Peau de Mille Bêtes de Stéphane Fert

Peau de Mille Bêtes de Stéphane Fert

Catégorie(s) : Bande dessinée => Légende, contes et histoire

Critiqué par Blue Boy, le 23 juin 2019 (Saint-Denis, Inscrit le 28 janvier 2008, - ans)
La note : 9 étoiles
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Un conte gothique et flamboyant

Il y a fort longtemps, Lucane, le Roi de la forêt, prit pour reine Belle, la plus jolie fille du pays, qui, lassée de ses innombrables prétendants, avait fui son village. Le jour où celle-ci mourut, le roi, terrassé par le chagrin, bannit du palais l’unique fille née de leur union. Ronces connut alors un long exil dans la forêt, vêtue d’un manteau magique confectionné par son père à l’aide de toutes les créatures vivantes… Jusqu’au jour où Lucane décida de la faire revenir au château pour lui demander sa main…

Après avoir revisité le mythologie celte de façon très originale avec « Morgane », Stéphane Fert nous enchante de nouveau avec cette adaptation d’un conte des Frères Grimm, « Toutes-Fourrures ». Une fois de plus, le dessinateur-scénariste semble avoir bénéficié d’une totale liberté de l’éditeur (et on ne s’en plaindra pas), de par sa technique bien particulière mêlant désinvolture et flamboyance. Un style graphique unique irradié par l’aura d’un Matisse ou d’un Gauguin. Un talent de coloriste procurant instantanément l’émerveillement, un univers foisonnant totalement immersif, qui charme et fait frémir en même temps. Pas de doute, on est bien dans le conte de fées, mais le vrai, le gothique, à mille lieues des mièvreries disneyiennes.

Si l’aspect graphique de l’objet est prépondérant, Stéphane Fert n’en a pas pour autant oublié la narration, bien construite et captivante. Refusant la facilité d’un copier-coller de l’œuvre originale, il s’est complètement approprié l’histoire, non sans humour, et l’a modernisé en y intégrant un point de vue féministe, comme pour « Morgane ».

Il est vrai qu’à travers les siècles, contes et mythologie étaient empreints d’un patriarcat odieux où la femme avait rarement le beau rôle, et Fert semble vouloir s’employer à faire un peu de dépoussiérage. Ronces, le personnage central du récit, va se construire seule, sans ce père qui l’abandonne alors qu’elle n’est qu’une enfant, pour la demander en mariage une fois devenue jeune fille ! Mais Ronces a entretemps appris la liberté. Elle refuse l’inceste, s’exposant ainsi à une malédiction de son géniteur qui fera d’elle un monstre aux yeux des hommes. Mais sous le pinceau de Stéphane Fert, la jeune femme apparaît comme une reine d’une beauté terrifiante, à l’allure dominatrice, qui envoûte tous les hommes s’approchant d’elle. Ronces les broie ou les avale comme de misérables vermisseaux, une façon peut-être de venger sa mère qui avait dû fuir son village sous les assauts répétés de la gent mâle.


Présenté dans une très belle édition à la couverture veloutée, mettant en éveil nos sens tactiles - un parti pris assez logique puisqu’il est largement question ici d’enveloppe charnelle -, « Peau de Mille Bêtes » brille d’un éclat à la fois sombre et lumineux, remettant avec brio un conte d’antan au goût du jour. De la fort belle ouvrage, et à n’en pas douter, l’un des plus beaux albums de l’année.

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