Mon combat, I : La mort d'un père de Karl Ove Knausgård

Mon combat, I : La mort d'un père de Karl Ove Knausgård
(Min kamp, Forste Bok)

Catégorie(s) : Littérature => Européenne non-francophone , Littérature => Biographies, chroniques et correspondances

Critiqué par Septularisen, le 24 novembre 2019 (Luxembourg, Inscrit le 7 août 2004, 52 ans)
La note : 10 étoiles
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L’ŒUVRE D’UNE VIE!

A ma grande surprise je découvre qu’il n’y a aucun livre de Karl Ove KNAUSGAARD (*1968 ci-après nommé KOK), qui a fait l’objet d’une recension sur CL. Me voici donc devant un dilemme, laisser tomber cette critique, ou bien sortir cet immense auteur norvégien de l’anonymat (du moins sur CL…), au risque de «foirer» complètement cette critique…
Car, ce livre, «La mort d’un père», est bien plus qu’une autobiographie… C’est carrément l’œuvre d’une vie! D’abord, il ne s’agit ici que du premier volume du cycle autobiographique (intitulé «Mon Combat», mais, qui n’a rien à avoir avec le livre du dictateur nazi!...) qui en compte six! Ensuite, parce que c’est vraiment un livre unique, comme il est rarement donné d’en lire!

Disons tout d’abord que «La mort d’un père» est divisé en deux parties. Dans chacune l’auteur raconte d’abord sa vie au moment où il écrit le livre (2008) et ensuite ses souvenirs d’enfance, avec ce père si proche, mais pourtant si distant qui refont brusquement «surface».
Les 50 premières pages sont un modèle du genre pour une introduction. L’auteur ne nous cache rien de sa vie et nous introduit dans sa jeunesse. S’ensuit la description de la vie d’un adolescent dans la Norvège des années 80, avec un père enseignant et membre du conseil communal, mais aussi autoritaire, dur et violent et une mère beaucoup trop souvent absente. Il évoque les relations avec ses amis, la musique, les livres qu’il lit, sa passion pour le football, ses premiers flirts et son premier grand amour, son frère Yngve parti faire ses études universitaires, le divorce de ses parents…

La deuxième partie du livre est, elle, plus centrée sur le récit de la déchéance et la mort de son père (d’où vous l’aurez compris le titre du livre…), qui peu à peu a sombré dans l'alcoolisme. Divorcé de sa seconde épouse, il s'est installé chez sa vieille mère incontinente et ne pense plus qu’à boire! A sa mort, Karl Ove et Yngve retournent à Kristiansand pour s'occuper des formalités de l'inhumation. Ce qu'ils découvrent frise l’horreur. Leur père a transformé la maison de sa mère en un véritable dépotoir, avec des centaines de bouteilles de bière vides jonchant le sol, le tout recouvert de vêtements en train de pourrir, de crasse, d’urine et d’excréments…

Sur un thème aussi universel que la relation père-fils, KOK réussit la prouesse de littéralement renouveler le genre et ceci de façon très surprenante. C’est direct, vrai, authentique, franc. Ce n’est jamais décousu, mais attention ici, il n’y a aucun rebondissement, aucune surprise, aucune aventure, au contraire c’est plein de digressions qui ne mènent nulle part, et de détails parfaitement inutiles et superflus! Juste le temps qui s’écoule, avec en toile de fond les grands événements des années 80 vécus par un adolescent sauvage, dragueur et buveur. C’est la complexité et en même temps la banalité. C’est la difficulté et en même temps la simplicité. Des considérations philosophiques alternent avec des souvenirs d'enfance, une réflexion sur l'art précède la description d'un petit déjeuner, une autre sur la littérature suit celle des courses au supermarché... En fait, la vie d’une personne lambda qui se déroule devant nous!

