En attendant les robots de Antonio A. Casilli

En attendant les robots de Antonio A. Casilli

Catégorie(s) : Sciences humaines et exactes => Economie, politique, sociologie et actualités , Arts, loisir, vie pratique => Informatique et Internet

Critiqué par Colen8, le 14 octobre 2019 (Inscrite le 9 décembre 2014, 78 ans)
La note : 10 étoiles
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« Digital labor »

L’analyse sociologique abondamment documentée d’Antonio Casilli révèle un décor hallucinant derrière les exploits de l’intelligence artificielle (IA). Un coup d’œil instantané suffit à un humain sans grande qualification à lever les ambiguïtés de textes, d’images, de son que les algorithmes sont incapables de réaliser. L’auto-apprentissage de l’IA forte (machine learning) résulte pour le moment du travail de millions de tâcherons ne faisant qu’entraîner les logiciels en question. C’est le « digital labor » traduisant l’usage des doigts sur la souris (le clavier) dans une forme de labeur précaire contraignant et fastidieux. Payée des clopinettes au clic cette activité invisible n’a plus rien à voir avec l’emploi formel défini par le contrat de travail légal et ses implications sociales. Créant au contraire un nouveau prolétariat privé du droit de revendiquer de meilleures conditions, non sans hypocrisie ni cynisme cette forme de travail est rendue acceptable, parfois même désirable en étant présentée comme une opportunité offerte à des indépendants, freelance, autoentrepreneurs avec la liberté en prime quand elle ne s’apparente pas tout bonnement à un jeu…
Le fonctionnement des GAFAM et autres plates-formes numériques d’intermédiation est ici savamment décortiqué. Il met en évidence trois modèles et leurs variantes dans lesquels l’opérateur s’arroge la valeur produite en exploitant des contributeurs insuffisamment armés pour obtenir un semblant d’équité :
- le travail à la demande popularisé par Uber, Deliveroo, qui s’appuie sur des prestataires externes dont certains tentent des actions en justice pour faire requalifier leur activité en travail salarié
- le travail à la tâche dont Amazon et son site Mechanical Turk est l’exemple, fait de micro-tâches confiées à des petites mains disséminées dans le monde pour alimenter les moteurs de recherche et éduquer par des centaines de milliers d’exemples les fameux logiciels d’IA supposés plus intelligents que nous…
- le travail social en réseau des plates-formes telles que Twitter, Wikipédia, YouTube à propos duquel un petit pourcentage des usagers eux-mêmes élabore bénévolement et souvent par plaisir un contenu partagé pour quelques récompenses en général symboliques.
L’écosystème numérique n’existe que par et à travers la participation humaine. Sans les concepteurs et les programmeurs qualifiés, sans les milliards d’usagers dont les profils et les navigations produisent les données si précieuses aux annonceurs, sans les testeurs, modérateurs, stimulateurs, enrichisseurs de contenu quelle serait l’utilité des puissants algorithmes de ces dites plates-formes ? Deux écoles de pensée s’opposent donc sur la question du travail humain face à l’automatisation des tâches, et ce depuis la révolution industrielle : remplacement, complémentarité ? L’une émane du britannique Alan Turing le grand théoricien du calcul dont les ordinateurs tout d’abord, la révolution numérique dorénavant sont les héritiers, qui entrevoit la disparition du travail. L’autre est celle du philosophe autrichien Ludwig Wittgenstein considérant la nécessité d’une présence humaine accrue à côté des machines quelles que soient leurs performances. Si l’on parvenait à réintégrer la richesse extraite par les plates-formes dans ce qu’il est convenu d’appeler les biens communs on n’aurait aucun mal à voir converger les technophiles d’un côté et les tenants des sciences sociales de l’autre.

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