Le dernier thriller norvégien
de Luc Chomarat

critiqué par Cyclo, le 22 septembre 2019
(Bordeaux - 73 ans)


La note:  étoiles
Pourra-t-on encore écrire un thriller ?
Pour parler comme les pédants, Luc Chomarat (invité du Festival "Polar en cabanes" et présent à ma bibliothèque de quartier ce samedi 21 septembre) présente dans "Le dernier thriller norvégien" une mise en abyme (et aussi un pastiche) du polar nordique.

Le héros (ou anti-héros) est un éditeur parisien, Delafeuille, envoyé par son patron à Copenhague pour négocier les droits de traduction du nouveau roman, et best-seller en puissance, d’un auteur nordique incontournable. Sauf que deux autres maisons d’édition sont prêtes à décrocher le jackpot et ont envoyé aussi leurs émissaires. Les trois Parisiens se retrouvent dans le même hôtel. Or, un tueur en série, surnommé l’Esquimau, sévit en ce moment même dans la capitale danoise. Et voilà que Delafeuille, à qui on vient d’apporter le livre à traduire, commence à le lire, et s’aperçoit que dans "Le Dernier Thriller norvégien", titre du roman qu’il est en train de lire, L’Esquimau est désigné comme un tueur en série, que lui-même, Delafeuille, est un des protagonistes de ce même roman, et que Sherlock Holmes en personne, le héros de Conan Doyle, est sur les lieux (et dans le roman qu'il est en train de lire ?) pour enquêter. La réalité se brouille avec la fiction. Un meurtre a lieu dans la chambre même de Delafeuille.

Je n’en dirai pas plus, sinon que le résultat reste un polar réussi, à la fois pastiche et hommage au genre. On est parfois saisi de vertige, on se demande si l’auteur va retomber sur ses pieds. On rit pas mal aussi, pour peu qu’on soit familier et du polar nordique et de Sherlock Holmes. Car l’auteur ne manque pas d’humour, et il en faut pour dénouer l’intrigue un tant soit peu macabre et tarabiscotée. S’y ajoute une saine critique du milieu éditorial, prêt à s’étriper pour n’importe quelle nullité, pourvu qu’elle se pare des plumes d’auteur de polar "scandinave" et présumée futur best-seller international. Ce qui montre bien que le chiffre de vente semble le seul critère des actionnaires de certaines maisons d’édition ; une des éditrices dit à Delafeuille : "Je ne peux pas prendre le risque d’avoir l’air cultivée. Cela signifierait que je consacre une partie non-négligeable de mon temps à des choses dont la rentabilité peut être sujette à caution. — Je vois. — Vous le savez comme moi, Delafeuille, notre milieu est dur, cruel. Il l’est d’autant plus qu’un lecteur, aujourd’hui, est devenu très difficile à attraper. C’est une espèce en voie de disparition." Le troisième candidat aux droits de traduction avoue ingénument qu’il ne lira même pas le livre, qu’il n’en lit plus, de toute façon, que ce sont des "produits" à vendre, point-barre. Cette satire du milieu éditorial fait froid dans le dos.

Autres citations :

"si on vous écoutait, il n’y aurait bientôt plus un seul lecteur au monde. Que des décérébrés pianotant sur leur smartphone, indifférents aux beautés du monde qui nous entoure."
"Il ne pouvait s’empêcher de constater combien, chez la plupart de ses contemporains, l’information était un produit de consommation comme un autre, qui ne modifiait en rien leur quotidien."
"L’ère numérique, en multipliant les sources d’information et la vitesse à laquelle elle lui parvenait, l’avait détourné de ce qu’il considérait autrefois comme un devoir, à savoir être au courant de ce qui se passait dans le monde."