J’ai lu des critiques qui assimilent et présentent l’écriture et le style de KOK comme étant le «Proust norvégien». Je ne sais pas si cet adjectif lui convient vraiment? En lisant p.ex. ses descriptions d’une précision chirurgicale des rues de Stockholm de l’aube au coucher du soleil, qui font des dizaines de pages et où il ne se passe rien, (mais alors absolument rien, eihn !), c’est plutôt à l’écrivain allemand Thomas MANN (1875 – 1955) et à son livre «La montagne magique», auquel j’ai pensé!

L’originalité vient aussi du fait que KOK véritable écorché vif, sensible, bougon et solitaire, ne nous cache vraiment rien de sa vie et de ses sentiments, ses perceptions, ses joies, ses peines, ses erreurs, ses doutes, ses déceptions, ses émotions, ses lâchetés… Il nous dit toujours très franchement et très directement ce qu’il pense, notamment p. ex. quand il parle des autres membres de sa famille. Ce qui n’a d’ailleurs pas manqué de soulever à la parution du livre, une véritable polémique entre lui et d'autres membres de sa famille…
C’est parfois narcissique, parfois ridicule, parfois profondément philosophique, parfois ennuyeux (20 pages pour raconter ses courses au supermarché…), parfois naïf, parfois stupide, parfois complexe, parfois monotone… Mais, toujours très «brut de décoffrage », sans recul, et d’une sincérité et d'une vérité déconcertante. Une leçon de vie, servie par une d’écriture d'un style absolument magnifique!

Une œuvre unique, riche et complexe et une lecture très exigeante… Un livre que l’on ne peut qu’aimer... Ou détester!.. Inutile ici je suppose de dire de quel côté je me situe…

Karl Ove KNAUSGAARD a vendu 500.000 exemplaires de son livre rien qu’en Norvège. «La mort d’un père» a reçu le Prix Brage en 2009 (l’équivalent du Prix Goncourt en Norvège). Il a également reçu le Prix Malaparte en 2015, et le Prix Nordique de l’Académie Suédoise en 2019. Enfin, son nom circule depuis de nombreuses années à Stockholm pour le Prix Nobel de Littérature.

P.S. : Si comme moi vous lisez l'édition de poche Folio Gallimard, le poème d'Olav H. HAUGE signalé dans la note de la dernière page, ne se trouve pas, comme marqué, à la page 451 mais, a la page 418. Olav H HAUGE se trouve ici sur CL : http://www.critiqueslibres.com/i.php/vcrit/52964


Un extrait représentatif (Pg 38)

Aujourd’hui, nous sommes le 27 février 2008 et il est 23h43. C’est moi, Karl Ove KNAUSGAARD, né en décembre 1968 et donc dans ma trente-neuvième année, qui écris. J’ai trois enfants, Vanja, Heidi et Hohn, et j’ai épousé Linda Boström KNAUSGAARD, en secondes noces. Ils dorment tous dans leurs chambres autour de moi, dans un appartement de Malmö où nous vivons depuis un an et demi. Exception faite de quelques parents du jardin d’enfants de Vanja et Heidi, nous ne connaissons personne ici. Cela ne nous manque pas, en tous cas pas à moi, car de toute façon, je ne retire aucun bénéfice du contact avec les autres. Je ne dis jamais ce que je pense vraiment, ni ne dévoile mes convictions, au contraire, je me range systématiquement à l’avis de la personne avec qui je parle et je fais semblant de m’intéresser à ce que les gens disent. Sauf quand je bois : dans ces moments-là, je vais trop loin dans l’autre sens et je me réveille avec cette peur d’avoir dépassé les limites qui n’a fait que grandir avec les années et qui peut maintenant me tenailler pendant des semaines. Quand je bois, j’ai des absences et je perds le contrôle de mes actes, qui se révèlent souvent désespérés et idiots mais parfois aussi désespérés et dangereux. C’est pour ça que je ne bois plus. Je voulais être inaccessible et invisible et c’est maintenant chose faite : personne ne m’atteint et personne ne me voit.

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