Trismus de Matthieu Peck

Trismus de Matthieu Peck

Catégorie(s) : Littérature => Francophone

Critiqué par Débézed, le 4 septembre 2019 (Besançon, Inscrit le 10 février 2008, 72 ans)
La note : 8 étoiles
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Paris, la Zone

« Paris, trente ans bientôt. Trente ans que j’y traîne mes peines et mes apathies, mes joies et mes doutes… ». Léo un pur produit des banlieues nord de Paris, tout comme Matthieu Peck qui raconte ses déambulations parisiennes, essaie d’écrire un livre pour sortir de la situation très précaire dans laquelle il se débat depuis trop longtemps. « Je ne voulais pas être de ceux qui se réveillent à trente ans la tête fripée dans le rétroviseur et la route dévorées d’ombres à l’arrière ». Matthieu, lui, son roman, le premier, il l’a déjà écrit et nous propose de le lire, c’est Trismus l’histoire de Léo. L’auteur et son héros confondus évoquent Blondin (Omar, le patron du bistrot Chez Marcel où la bande se retrouve et où Marceau fait le ménage, a pour patronyme complet : Omar Blondin Diop, j’avais pensé à Blondin avant de lire ce passage), un Blondin égaré au début du XXI° siècle, parcourant la ville de rades en tripots pour rejoindre les zonards qui composent sa bande. Un Blondin qui aurait quitté les rades populaires et les comptoirs poisseux des Trente Glorieuses pour retrouver ces bars, les mêmes peut-être, sans la patine et la théorie d’habitués qui ont tissé leur légende. Ce Blondin des temps modernes, comme son prédécesseur, décrit les scènes de la vie parisienne au fur et à mesure d’une déambulation qui le mène de rencards foireux en rencards désolants, de déboires en désillusions, de cuites en en gueules de bois. Blondin trouvait la flamboyance ses bars et sur ses trottoirs, là où Peck, ne trouve que misère, dégoût et désespoir, un spleen qui évoque plus Baudelaire que Blondin.

Matthieu Peck raconte l’histoire de Léo qui voudrait bien mener une vie normale, paisible et valorisante mais la ville, le monde, la société du XXI° siècle, ne sont pas faites pour lui, il n’est pas né au bon endroit au bon moment. Il a poursuivi ses études, elles ne l’ont jamais largué mais elles ne l’ont mené vers aucun destin même pas un petit job. Il n’a pas de quoi se loger, il zone chez les autres de canapé en convertible, de lit de camp en paillasse. Il lui faut absolument trouver des revenus, écrire ce livre c’est possible mais il faudrait trouver un éditeur et survivre jusques là. Mais les amis se lassent et commencent à le regarder différemment, de plus en plus comme un parasite…

« Chez Marcel », il y a aussi Marceau, un réfugié africain qui fait le ménage et la chasse au rat. Marceau, il a connu de grands malheurs, sa mère a été torturée sous ses yeux et son père s’est suicidé dans les sinistres culs-de-basse fosse de Gorée où il était détenu comme opposant au régime. C’est le sage qui reste toujours digne et ne supporte pas ceux qui se plaignent éternellement. Dans ce bar, il croise la bande des désœuvrés toujours en quête de quelques sous, d’un plan pour manger et dormir, d’une petite opportunité littéraire pour placer un texte, d’une aventure foireuse et régulièrement en surcharge éthylique.

Le livre de Matthieu Peck raconte le désespoir d’une génération qui, même si elle a suivi des études assez poussées, ne trouve pas sa place dans la société. Elle n’appartient pas à la population qui travaille dans les beaux quartiers, elle reste le prolétariat qu’on ne veut pas voir et qu’on repousse toujours plus loin dans la banlieue. Ce texte est composé de courts chapitres comme des tableaux qui dessinent chacun un morceau de la ville ou de sa banlieue ou un épisode de la vie de Léo au bar, au concert, avec ses potes, avant de boire, en buvant, après boire… Des morceaux de vie qui ne s’emboîtent pas forcément qui plutôt se juxtaposent pour former une vie sans relief, une vie de lutte que Léo veut mener pour sortir du ruisseau mais une lutte qu’il repousse toujours à plus tard parce qu’il n’a pas les armes pour la mener. Sa destinée semble toute tracée, il lui sera difficile d’y échapper.

Plus que l’analyse sociale de cette génération perdue de banlieusards, c’est l’écriture, le style, le processus narratoire employés par Matthieu Peck qui a retenu tout d’abord mon attention. Ce texte foisonnant construit avec des mots détournées de leur sens initial, des images souvent glauques, des expressions lapidaires, des raccourcis fulgurants, des formules de styles : assonances, oxymores, métaphores, …, charrie des mots, des formules et des images qui peignent parfaitement cette société composite, désunie, multiforme, glauque… Et c’est le rat qui observe en silence le monde des gens debout qui glisse quelques petits textes entre deux chapitres pour montrer comment les humains sont réellement. « Ils sont lourds et pleins de rage à notre encontre. Cette haine qu’ils traduisent. Ils estiment que la terre leur est due. Ils pensent dompter le feuillage de notre monde ». Comme une morale à méditer…

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