Le carrousel des ombres
de Paul Serey

critiqué par Gregory mion, le 24 juillet 2019
( - 41 ans)


La note:  étoiles
Misfit et mystique.
Que Le carrousel des ombres soit présenté comme un roman ne doit pas tromper sur la nature exacte de ce texte superlativement racé à notre époque de bâtardise littéraire : il s’agit moins d’un roman que d’un récit romancé, à la jonction de Louis-Ferdinand Céline et de Joseph Conrad, d’abord, respectivement, pour les copieuses et réjouissantes rafales de verbes et de prédicats, mais aussi parce que ce livre nous embarque dans la folle itinérance d’un Bardamu contemporain et mystique, ensuite parce que l’odyssée de ce « fol-en-Christ » aboutit dans un gouffre ténébreux où l’attend une réminiscence hallucinée de Kurtz, c’est-à-dire un surgissement de la vérité, un dévoilement fondateur, l’idée que, peut-être, il faut avoir touché au « cœur des ténèbres » pour raviver en soi-même les braises titubantes de la vie. Car tout le drame de Paul Serey consiste à faire l’expérience d’une extinction désespérante de la vie avant de se ressaisir et d’aller en chercher les possibles résurrections dans les « Terres du Milieu », vers la Sibérie éternelle, vers la Mongolie du Gobi charismatique et vers la Chine frontalière où les putains sont séraphiques, puis ultimement vers les Philippines, dans les moiteurs et les jungles d’apocalypse où adviennent les visions définitives de la grâce.

Cet homme est un de ces explorateurs comme il n’en arrive sans doute que deux ou trois par siècle, un voyageur qui s’intéresse moins à la conquête des grands espaces qu’aux grandeurs infinies qui séjournent à l’intérieur de lui-même. C’est pourquoi il n’est pas l’un de ces ridicules Sylvain Tesson qui s’en vont s’encanailler dans une putative terra incognita et qui en reviennent probablement plus niais, plus petits et plus boursouflés d’ego qu’au moment de leur départ, prêts à relater leurs expéditions au tout-Paris qui confond Cécile Coulon avec Emily Dickinson, donnant le change à quelque speaker à tropisme de dinde, non, non et non, il n’y a pas de telles horreurs et de telles vomitives scénarisations dans le quotidien de Paul Serey, en cela que son existence incarne la parfaite récusation de ces petites frappes de l’aventure, de ces demi-portions de la vitalité, ces-gens-là étant morts et lui étant vivant, ces zombies ayant perdu toute espèce d’intériorité alors que lui, ce forçat du sacré, arpente les dédales de l’âme et semble crier, dans une sublime interjection de deux cents pages, l’immense nécessité de retrouver l’homme intérieur, la substance pensante, la res cogitans, à une époque où l’arraisonnement de toute puissance individuelle, l’ablation de tout mystère intérieur et la conjuration de toute initiative paraît nous destiner à une procession internationale des machines et des robots. Ce que Paul Serey désire au plus haut point, ce dont il entretient une féconde nostalgie, ce sont les « cathédrales de l’Esprit » rétives aux projets sinon matérialistes, du moins mécanistes, ce sont les spiritualités mastodontes en mesure de licencier manu pneumatica les intoxications causées par le « scientisme ». La nature de ce dessein si anachronique mais en même temps si essentiel ne peut pas être soluble dans les colonnes d’un torche-cul mondain, elle ne peut pas être comprise, par exemple, par une tête creuse comme celle d’Eugénie Bastié ou par un caniche comme Mohammed Aïssaoui qui croit que Frédéric Lenoir est un Séraphin de Sarov, elle ne peut être, en fin de compte, que la proie de la conscience qui la vit à chaque instant, aussi doit-on lire Le carrousel des ombres à l’instar d’un témoignage autosuffisant, grandiose et tutélaire, qui accouche à chaque page d’un plaidoyer pour le divin, condamnant le blasphème permanent prononcé par l’Occident, la désertion des ambitions spirituelles et l’imposture des cadavres qui dirigent un monde fini – une humanité perdue. En tant que tel, Paul Serey engendre sa demeure unique, ouverte à tous les souffles omni-créateurs, son locus solus en quelque sorte, de la même trempe de pétulance et d’inventivité que ce qu’a pu dire Raymond Roussel dans son roman éponyme. Dans le fond, Paul Serey, c’est le Martial Canterel de Raymond Roussel pour tout ce qui relève des domaines du spirituel en butte aux domaines du temporel (par conséquent un Martial Canterel dont l’hyper-rationalité se serait mise au service de l’hyper-sentimentalité religieuse).

