La barque d'or de Rabindranath Tagore, Anne Buguet (Dessin)

Catégorie(s) : Théâtre et Poésie => Poésie , Littérature => Asiatique

Critiqué par Septularisen, le 9 juillet 2019 (Luxembourg, Inscrit le 7 août 2004, 52 ans)
La note : 7 étoiles
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«Et lorsqu’à l’aube, la lumière d’Asvin* glisse sur les bourgeons, hâte la fleuraison, c’est vêtue de voiles aux couleurs de tes heures fées».

LE FERRY

Le ferry-boat traverse et retraverse le fleuve,
certains rentrent à la maison, d’autres quittent la maison.
Deux villages sur deux rives opposées des liens ont tissé,
de l’aube au crépuscule c’est un va-et-vient continuel.
Ailleurs dans le monde, tant de conflits, tant de catastrophes,
tant d’histoires qui se font et se défont, ne cessent de s’écrire.
Et, bouillonnant sur des flots de sang versé,
tant de couronnes d’or qui éclatent, à peine écloses,
tant de toxines, tant de drogues doucereuses
que secrète une civilisation toujours plus avide, assoiffée, affamée.
Ici sur les deux berges du fleuve, face à face, deux villages
dont le nom est inconnu du vaste monde.
Chaque jour le ferry navigue sur les eaux du fleuve,
certains rentrent à la maison, d’autres qui quittent la maison.

Si dans nos contrées, il est surtout connu et reconnu comme romancier et philosophe, Rabindranath TAGORE (1861 – 1941), est d’abord et avant tout un poète. C’est d’ailleurs pour sa poésie que l’Académie Suédoise lui décerna en 1913, le premier Prix Nobel de Littérature en dehors du continent européen.

«La barque d’or» nous permet de découvrir 25 poèmes (écrits entre 1894 et 1939) choisis parmi l’œuvre de TAGORE et magnifiquement traduits du bengali par Bee FORMENTELLI. De facture et d’atmosphère très différentes, les premiers semblent plus destinés à un public jeune, pour ne pas dire aux enfants. TAGORE prenait les enfants très aux sérieux et jugeait nécessaire qu’ils n’ignorent rien du monde réel, y compris de la mort p. ex. Il donne ainsi la vie à une poésie toute faite de fantaisie et d’imagination. (Le poème «Dimanche», ci-dessous en fait partie…).
Cette partie compte aussi les poèmes les plus autobiographique, notamment ceux sur la jeunesse de l’auteur, et sa passion pour sa belle-sœur tant aimée.

La deuxième partie invite plus à la réflexion et à la méditation (le poème «Le Ferry» ci-dessus, en fait partie). Certains sont plus mélancoliques, plus «profonds», certains diront plus tragiques, exposant plus l’âme de l’être humain. L’auteur en profite aussi comme toujours pour fustiger le système des castes dans son pays, ainsi que toutes les injustices qui vont avec… Il donne ici la parole aux humbles, aux silencieux, aux parias, aux petits employés… «Le serviteur» ci-dessous en fait partie :

LE SERVITEUR

Pas le moindre signe de mon serviteur ce matin-là.
L’eau de mon bain n’était pas prête, la porte grande ouverte.
La veille au soir, le vaurien avait filé
Où pouvaient bien être mes habits propres ? Et mon petit-déjeuner ?
Je n’en avais aucune idée.
L’horloge égrenait les heures Je m’assis de fort mauvaise humeur.
«Ah ça, il va avoir affaire à moi !»
Il finit par apparaître, me salua comme d’habitude,
et resta planté là, les mains jointes.
«Va-t-en ! », m’écriai-je dans un accès de rage,
«Je ne veux plus voir ton visage !»
Une longue minute, tel un idiot privé de parole,
il regarda mon visage, puis
d’une voix étranglée, articula : «Monsieur, la nuit dernière,
vers minuit, ma petite fille est morte. »
Sur ces mots, son chiffon à poussière sur l’épaule,
il se hâta de reprendre sa tâche solitaire
et comme n’importe quel autre jour, s’en fut astiquer, frotter, récurer
sans rien négliger.

Enfin, ne négligeons surtout pas le plus important, à savoir la merveilleuse écriture de l’auteur! Il y a vraiment quelque chose qui «passe» entre le poète et le lecteur. Il faut dire que Rabindranath TAGORE n’a pas son pareil pour faire résonner quelque chose d’invisible au plus profond de nous et ce quel que soit notre âge…
Laissons le poète nous en faire la démonstration :

DIMANCHE

Lundi, Mardi, Mercredi – et les autres : si vite ils arrivent, si vite !
Peut-être leurs pères ont-ils de puissantes automobiles.
Mais Dimanche, la petite Dimanche, pourquoi tarde-t-elle tant à venir ?
Lentement elle marche, si lentement, à cent lieues derrière les autres.
Sa maison dans la banlieue du ciel est-elle plus loin que celles des autres ?
Comme toi, Maman, elle doit être la fille d’une famille pauvre.

Lundi, Mardi, Mercredi – et les autres : ils veulent à tout prix rester ici.
Rentrer chez eux ? Non, non et non ! Ces malappris n’entendent pas raison.
Mais Dimanche, la petite Dimanche, pourquoi est-on sans cesse sur ses talons ?
De ses heures chichement comptées elle est volée d’une moitié.
Dans sa maison de la banlieue du ciel de corvées est-elle accablée ?
Comme toi, Maman, elle doit être la fille d’une famille pauvre.

Lundi, Mardi, Mercredi – et les autres : leurs têtes, rien que vieux pots grognons !
Crachent leur mauvaise humeur sur les petits garçons.
Mais quand je m’éveille de bonne heure, tout au bout de la nuit de samedi,
je vois la petite Dimanche, son visage au sourire joyeux !
Et que de larmes en nous disant adieux, que de nostalgie dans ses yeux !
Comme toi, Maman, elle doit être la fille d’une famille pauvre.

(*) : Asvin : Sixième mois de l’année bengalie : de mi-septembre à mi-octobre.

Rappelons que Rabindranath TAGORE est lauréat du Prix Nobel de Littérature 1913. Au moment où j’écris ces lignes, il est le seul Indien récipiendaire du prix.

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