Brandebourg
de Juli Zeh

critiqué par Tistou, le 7 février 2020
( - 64 ans)


La note:  étoiles
Gros ouvrage intimidant, et au final bluffant
Oui, un gros ouvrage de 516 pages, qui peut faire peur s’agissant, comme le dit la quatrième de couverture, de »belle fresque villageoise contemporaine », dans le Brandebourg de surcroît, c’est-à-dire dans l’austère ex – RDA.
On peut y regarder à deux fois avant de s’y lancer et c’est une erreur d’appréciation, Brandebourg est remarquable dans sa construction et dans la réussite de l’enchevêtrement des destinées individuelles fondues dans une histoire collective villageoise. C’est bluffant de maîtrise et dénote d’une planification certainement rigoureuse dans l’agencement de l’histoire.
Sous la forme d’un roman choral, Juli Zeh nous raconte un morceau d’histoire d’un village d’ex-RDA, environ vingt après la chute du Mur. Des villageois historiques, qui ont donc vécu la partie communiste et ont dû s’adapter au virage capitaliste après 1989. Des humbles, ouvriers, ouvriers agricoles, et des cadres du village, responsable de la coopérative agricole, maire. Et puis de nouveaux venus, jeunes ceux-là, fuyant un peu la vie urbaine de Berlin dans une espèce de retour à la campagne.
Mais qu’on ne s’y trompe pas ; il ne s’agit pas d’un documentaire ou d’une reconstitution historique. Il y a bien une véritable histoire pour servir de colonne vertébrale au roman, cette histoire c’est l’arrivée sur le territoire du village d’éoliennes, et partant de tout ce qui peut graviter autour du sujet, entre pro – ceux qui vont profiter économiquement – et anti – écologistes, amoureux du paysage et autres protecteurs des oiseaux.
Je parle de colonne vertébrale car l’intelligence du roman n’est pas de se cantonner à cette problématique d’éoliennes mais bien de profiter de cet évènement pour évaluer toutes les sensibilités et les complexes relations des individus qui composent le village d’Unterleuten. Et en terme de complexité, entre Kron, le communiste convaincu qui n’a jamais admis la chute du mur, Kathrin, sa fille, qui a étudié la médecine mais est revenue s’enterrer au village, Rudolf Gombrowski, le potentat local, bien intentionné mais à l’image déplorable, Konrad Meiler, l’affairiste capitaliste qui débarque là par hasard, Gerhard et Jule Fliess, lui universitaire, elle son ex-étudiante, qui se sont installés à Unterleuten pour fuir Berlin, Linda Franzen, ouest-berlinoise elle aussi, déterminée et prête à toutes les manipulations pour parvenir à ses fins, il y a de la matière. Beaucoup de matière que Juli Zeh sait rendre passionnante. Au point que les 516 pages mettent du temps à se tourner, certes, mais qu’on regrette in fine de les avoir terminées !
Au hasard, une image qui m’a paru pertinente. L’affairiste Meiler songe à la jeune génération, les trentenaires disons, issus de la capitale, Berlin :

»Ils étaient pleins d’indépendance, pleins d’assurance, pleins d’eux-mêmes, des selfies ambulants, deux autoportraits en mouvement perpétuel. Quand Meiler pensait à la nouvelle génération, il voyait une armée de jeunes gens au bras droit tendu, pas pour faire le salut fasciste, mais pour se prendre en photo avec leur smartphone. »
C'est du roman ! 8 étoiles

C’est l’histoire d’une petite communauté d’un village de l’ex-RDA qui, avec « la chute du Mur », doit passer du jour au lendemain des inepties du régime communiste aux rapacités du régime capitaliste. Comme dans la plupart des petites communautés qui ont vécu sur elles-mêmes, de vieilles querelles opposent les villageois. Pour compliquer les choses, cette petite communauté voit arriver des jeunes berlinois, du genre « bobo », rêvant de vie champêtre ; ils semblent arriver d’une autre planète et s’imaginent que la vie à la campagne est un paradis ; comme si les gens n’étaient pas aussi chamailleurs à la campagne qu’en ville !

Toutes ces querelles de village sont racontées à travers quelques personnages emblématiques, selon la grande tradition des romans classiques, et c’est une belle réussite ; ça nous change des mièvreries de tant de romans actuels. On s’amuse, et on est pressé de connaître la suite de ces incroyables péripéties ; certaines sont farfelues, d’autres sont dramatiques et elles sont toujours racontées avec une observation aiguë des comportements sociaux.

