Les Matinées de la Villa Saïd
de Anatole France

critiqué par Alceste, le 1 octobre 2019
(Liège - 58 ans)


La note:  étoiles
Anatole France sur le vif
En l’absence de tout enregistrement radiophonique ou cinématographique, cet ouvrage paru en 1921 nous donne une idée approchante de ce que fut Anatole France dans ses « matinées de la villa Saïd », quand il était au centre de l’attention admirative d’un cercle d’invités de son choix. Paul Gsell, témoin de quelques-uns de ces échanges brillants, en relate l’atmosphère et, autant que faire se peut, le contenu, notamment en retranscrivant les dialogues menés sur les sujets les plus divers.

Les liens entre littérature et politique sont très finement analysés. Cette dernière gâche-t-elle le talent ou le stimule-t-il ?

De bons mots émaillent la conversation. Ainsi, à propos du naïf pape Pie X : « C’est un gondolier de Venise sur la barque de Saint-Pierre : il la conduit à la gaffe. »

Le théâtre suscite également son intérêt, dans la mesure où ses romans sont réclamés en adaptation scénique. Il invoque alors Shakespeare et Molière, en soumettant une interprétation très pertinente du personnage d’Alceste, romantisé à l’excès selon lui, alors qu’il suscitait une franche gaieté à l’époque de sa création, soutient-il.

A un professeur d’université un peu balourd qui lui pose la question du génie littéraire, il propose Rabelais en exemple. « Les génies créent comme les mères mettent leurs enfants au monde. Toutes les statues qu’ils pétrissent respirent sans qu’ils sachent pourquoi. Même tortues et bancales, elles palpitent. Elles sont nées viables, tandis que les images plus régulièrement modelées par d’autres sculpteurs restent mortes. »

Une intéressante rencontre avec Rodin eut également lieu, et l’ouvrage s’achève sur des propos concernant des sujets d’actualité brûlante : la guerre et la révolution russe.

Ce qui fut reproché à Anatole France, à une époque où les opinions devaient être tranchées, c’est son scepticisme, qui l’a conduit d’ailleurs à un pacifisme mal accepté en temps de guerre. À cette accusation de tiédeur et d’esprit fort, Paul Gsell répond ainsi dans son adresse au lecteur :

« Anatole France est peut-être le dernier ouvrier des lettres qui ait gardé la belle superstition du style fluide et diaphane, le noble préjugé des mots succulents et des phrases harmonieuses.

Il aime si pieusement la douce France qu’il s’est fait un pseudonyme de ce tendre nom afin de se fondre en sa patrie.

Comme les généreux esprits de sa terre natale, il professe la religion de la sincérité, le culte de la tolérance, et la dévotion de la pitié. A travers les pires tristesses de son temps, il a gardé sa foi dans le progrès lent et certain de la justice et de la bonté.

D’un pas résolu, il sortit maintes fois de sa tour d’ivoire pour aller porter la bonne parole à ses rudes frères des faubourgs.

Enfin et surtout, il fut idolâtre de l’amitié.

Celui qui pour beaucoup de ses contemporains symbolise l’Incrédulité est donc, à sa manière, le plus croyant des croyants. »

Un bel hommage à celui qui reçut le Prix Nobel de littérature cette année-là.