Le narrateur de cet exil n’est pas pour autant un solitaire misanthrope qui voudrait être seul au monde. On ressent chez lui l’espérance des cœurs purs, le fouisseur des amitiés considérables, ainsi n’est-il pas de ceux qui pratiquent un désormais consommé pathos de la distance, mais il est de ces bourlingueurs du désert qui s’adonnent plutôt à un pathos de l’Appartenance, s’arrimant à un point nodal du monde où transitent les éternités nécessaires, comme s’il avait atteint une matrice où les cohabitations jadis impossibles devenaient subitement possibles, voire compossibles. Cette compossibilité consolante, mettons, il commence à la percevoir à Daouria, dans une bourgade sidérale de la Sibérie, à l’endroit où naguère un pan de la légende de Roman von Ungern-Sternberg, surnommé « le Baron fou », s’est ardemment constitué. La figure récurrente d’Ungern dans le récit est d’une certaine façon le pivot du texte, le colossal Kurtz traqué par Paul Serey, à ceci près que son Congo s’initie dans un paysage de steppes glacées, tout autant qu’il résonne avec le « recours aux forêts » cher à Ernst Jünger. Du reste, la carrière à la fois sanglante et conquérante d’Ungern fonctionne comme un « double négatif » de Corto Maltese, comme l’alliance envisageable entre l’inhumain et l’humain, l’incommensurable et le commensurable, l’extrême manifestation du Mal et l’extrême manifestation de la sainteté. Lorsque Paul Serey découvre que la compossibilité entre Ungern et Corto se fraie un passage dans son entendement, il découvre du même coup la non-contradiction de ces deux existences au sein du même monde, le fait que ces deux êtres peuvent ne pas être confondus tout en étant confondus à un niveau plus élevé de perception et de Création. Que l’un soit vrai et l’autre fictif n’enlève rien à la richesse de cette révélation : le monde peut donc enfanter le pire et le meilleur, voire nous suggérer que le pire est dans le meilleur et le meilleur dans le pire (car le baron Ungern n’était pas unilatéralement mauvais, au même titre que le personnage de Kurtz, derrière l’inhumanité ostentatoire de sa condition, trahit la sourde omniprésence de l’humanité – ces « monstres » étant comparables, si l’on veut, à L’enfant de Dieu de Cormac McCarthy).

Dans ce texte habité, pour ne pas dire envoûté, le baron joue le rôle d’une inspiration absolue, le rôle d’un tremplin qui permet, par son fatal extrémisme existentiel, de saisir l’extrémisme inverse du mysticisme et de se hisser toujours plus loin des morales avachies du troupeau. Il y a en outre chez Ungern une mélancolie active qui agite la bile noire de Paul Serey pour le transfigurer en Grand Timonier de la dépression démiurgique, apte à ne pas s’engloutir dans son opaque jus, apte, plutôt, à s’élancer en direction d’un nihilisme actif à travers lequel pourra se bâtir un Royaume. Le narrateur nous avoue qu’il « cherche les purs », et, ce faisant, il s’accroche à la foi la plus incandescente, capable de faire fondre les glaciers de la Sibérie ou plus généralement les pétrifications de la Terre entière. Cette recherche de la pureté en lui-même et dans la présence d’autrui exclut n’importe quelle accusation de spleen contemplatif qui ne verrait pas plus loin que le bout de son nez. En effet, quand on est en mesure d’écrire « Car il est venu le Vivant, l’Aimé... », on peut créditer cette voix d’un haut degré de perception subtile, et, surtout, on peut la créditer d’un désir de vivre qui achève les velléités primitives du suicide telles qu’elles ont été en amont confessées. Cet homme ne finira pas en Mishima ou en Kawabata – il vivra en Christ, dans une fraternité méta-statutaire, fertile et insaisissable, il vivra encore pour contredire Héraclite qui soutenait habilement que « la nature aime à se cacher », car, pour un tel témoin de la vie, la nature, forcément, s’expose et esquisse une partie de ses secrets. Tel Plotin dans sa constance, Paul Serey, ici, nous offre une transhumance du seul vers le Seul, une ennéade, souhaitons-le, qui en appelle d’autres. Tel encore Thelonious Monk auquel il réserve des pages brûlantes, Paul Serey, dans son ermitage fructueux, interprète une musique du vivant qui exige d’autres improvisations, à hauteur de la Création in-anticipable qui accomplit tous les jours son génial office.