Mais on a beau savoir comment le communisme a abruti les gens, on se demande quand même si c’est possible que ça se passe dans un pays civilisé à la fin du XXème siècle, tant ces villageois ont des mœurs d’un autre temps : on discute de certains projets en se lançant des cendriers à la tête, on règle ses comptes en se tabassant la nuit dans la rue, on provoque des accidents de voiture, on se débarrasse des gênants en cachant leur enfant chez une vieille toupie qu’on enfermera ensuite dans un asile d’aliénés… Mais c’est du roman et on s’amuse du début à la fin parce que c’est toujours palpitant et c’est vraiment bien raconté.

Et puis il y a des trouvailles dans ce livre qui sont vraiment désopilantes :
- « Win-win, qu’est ce que ça veut dire ? - C’est ce que disent les escrocs quand il y a de la place pour plusieurs cochons dans la mangeoire ».
- « Le gros bonhomme devait être plein de poils à l’intérieur parce qu’il lui en sortaient par les oreilles et par le nez ».
- Une fille en rentrant le soir chez elle entendit un rossignol qui chantait comme une crécelle et « elle se demanda si les poètes amoureux des rossignols en avaient déjà entendu chanter un ».
Et il y en a encore beaucoup d’autres que le lecteur découvrira avec plaisir.

Saint Jean-Baptiste - Ottignies - 84 ans - 17 août 2020


Thriller rural 9 étoiles

« Les nouveaux ne comprenaient pas que, ici, la fin du monde était déjà venue. Et plus d’une fois »

Très beau thriller rural !
Juli Zeh nous propose une véritable immersion dans un village imaginaire.
On a l’impression d’en faire partie.
Un passionnant page turner avec toutefois quelques petites longueurs !
L’auteur manipule ses lecteurs avec son mélange « virtuel - réel ».
J’imagine bien son adaptation en film…

Koudoux - SART - 56 ans - 9 août 2020


(Ré)unifier 7 étoiles

Le bourg d’Unterleuten est en pleine mutation. La réunification des deux Allemagnes voit arriver de nouveaux habitants, attirés par ces terres "libres".
Parmi ces nouveaux, Gerhard Fliess ancien prof, responsable de la protection des oiseaux, Jule, sa jeune femme plus jeune de 20 ans, et Sophie leur petite fille de 6 mois, pensaient avoir trouvé l’endroit idéal pour s’installer.
Linda Frazen, coach en communication équine, rêve, quant à elle, de créer un centre équestre, et retape une maison avec Frederik, (ex-)créateur de jeux vidéo.
Mais la cohabitation n’est pas si simple, entre les néo-ruraux et les natifs qui n’apprécient pas ces changements dans leurs vies, dans leurs habitudes.
Parmi les plus influents, Rudolf Gombrowski, fils d’anciens propriétaires terriens du village, directeur de l’ökologica, la coopérative agricole ; il fait la pluie et le beau temps dans le village, qu’il dirige subrepticement par l’intermédiaire du maire Arne Seidel.
Et son ennemi depuis une sombre histoire enfouie, Kron, fils de paysan et père de Kathrin Kron-Hübsche, médecin-légiste revenue au village, mariée à un écrivain en mal d’inspiration et maman d’une petite fille.

L’arrivée éventuelle d’un parc d’éoliennes va exacerber les tensions, modifier les "différents niveaux de communication" entre les villageois  faisant même resurgir une histoire vieille de 20 ans qui a coûté la mort de l’un d’entre eux et laissé un autre handicapé.

De nombreux thèmes passionnants sont abordés dans ce roman choral d’une grande densité.
Celui de la réunification ; l’auteure va à l’encontre de l’idée dominante d’une libération voulue par la RDA. Pour certains, les changements imposés sont synonymes d’une dépossession de leur histoire, de leurs coutumes "le système capitaliste plantait un noyau d’angoisse dans l’âme de ses enfants qui se blindaient, au cours de leur vie, avec des couches de productivité sans cesse renouvelées. Le résultat, c’étaient des zombies du travail qui n’avaient pas peur de se faire lyncher par un village entier."
L’organisation interne de petits villages ruraux, ancrés dans leurs fonctionnements est finement analysée. Ce fonctionnement et sa hiérarchie tacite font d’Unterleten une prison pour certains, alors que pour d’autres Unterleten est synonyme de liberté.
Ce bouleversement s’accompagne d’une évolution des relations conjugales ; arrivent au village des femmes plus jeunes, émancipées, fortes, indépendantes, quand la plupart des femmes du village étaient muettes, soumises.
Autre thème abordé avec finesse est la difficulté de quitter un endroit où l’on est né, un endroit qui emprisonne, malgré l’envie de partir et de renier ce lourd héritage ancestral.

