

Critique de Veneziano (Paris, Inscrit le 4 mai 2005, 42 ans) - 19 janvier 2020

Cette éditrice livre une autobiographie sous l'initiale de son prénom V., , pour décrire le caractère gênant de son premier amour, avec un écrivain de renom, G.M., qui assumait son attirance pour les adolescents des deux sexes, comme sa pratique, cela est cohérent, pour le tourisme sexuel. L'ayant rencontré par le biais de sa mère, la narratrice tombe immédiatement sous le charme de ce quinquagénaire qui lui fait de l'oeil, alors qu'elle n'a que treize ans. Elle est placée sous son emprise, consent à ses lubies. Leur union devient dévorante, au point de sacrifier une grande part de ses études secondaires. Cette vampirisation donne lieu à une prise de conscience et à une rupture de sa part.
Cette liaison est connue du monde littéraire, de ses parents, et personne ne pipe mot, alors que l'intelligentsia des auteurs et penseurs, le plus souvent à gauche, approuve, ou donne au moins son blanc-seing, à cette pratique sexuelle pour le moins déroutante. Les enquêtes de police n'ont pas abouti, et le silence assourdissant de l'entourage, familial tant qu'intellectuel, laisse pantois.

Ce récit glaçant est éminemment utile. Il incite à réfléchir sur l'idée de majorité sexuelle, de "consentement" et de l'âge où il peut être donné envers un adulte. Il est juste étonnant et dommageable que ce témoignage vienne si tard, si bien que l'intéressé ne peut plus être poursuivi, en raison de la prescription des faits reprochés. Mais il n'est pas évident d'évoquer ce genre de choses, de porter plainte, de seulement en parler.
Ce livre permet une prise de conscience, et c'est déjà beaucoup. Les moeurs semblent évoluer en bien, me semble-t-il (sans provocation ni outrecuidance volontaire de ma part).

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