Sans oublier des passages d’une grande tendresse, entre des pères et leurs filles, ces difficultés à communiquer malgré l’immense amour qui les relient. "L’âge adulte, c’était quand une fille se passait de plus en plus facilement de son père et lui de moins en moins bien d’elle."

Un roman intense, dense, où chaque personnage est travaillé, chaque point de vue défendu et concevable. Mais la première partie, pourtant primordiale et indispensable, m’a paru interminable.
Un avis donc mitigé, partagé entre la qualité et l’intérêt du roman, et le manque de plaisir de cette première moitié.

Marvic - Normandie - 62 ans - 9 mai 2020


"Parmi les gens" ! 8 étoiles

Juli Zeh (1974- ) est une juriste et romancière allemande.
Brandebourg (Unterleuten), paraît en 2017 (Actes Sud).

Unterleuten est un petit village allemand de l'ex-RDA, à 1 heure de Berlin.
Dans une première partie, l'auteur nous présente chacun des personnages "phares" du village, sa famille et son histoire. Des familles du cru et d'autres plus récemment installées.
On s'aperçoit rapidement que les ragots, les légendes ont nourri le passé, alimentent le quotidien et s'apprêtent à construire l'avenir.
Unterleuten est un village où les habitants règlent leurs problèmes entre-eux.
"S'il y a une chose que j'ai apprise à Unterleuten, c'est que chacun habite son propre univers dans lequel il a raison du matin au soir ".
Le projet d'implantation de 10 éoliennes sur une parcelle de la commune va raviver les tensions et déchaîner les passions. La violence va prendre toute sa place pour créer une guerre de génération.

Une oeuvre dense, documentée et intelligente qui aborde nombre de thèmes d'actualité.
La chute du Mur, le choc des générations, la désertification rurale, le bouleversement des mentalités.
Le XXI ième siècle comme une période charnière.
Un très agréable moment de lecture .

Frunny - PARIS - 55 ans - 8 mai 2020


Excellent roman sociétal 8 étoiles

Avant toute chose et contrairement à ce que pourraient faire craindre les remarques qui vont suivre, je tiens à préciser que "Brandebourg" n'a rien d'une lecture indigeste ou austère, bien au contraire. L'auteure a su faire passer ses observations de manière très vivante par le biais d'une intrigue villageoise à suspense menée de main de maître qui offre un premier niveau de lecture tout à fait divertissant voire addictif.

Voici donc un roman très ancré dans notre réalité actuelle dont le moindre atout n'est pas d'en croquer avec infiniment de justesse et non sans ironie parfois, de multiples facettes et courants contraires qui la traversent.
A côté de problématiques spécifiques à l'ancienne RDA, qu'il s'agisse de traces laissées par le régime communiste encore très présentes vingt ans après la chute du Mur (l'histoire se déroule en 2010) ou de conséquences issues de la réunification, telles le rachat de vastes domaines d'état par des investisseurs qui spéculent sur leur valorisation future au détriment de ceux qui exploitent la terre, l'auteure brasse nombre de problématiques ou d'aspects qui nous concernent tout autant. Ainsi en est-il de la préoccupation écologique de plus en plus prégnante qui n'est pas sans secréter ses propres contradictions, du besoin de certains de se mettre en retrait d'une société que caractérise " la grande liquidation des valeurs ", du phénomène des néo-ruraux souffrant parfois de la confrontation du réel à une vision idéalisée et se heurtant aux préoccupations économiques des autochtones. En parallèle sont évoqués le culte de la performance associé à un individualisme forcené ou lié à la peur du chômage, le développement d'une culture geek déconnectée de la réalité concrète et j'en passe tant le propos est riche. Autant de courants et d'angles de vision de la société souvent critiques, parfois antithétiques que portent les différents personnages et s'incarnent dans leurs comportements.

L'intrigue se situe dans le cadre d'un petit village d'environ deux cents âmes dans la campagne à une heure de Berlin. Juli Zeh, forte de sa propre expérience de néo-rurale ( qui soit-dit en passant rejoint la mienne d'où ma réceptivité particulière à son discours) emprunte ici un regard de sociologue pour nous livrer une analyse remarquable de pertinence et d'acuité de ce type de micro-société. Certains traits spécifiques qu'elle relève apparaissent fort bien vus. Je citerai pour exemple l'immobilisme (on ne change rien surtout si cela coûte), le poids de la rumeur, l'importance de ce système de marché des services rendus (" Chaque service rendu était un investissement sur l'avenir. Car c'était la définition du pouvoir: la possibilité de réclamer quelque chose à quelqu'un…")
Au-delà de ces caractéristiques spécifiques, quoi de mieux que le miroir grossissant d'un tel microcosme (Unterleuten, le nom du village peut-être traduit par "parmi les gens") pour se livrer à une étude de ce réseau complexe d'interrelations entre les individus. Dans cet univers, Juli Zeh fait intervenir un élément clivant: un projet d'implantation de parc éolien imposé d'en haut. Dès lors, c'est toute une mécanique complexe de conflits d'intérêts, de jeux mouvants d'alliances et d'oppositions qui se met en branle dans lequel chacun ne songe plus qu'à défendre ses propres intérêts ou satisfaire de vieilles rancoeurs, un processus qui met en lumière la nature fondamentale des rapports sociaux.

Mais plus encore peut-être que cet aspect sociétal - même s'il en fait partie intégrante - le point fort de ce roman, à mon sens, reste la manière dont l'auteure parvient à mettre en évidence l'importance que revêt la distorsion entre le regard que portent les autres sur soi et notre propre vision de nous-mêmes. Tous les chapitres sont titrés du nom de chacun des douze principaux protagonistes de l'histoire , et s'ils ne portent pas directement sa voix, ils tendent à rendre compte de son propre point de vue, de son ressenti, de ses motivations.( Ce parti pris nous pose toujours en observateur et entretient une certaine distance avec le personnage de telle sorte qu'on n'est jamais sûr d'accéder totalement à sa vérité). Et l'on voit à quel point la perception que peuvent avoir les autres de notre personnalité peut être différente de ce que l'on vit ou comment les interprétations de nos comportements par les autres peuvent être plus ou moins erronées par rapport aux nôtres..
La plupart de ces personnages se révèlent finalement ni totalement sympathiques, ni totalement antipathiques ." chacun habite son propre univers dans lequel il a raison du matin au soir." et le mot de la fin pourrait être: A CHACUN SA VERITE. Une conclusion qui nous laisse, lecteur, un peu perplexe et désemparé devant la difficulté à se rejoindre les uns les autres, la conscience aussi du poids des non-dits ou des incompréhensions qui peuvent mener aux drames.

Myrco - village de l'Orne - 71 ans - 12 avril 2020


Réglements de compte à Unterleuten 7 étoiles

La forme de Brandebourg, remarquable « roman choral » où chaque habitant du village prend la parole à tour de rôle chapitre après chapitre, permet de constituer un tableau d’ensemble, complexe et riche en nuances, des points de vue de chacun. Le fait d’intituler les chapitres du nom du personnage dont on va lire les pensées et découvrir les agissements a évoqué immédiatement chez moi le Trône de Fer, dans lequel le même procédé est utilisé. Est-ce à dire que le village d’Unterleuten, pour Juli Zeh, à l’instar du Westeros de la saga de Georges R.R. Martin, est également le théâtre d’un affrontement avec un jeu autour du pouvoir, de l’argent et de la séduction et où les anciennes familles, aux rivalités profondes, se confrontent aux nouveaux venus qui rêvent de se faire une place au soleil ?

L’équilibre et le rapport des forces entre protagonistes est un élément extrêmement réussi de Brandebourg. L’analyse sociologique et psychologique que fait l’auteur de cette communauté villageoise traversée par les tensions encore vives héritées des fantômes d’un passé récent, sobre mais réaliste, m’a beaucoup plu. Juli Zeh ménage en outre ses effets : les drames et les révélations se dévoilent lentement, ménageant le suspense tout au long de ce pavé assez consistant qu’est Brandebourg. Mais c’est pour mieux fouiller l’âme des êtres humains, leurs ressorts, en un mot : ce qui les anime.

Il y a un autre aspect que j’ai apprécié dans le livre : ce sont les questionnements soulevés par le roman sur tout ce qui concerne l’aménagement des territoires, l’illusion du développement durable, le rapport de force entre le milieu urbain, où se concentrent la richesse et les décisions politiques, et la campagne, délaissée et condamnée à accepter ce que les citadins eux-mêmes sans doute n’accepteraient pas. Habitant dans un département rural, le sujet me parle tout particulièrement et je crois que l’autrice allemande a dépeint avec une grande justesse les tenants et les aboutissants de cette délicate dialectique.

Fanou03 - * - 45 ans - 9 avril 2020